Le 11 Septembre a précipité l’Amérique dans l’inconnu et projeté Joseph W. Pfeifer dans le chaos. Témoin de l’impact du Boeing 767 du vol American Airlines 11 sur la tour nord du World Trade Center alors qu’il intervenait sur une suspicion de fuite de gaz à Manhattan, le tout premier chef des pompiers à arriver sur les lieux des attentats est une légende aux Etats-Unis. Il a pris la tête des secours, sauvant des milliers de vies au péril de la sienne. La voix de ce septuagénaire résonne aujourd’hui aux Nations unies et dans les grandes universités, incarnation de la résilience face au pire acte de terroriste de l’histoire moderne (2 977 morts). L’ancien chef de bataillon du Fire Departement of New York (FDNY), devenu l’un des architectes de l’adaptation de son pays aux nouvelles menaces terroristes et une référence mondiale dans la gestion de crise, livre son témoignage à L’Express à l’occasion du 25e anniversaire du 11 Septembre.
L’Express : A quel moment avez-vous compris que l’Amérique était visée par une attaque terroriste ?
Joseph W. Pfeifer : A 8 h 46, j’ai vu le premier avion viser la tour nord et s’y écraser. À cet instant, j’ai su qu’il ne s’agissait pas d’un accident. C’était une attaque terroriste. Dans la minute qui a suivi, j’ai dit à l’opérateur du service d’incendie : « On aurait dit que l’avion visait le bâtiment. »
Vous avez installé alors le poste de commandement de crise dans le hall de la tour nord, quelle était la situation ?
Il y avait des blessés, des débris de verre partout. Bien plus haut, des personnes piégées par la fumée et les flammes s’agglutinaient aux fenêtres. J’entendais des gens sauter et heurter l’auvent situé devant la tour et le trottoir, ils devaient choisir entre se jeter dans le vide ou périr brûlés. J’ai pris le micro pour leur dire que, s’ils pouvaient tenir bon, nous allions venir les chercher.
Comment avez-vous organisé les secours ?
Les pompiers m’ont demandé : « Chef, de quoi avez-vous besoin ? » Je leur ai ordonné de monter pour évacuer le bâtiment et secourir les personnes piégées. Chaque unité se composait d’un officier et de quatre pompiers. Et cinq à dix unités étaient placées sous la supervision d’un chef de bataillon. Il y avait énormément de monde qui descendait par les escaliers, les ascenseurs ne fonctionnaient pas. Les pompiers montaient à contre-courant, encourageaient les gens à sortir rapidement.
Comment les pompiers ont-ils réagi lorsque le second avion s’est écrasé sur la tour sud ?
Nous avons réalisé que les 20 000 personnes présentes au World Trade Center vivaient un moment critique. Les opérations de secours étaient dangereuses, mais notre priorité était de sauver des vies. Ce qui m’a marqué, c’est que les pompiers ont pris la décision personnelle de risquer la leur, ils savaient qu’ils s’engageaient dans l’incendie le plus dangereux qu’ils auraient jamais à affronter et ils y sont allés.
Lorsque la tour sud s’est effondrée, de quelles informations disposiez-vous lorsque vous avez décidé d’évacuer vos équipes, sauvant ainsi de nombreuses vies ?
Je m’étais déplacé vers une petite alcôve adjacente au hall de la tour nord au moment où la tour sud s’est effondrée. Le hall a été plongé dans l’obscurité. Nous ignorions que la tour sud s’était effondrée. Mais je savais que quelque chose n’allait pas. Ne pouvant plus assurer le commandement depuis cet endroit, j’ai donné l’ordre : « Poste de commandement à toutes les unités de la tour 1 : évacuez le bâtiment ! »
Le 11 Septembre nous a tous transformés
Comment avez-vous, vous-même, échappé à la mort ?
