Jean-Philippe Goron est un passionné de football. Rien d’étonnant pour cet ancien commentateur des grandes affiches de Division 1 – devenue Ligue 1 en 2002 – aux côtés de Raymond Domenech, passé ensuite par la direction de la rédaction d’Infosport +. Depuis quelques années, le journaliste a toutefois raccroché les crampons pour se consacrer pleinement à son rôle de professeur au sein de la très réputée Ecole Supérieure de journalisme (ESJ) de Lille, où il occupe aujourd’hui les postes de responsable de la filière Journalisme de sport et de responsable du master de première année.
Mais ces derniers mois, l’enseignant semble avoir développé une nouvelle passion. Sur son réseau social X, où il arbore fièrement un logo de l’équipe anglaise de Liverpool, les tweets au sujet de son club préféré ont progressivement laissé la place à des publications à caractère politique, ici pour critiquer avec virulence l’action de l’Etat d’Israël, là pour dénoncer la corruption du système politique français et de ses élites.
Fausse citation de Voltaire
L’affaire pourrait s’arrêter là. Après tout, Jean-Philippe Goron ne serait pas le premier professeur ou journaliste à exprimer publiquement des opinions politiques, même radicales. Mais en épluchant son compte X, L’Express a découvert de nombreux tweets et retweets dont le caractère complotiste et antisémite fait peu de doute. En mars, l’enseignant a ainsi relayé un post reproduisant une citation de Harry S. Truman datée de 1947, et dans laquelle l’ancien président américain explique qu’il « trouve les juifs extrêmement égoïstes. Ils se moquent bien du nombre d’Estoniens, de Lettons, de Finlandais, de Polonais, de Yougoslaves ou de Grecs assassinés ou maltraités en tant que personnes déplacées, pourvu qu’ils bénéficient d’un traitement de faveur. Pourtant, lorsqu’ils détiennent le pouvoir, qu’il soit physique, financier ou politique, ni Hitler ni Staline ne peuvent rivaliser avec eux en matière de cruauté ou de mauvais traitements infligés aux plus faibles ». Quelques jours plus tard, Jean-Philippe Goron a lui-même partagé une image attribuant à Voltaire la phrase : « pour savoir qui vous dirige vraiment, il suffit de regarder ceux que vous ne pouvez pas critiquer ». Apocryphe, cette citation dériverait plutôt d’un propos tenu en 1993 par Kevin Alfred Strom, un militant américain néonazi et négationniste.
Retweet de Jean-Philippe Goron, en mars 2026.
Sous prétexte de critique de l’Etat d’Israël, certaines publications basculent dans le complotisme et convoquent de nombreux tropes antisémites. C’est le cas par exemple d’une image publiée le 26 février 2026, montrant Hajo Meyer, un survivant du camp de concentration d’Auschwitz et militant antisioniste néerlandais, accompagnée de la citation : « appelez les sionistes pour ce qu’ils sont : des criminels nazis ». Difficile de ne pas y voir le procédé rhétorique de nazification d’Israël, identifié par Pierre-André Taguieff, historien et spécialiste des questions de racisme et d’antisémitisme, comme appartenant à la famille du « complotisme antisioniste ». Difficile, aussi, de ne pas penser au stéréotype antisémite du juif comme figure de « l’ennemi intérieur », quand Jean-Philippe Goron publie une photographie de Jack Lang – dont le père est d’origine juive – accompagnée du commentaire « les envahisseurs sont parmi nous ! David Vincent les a vus ! Il sait qu’ils ont pris forme humaine et que le cauchemar a déjà commencé… », en référence au personnage de la série américaine des années 1960 Les Envahisseurs, dans laquelle des extraterrestres dissimulés sous forme humaine incarnent, en pleine guerre froide, le « péril rouge » et la peur de l’infiltration communiste.
Le Crif, faiseur de roi ?
Mais le trope antisémite le plus souvent mobilisé par Jean-Philippe Goron est celui du « mythe du complot juif mondial ». Ici, Israël est accusé de détenir un pouvoir démesuré sur le monde politico-médiatique, ce qui permettrait à l’Etat hébreu d’imposer son agenda au monde entier. C’est par exemple le sens de la caricature, postée le 27 juin, où apparaissent Benyamin Netanyahou et Donald Trump devant un drapeau israélien, le Premier ministre israélien expliquant au président américain que « la guerre sera finie quand je le déciderai », en même temps qu’il lui plaque au visage un dossier portant en grosses lettres l’inscription « Epstein Files ». « Je crois que tout le monde a bien compris », commente Goron, visiblement maître dans l’art du « dog whistle », technique rhétorique qui consiste à communiquer un message politique codé à un public ciblé tout en évitant d’attirer les critiques du grand public.
