Les concerts seront-ils, bientôt réservés à une élite ? En une dizaine d’années, les prix des billets ont grimpé d’un peu plus de 40 % d’après une récente étude du Prodiss, le syndicat national des producteurs diffuseurs. Flambée des coûts de production, des cachets, des tarifs… A la tête de la filiale française d’AEG Presents, un géant mondial des concerts, Arnaud Meersseman, le producteur de Céline Dion, qui donne ce soir le premier de ses 26 concerts à Paris, assume : « Nous sommes dans une pure économie de marché. C’est la loi de l’offre et de la demande qui règne dans un contexte où l’exclusif est devenu la règle. »
Nous vivons dans un monde de dématérialisation, de tyrannie des écrans et paradoxalement, jamais les salles de concert et notamment les plus grandes n’ont été aussi remplies. Jamais les concerts événements n’ont fait autant le plein, à l’instar de ceux de Céline Dion. Qu’est-ce que cela dit de la société, mais aussi du secteur dans lequel vous évoluez ?
Arnaud Meersseman : Ce que vous décrivez est la conjonction de plusieurs forces. Comme pour beaucoup de choses, il y a un avant et un après Covid. Après la pandémie, nous avons tous ressenti la volonté de nous retrouver, de vivre des expériences communes dans une société de plus en plus fragmentée, de plus en plus individualisée, et qui vit majoritairement derrière un écran. Les moments de communion deviennent de plus en plus rares et de plus en plus plébiscités, il n’y a qu’à voir l’engouement pour les JO dans un autre domaine. A cela vous ajoutez le carburant des réseaux sociaux et la mise en scène de sa propre exclusivité. Il faut montrer que l’on y est, que l’on vit une expérience exclusive. Enfin, l’essor extraordinaire du streaming a permis de créer des communautés très engagées – des « super fans » – qui alimentent la demande de ces moments extraordinaires. Ce cocktail explique l’engouement pour les concerts géants.
Vous mentionnez l’importance du streaming. Les faibles revenus perçus par la majorité des artistes sur ces plateformes ne les poussent-ils pas aussi à faire de plus en plus de concerts, expliquant ainsi le dynamisme du spectacle vivant ?
Aujourd’hui, reconnaissons-le : seule une petite élite d’artistes peut vivre du streaming et du disque. Si j’étais facétieux, je dirais que le « live » subventionne désormais le disque. Le problème lié à la répartition de la valeur des revenus du streaming fait que la majorité des artistes sont aujourd’hui obligés de se produire en public et de prendre la route pour gagner leur vie. La concurrence est donc extrêmement rude et ils doivent sortir du lot pour survivre.
Pour cela, il faut présenter un spectacle qui sort du commun. D’où l’inflation des coûts de production, à tous les niveaux, et des cachets exigés par les artistes les plus en vue. Plus la salle est grande, plus la jauge de spectateurs est élevée, plus la production doit être spectaculaire. La prouesse technique et musicale, si elle reste centrale, ne suffit plus. Or le spectaculaire coûte cher, et de plus en plus. Nous arrivons à une massification des tournées avec jusqu’à 70 ou 80 camions et près de 300 personnes sur les routes. Le résultat, c’est une flambée du prix des places.
Les artistes sont-ils devenus des marques ?
Oui, et de plus en plus. L’artiste ne doit pas faire seulement de la musique. Il doit produire de la vidéo, des images, proposer en permanence un contenu à sa communauté de « super fans » pour susciter un engagement total de leur part. C’est la vraie différence entre aujourd’hui et il y a 20 ans. Certes, le marketing autour des albums a toujours existé mais là, nous sommes dans une communication constante. D’autant que nous affrontons une guerre de l’attention. Le temps passé à écouter de la musique entre en concurrence avec celui passé sur Netflix, au cinéma, à jouer à des jeux vidéo…
Est-ce que le concert est devenu un produit de luxe ?
Non, je ne pense pas. Ces grands concerts événements sont un peu l’arbre qui cache la forêt. Certes, les très grandes jauges aspirent beaucoup de valeur mais certaines petites salles peuvent souffrir. Surtout, la France reste l’un des grands pays où les places de concerts sont les moins chères. Il y a une tradition aussi qui veut que la culture ne soit pas considérée complètement comme une marchandise, à la différence des pays anglo-saxons. Nous continuons de proposer des places en différentes catégories.
Mais y a-t-il une limite sur les prix?