Il ne s’est écoulé que 29 minutes entre les deux effondrements. J’ai échappé de justesse à la mort en traversant une passerelle piétonne qui reliait le World Trade Center au World Financial Center. Sans savoir encore que la tour sud s’était effondrée, j’ai pris intuitivement la direction de l’angle de West Street et de Vesey Street, face à la tour nord. Lorsque j’ai entendu le fracas de son effondrement, j’ai couru vers le fleuve Hudson, mais on ne va pas bien loin en 11 secondes, avec un casque et une tenue de feu. Cette magnifique matinée ensoleillée a alors basculé dans l’obscurité totale. Nous entendions le béton s’effriter et l’acier s’écraser autour de nous.
Quelle image gardez-vous des instants qui ont suivi ?
Les décombres, l’acier tordu, le vide laissé à l’emplacement des tours de 110 étages, à l’exception de la structure squelettique de six étages qui subsistait de la tour sud. Les visages des pompiers et des survivants étaient couverts de poussière, empreints d’une expression sombre. Peu de mots étaient échangés, sinon par des personnes cherchant d’autres individus. Je me souviens de l’odeur du béton pulvérisé, et des sirènes des pompiers convergeaient vers Ground Zero depuis les autres quartiers de la ville. Nous avons perdu 343 pompiers ce jour-là, dont mon frère Kevin.
Votre frère avait été envoyé dans les étages de la tour nord, d’où il n’est jamais revenu. Le documentaire de Jules et Gédéon Naudet (New York : 11 septembre, sorti en 2002), qui vous suivaient ce jour-là, a capté les derniers regards que vous avez échangés…
C’est une image très particulière, voir mon frère emmener les pompiers de la compagnie Engine 33 gravir les escaliers du World Trade Center pour sauver des vies. Avant qu’il monte, nous nous sommes regardés, nous demandant si nous allions nous en sortir tous les deux.
Ce documentaire sur le 11 Septembre constitue un témoignage historique exceptionnel. Jules était avec moi ce jour-là et a continué à filmer. Chaque fois que je regarde leur film, je suis replongé dans cette journée, avec tout ce que j’ai vécu et toutes les émotions qui y sont liées. Ils ont immortalisé les visages de mes pompiers, dont celui de mon frère, qui se sont précipités vers le danger pour sauver des vies.
Votre deuil a été marqué par ces mois passés à rechercher votre frère dans les ruines de Ground Zero, comment avez-vous surmonté cette épreuve ?
Ce qui m’a aidé à guérir, c’est la force puisée dans le soutien mutuel et les échanges avec les autres. Partager nos histoires m’a permis d’honorer le passé, la perspective d’un avenir porteur d’espoir m’a poussé à aller de l’avant, à vivre chaque jour avec détermination.
Dans quelles circonstances avez-vous appris que le corps de votre frère avait été retrouvé, après cinq mois de recherches ?
Le soir du 3 février 2002, j’étais de service à la caserne de Duane Street, mes collègues regardaient le Super Bowl, lorsque j’ai reçu un appel me demandant de me rendre à Ground Zero. Il ne restait que des amas de décombres et des grues éclairées par des projecteurs. Kevin avait été retrouvé près de la cage d’escalier B de la tour nord, vêtu de sa veste d’intervention, sa barre Halligan à ses côtés. Le chef de bataillon Bob Strong m’a dit doucement : « Je ne pense pas que tu veuilles voir ça. » Le corps de mon frère présentait des blessures effroyables. Alors que nous portions sa civière à travers ce gouffre glacial, toutes les machines se sont arrêtées. Je suis monté à l’arrière de l’ambulance avec mon frère. Cela a été le moment le plus éprouvant de ma vie.
Les pompiers de New York étaient-ils prêts à faire face à une telle attaque ?
Nous nous entraînions à intervenir sur des incendies dans des gratte-ciel ; en 1999, nous avions organisé un exercice à grande échelle au World Trade Center. Mais personne n’imaginait l’effondrement de tels immeubles.
Vous avez fondé, depuis, le Centre pour la lutte contre le terrorisme et la préparation aux catastrophes) du FDNY. Les procédures ont-elles été repensées ?
Le FDNY et le NYPD [NDLR : New York City Police Department] ont travaillé pendant des années à améliorer la communication. Nous pouvons désormais communiquer par de multiples canaux, partager des images provenant d’hélicoptères et de drones. Et nous nous tenons côte à côte au sein d’un poste de commandement unifié.