Tweet de Jean-Philippe Goron, le 27 juin 2026
A longueur de tweets, l’enseignant se désespère ainsi de la soumission des médias aux intérêts de l’Etat d’Israël, conséquence selon lui de la « puissance et la crainte que suscitent certains lobbies » : « pour les journalistes dans pas mal de rédactions il y a des sujets tabous. Toujours les mêmes sujets ». Dans deux autres publications, Jean-Philippe Goron prétend par exemple dénoncer ce qu’il interprète comme un deux poids deux mesures concernant le traitement médiatique d’Israël : « les médias en France dénoncent à juste titre les tentatives de déstabilisations de la Russie dans notre pays. Dommage qu’ils n’aient pas tous, loin s’en faut, la même intransigeance vis-à-vis d’Israël ».
Ces « médias dominants et instituts de sondages » seraient même de mèche pour favoriser le candidat de la « bourgeoisie », Edouard Philippe, en vue de 2027. La raison ? Le président et fondateur du parti Horizons serait « acceptable pour Israël ». Jean-Philippe Goron attribue au Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) le rôle de faiseur de rois. « Au moins c’est clair », a-t-il commenté le 9 août en publiant une photo d’Edouard Philippe, Gabriel Attal et Bernard-Henri Lévy attablés côte à côte au 38e dîner annuel du Crif, le 6 mai 2024.
Tweet de Jean-Philippe Goron, le 9 août 2026
Sous les radars
L’affaire est d’autant plus étonnante qu’avant février 2025, dans les publications que L’Express a pu consulter, l’enseignant ne semblait pas exprimer publiquement ce genre d’opinions politiques. Contactés par L’Express, certains de ses étudiants dressent même un portrait élogieux d’un professeur apprécié de ses élèves, à l’écoute de leurs besoins, et insoupçonnable d’un quelconque manque de neutralité en salle de classe. A la découverte de ces tweets, Paul* est ainsi tombé de sa chaise : « j’étais loin de m’imaginer que ‘Jean-Phi’ puisse écrire et penser des choses pareilles », confie-t-il. « Dans le cadre de notre formation, jamais il n’a laissé apparaître ses opinions politiques : il nous donnait des conseils techniques, mais ne faisait aucune remarque sur le fond, même quand nos travaux concernaient certains sujets sensibles », abonde un autre étudiant, qui reconnaît toutefois que le professeur était connu pour être un « vieux de la vieille qui n’a pas sa langue dans sa poche » : « pour tout vous dire je savais qu’il avait des idées complotistes, parce qu’à l’occasion de discussions informelles hors cadre scolaire, il lui était déjà arrivé de nous dire des choses comme ‘le gouvernement nous cache des choses' ».
Contacté, le directeur de l’ESJ Lille, Pierre Savary, affirme à L’Express « ne pas avoir connaissance de message antisémite diffusé par un salarié de l’école sur ses réseaux sociaux personnels, ce qui engagerait sa responsabilité et pas celle de l’école. Nous prenons ce sujet au sérieux, si vous en publiez, nous les prendrions en compte et interrogerions le salarié sur son contenu ». Si Pierre Savary connaissait l’existence du compte de Jean-Philippe Goron – il le suit sur X et a retweeté en mars un post de l’enseignant à propos de l’agression subie par Thomas Palmier, un ancien étudiant de l’ESJ Lille -, rien ne permet pour autant d’affirmer qu’il en connaissait le contenu.
Reste que pour une école de la réputation de l’ESJ Lille, la dimension complotiste de la plupart de ces publications interroge : comment un professeur qui donne du crédit à des informations actuellement erronées peut-il enseigner à de futurs journalistes les principes de la déontologie de ce métier ? Au-delà de la citation apocryphe de Voltaire, l’ancien journaliste sportif a publié une photo montrant Francesca Albanese, figure des milieux pro palestiniens et rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, brandissant un drapeau de la Palestine dans l’enceinte de l’ONU, avec le commentaire « une femme d’honneur ». Cette scène n’a jamais eu lieu et l’image est vraisemblablement générée par IA. Il a également partagé sur X de nombreuses fausses informations sur la supposée dépravation de nos élites politiques. Le 26 juin 2026, il a par exemple commenté « tu m’étonnes… » au-dessus d’un tweet de LCI annonçant que « le gouvernement français ne publierait pas les résultats du dépistage antidrogue de ses ministres et de leurs cabinets », suggérant que cette décision devrait être interprétée comme un aveu de culpabilité. Dans la même veine, plusieurs publications sous-entendent l’existence d’un complot autour de l’affaire Epstein : « tout le monde a bien compris qu’au plus haut niveau partout, il faut surtout que personne ne parle et que ce scandale ne soit jamais totalement éclairci ».
La question se pose enfin de savoir comment Jean-Philippe Goron a pu tenir publiquement, pendant plus d’un an et demi, ces propos sans que jamais associations étudiantes, corps professoral et hiérarchie ne s’en émeuvent.
Contacté, Jean-Philippe Goron n’a pas donné suite à notre sollicitation et a depuis supprimé la plupart des tweets cités dans ce papier.
*Le nom a été modifié.
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/antisemitisme-et-complotisme-quand-un-responsable-de-la-prestigieuse-esj-lille-derape-sur-x-QWOD2WAMUJHUBM7LG3AKIJKHYE/
Author : Baptiste Gauthey
Publish date : 2026-09-16 16:00:00
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