La limite sera atteinte lorsque la demande ne sera plus là. Nous sommes dans une pure économie de marché. Attention, ce n’est pas moi – producteur – qui fixe arbitrairement, tout seul, le prix des billets. C’est une discussion commune avec l’artiste. L’artiste sait quels besoins ou objectifs financiers il ou elle a. Nous, nous lui faisons des propositions, des retours aussi sur l’état du marché en disant, attention, par rapport à d’autres concerts, par rapport à la population ciblée, les tickets sont peut-être un peu chers. L’artiste capte la très grande majorité des revenus, quasiment les trois-quarts.
Deux phénomènes n’existent pas en France : la tarification dynamique et les sites organisés de revente. Pourquoi?
Tout cela est lié évidemment à la régulation, ou plutôt à l’absence de régulation hors de nos frontières. La tarification dynamique est légale et elle est déjà pratiquée dans les hôtels, chez les voyagistes, ou dans les transports mais pas dans le milieu du spectacle, ce n’est pas dans l’esprit du temps. Je pense néanmoins que la question va se poser dans le futur.
Sur la revente, grâce aux actions de notre syndicat et des fédérations sportives, nous avons réussi à l’interdire au-delà de la valeur du prix facial. Ça, c’est la première chose. La deuxième, c’est que la billetterie nous appartient en tant que producteur. Il faut que j’accorde un droit de revente à quelqu’un. Bien entendu, on laisse faire les particuliers sur les bourses à l’échange. Mais la loi est un outil très puissant pour encadrer le marché noir, faire fermer ou déréférencer des sites.
Il existe malgré tout un marché parallèle ou frauduleux…
Bien sûr, on ne va pas se le cacher. Mais honnêtement, j’ai du mal à le quantifier. Sur les concerts de Céline Dion, vous avez une telle charge émotionnelle, une telle demande que les gens sont prêts à faire tout et n’importe quoi. Nous avons sécurisé les achats d’une telle manière que normalement, il ne peut pas y avoir de marché noir. On a été très clairs sur les places : elles sont livrées à l’intérieur d’une appli à J-7. Malgré tout, énormément de faux tickets circulent. Des faux sites aux couleurs de la Fnac, ou de Ticketmaster ont été créés. Vous allez sur Shopify, et en 3 minutes, vous montez une plateforme de paiement, vous engrangez les virements, et puis vous disparaissez. Les places ne seront jamais livrées. Malheureusement, beaucoup de fans ont été abusés et il y en aura d’autres. Ce marché noir capte une partie de la valeur qui n’ira ni à l’artiste ni au producteur. D’où l’idée de la tarification dynamique qui est appliquée dans les pays anglo-saxons. La démarche ? Réserver une petite part de la jauge en vente à tarification dynamique pour laisser vraiment le libre cours de l’offre et de la demande jouer, afin de capter la valeur et de casser le marché noir.
Céline Dion se produira uniquement à Paris jusqu’en mai 2027. En quoi le mode de concert en résidence est plus avantageux pour l’artiste que la tournée?
Le mode de la résidence ne date pas d’aujourd’hui. C’est Las Vegas qui l’a inventé mais pour des artistes qui étaient, on va dire, un peu tombés en disgrâce… sauf Céline ! Aujourd’hui, ce modèle monte en puissance. Financièrement, c’est une aubaine pour les artistes car vous externalisez le coût du voyage sur le public. Vous vous installez à un endroit, vous montez les décors une fois, vous les démontez une seule fois. Vous abaissez vos coûts de production, ce qui permet de financer un show extraordinaire. Parallèlement, vous créez aussi une exclusivité et, donc, la demande suit. Adèle l’a fait à Munich pendant quasiment deux mois. Récemment, Ariana Grande a fait 10 dates seulement en tout à Londres et elle ne fera pas d’autres dates européennes. Harry Styles s’est lui, installé quasiment deux mois au Madison Square Garden.
Paris fait-elle partie des capitales les plus attractives?
Oui, complètement. Il n’y a pas une grosse tournée européenne sans un passage par Paris. C’est impossible. Aujourd’hui, en Europe, 5 endroits sont incontournables : Londres, Berlin, Paris, Amsterdam et Bruxelles. Certains artistes vont tout faire pour jouer à Paris. Bien sûr, il y a l’image de la mode, de la gastronomie, de l’art de vivre… Ici, la multiplicité des équipements avec des salles de toutes tailles et de toutes jauges fait que vous pouvez toucher un large spectre de spectacles. Mais Londres reste en la matière le paradis du spectacle, avec une offre qui me semble deux à trois plus importante chaque soir qu’à Paris. C’est totalement bluffant ! A Londres, beaucoup de petits pubs font à la fois salle de concert et bar. Nous avons moins cette culture-là en France.
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Author : Béatrice Mathieu
Publish date : 2026-09-12 15:26:00
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