A-t-on tiré des leçons de ces événements à travers le monde ?
J’ai parcouru le monde pour partager ce que j’ai appris. Après les attentats de Paris en 2015, je me suis rendu en France pour rencontrer la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris (BSPP) et la Brigade de recherche et d’intervention (BRI). Nous les avons également invités à New York. Nous avons échangé des idées sur la gestion d’événements de grande ampleur. En signe de reconnaissance, la BRI nous a emmenés, Jules Naudet et moi, à la tour Eiffel pour l’escalader, puis pour en descendre en rappel. Je suis peut-être le seul Américain à avoir escaladé l’extérieur de la tour Eiffel. Lors de la descente, j’ai marqué une pause pour admirer la vue incroyable sur Paris, ma ville préférée après New York.
Je me suis entretenu aussi avec des otages du Bataclan pour partager nos expériences de résilience et j’ai discuté avec Anne Hidalgo et Bernard Cazeneuve [NDLR : alors respectivement maire de Paris et ministre de l’Intérieur], ainsi que le président Macron.
Dans mon livre [NDLR : Ordinary Heroes, A Memoir of 9/11 (2021, éd. Portfolio, réédition en poche ce 25 août, non traduit)], j’explique également comment le 11 Septembre et notre collaboration avec les pompiers de Paris ont influencé la lutte contre l’incendie de Notre-Dame, le 15 avril 2019. Le général Gallet, alors chef de la BSPP, devait décider en vingt minutes s’il faisait entrer ses équipes dans la cathédrale pour la sauver. Il a exposé le risque de subir des pertes humaines. Emmanuel Macron l’a pris par le bras et lui a dit : « allez-y ».
Les menaces qui pèsent sur les métropoles occidentales ont-elles évolué ?
Nous devons continuer à envisager des menaces de violence de masse contre nos villes, les prévenir et être prêts à y répondre. Nous nous préparons à des attaques majeures. Qu’il s’agisse de terrorisme, des pandémies, du climat, des catastrophes naturelles, nous devons mettre en commun nos idées et nos ressources pour affronter ces événements extrêmes. Nous devons nous unir pour y faire face en tant que société mondiale.
Qu’a changé, selon vous, le 11 Septembre, dans l’histoire des Etats-Unis et du monde ?
Il nous a tous transformés. Nous avons pris conscience de notre vulnérabilité, mais nous avons aussi été témoins de courage et de bienveillance. Au milieu de la poussière de Ground Zero, le monde s’est uni pour venir nous aider. Nous avons appris que nous avons besoin les uns des autres.
Chaque année, le 11 septembre, nous disons : « N’oublions jamais. » Mais en ce 25e anniversaire, nous devons nous interroger : cette promesse est-elle toujours d’actualité ? Il est important de se souvenir de ceux qui ont risqué leur vie, sauvant ainsi plus de 17 000 personnes. Nous devons également nous rappeler comment des gens du monde entier se sont mobilisés pour venir en aide à New York. En ces temps de dévastation, l’unité mondiale n’était pas qu’un simple idéal ; c’était une réalité qui s’est traduite en actes.
Que ferez-vous le 11 septembre prochain ?
J’irai à la cérémonie de commémoration à New York, avec ma famille, mes amis et les pompiers quand les cloches sonneront six fois [NDLR : pour les deux tours frappées par les avions, leur effondrement, et les deux autres avions qui se sont écrasé l’un sur le Pentagone, l’autre en Pennsylvanie]. Cette année, une septième cloche sonnera en mémoire des personnes décédées après coup, à cause de la fumée et de la poussière, plus nombreuses que le jour même de l’attaque.
Quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes générations ?
Nous avons la responsabilité de transmettre les leçons que nous avons apprises. Comme je l’ai expliqué aux Nations unies le 21 août, les héros du 11 Septembre et des jours qui ont suivi n’étaient pas des super-héros, mais des personnes qui ont accompli des actes ordinaires dans des circonstances extraordinaires. Ces héros du quotidien sommeillent en chacun de nous, tôt ou tard, nous serons appelés à en devenir un.
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Publish date : 2026-09-09 16:00:00
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