Le père de la surveillance médicamenteuse espagnole donne rendez-vous dans un café parisien branché, où l’on déguste des thés au goût de noix grillée et de mezcal en révisant ses partiels. Le choix de son éditeur. Joan-Ramon Laporte aurait sans doute été plus à l’aise dans une salle de classe, avec tableau blanc et diapositives. Cet expert du médicament, fines lunettes rondes et veste de costume sombre, n’est pas du genre à deviser en improvisation. Il ne voyage jamais sans sa clé USB. Voilà d’ailleurs qu’il la branche pour dégainer un graphique, puis un autre, farfouillant dans un ordinateur increvable. Le chercheur a une thèse à défendre, et elle est particulièrement mordante, alors cela vaut bien quelques chiffres. A force de nous reposer sur les médicaments, entame-t-il, nous aurions perdu le fil, cédé à la facilité de l’ordonnance. Les médecins en donneraient de façon mécanique, quasiment systématique, contribuant à nous gaver de traitements inutiles, faute de temps et de suffisamment de connaissances, abreuvés par les promesses des fabricants – c’est écrit en ces mots et ce ton dans son livre, Chronique d’une société intoxiquée, que les éditions ARPA viennent de faire traduire.
Un constat choc, que beaucoup auraient refusé de publier s’il ne reposait pas sur une solide expertise : enseignant-chercheur à l’université autonome de Barcelone, l’homme est un monument de l’étude des médicaments. Rares sont les experts en Europe qui connaissent aussi bien les effets de ces substances. En quarante ans de carrière, il a été membre d’une dizaine de comités internationaux, dont le très sérieux organisme de pharmaco-épidémiologie Epi-Phare. Il a fondé la principale société de pharmacologie européenne (EACPT), participé à la rédaction de la liste de médicaments essentiels de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et de plus de cinquante pays en Afrique, en Asie et en Amérique du Sud, et a révélé les effets indésirables de nombreuses substances – dont les anti-inflammatoires.
Un réquisitoire venant d’un expert pareil mérite au moins lecture : à la sortie de l’ouvrage en Espagne, une centaine d’articles, de chroniques et d’émissions de télévision ont été consacrés à ce professeur à la carrière imposante, capable de parler six langues. En France, la réception est, il faut le reconnaître, bien plus timide : depuis août, Joan-Ramon Laporte n’a décroché qu’un passage sur Thinkerview, un média alternatif, et pas forcément bien positionné sur les sujets de science. De ce côté des Pyrénées, le lanceur d’alerte peine à convaincre. Il ne fait pourtant qu’évoquer – avec des mots bien plus durs – ce que l’Assurance maladie dénonce chaque année, devant les parlementaires : plus de 75 % des antidépresseurs prescrits aux adolescents ne sont pas efficaces. Et plus de 40 % des cures de benzodiazépines, des anxiolytiques, dépassent la durée recommandée. Deux exemples, parmi des centaines issues des rapports de l’institution.
Qu’espère-t-il obtenir avec ce ton pamphlétaire et ces accusations tournées directement vers l’industrie, qui selon lui, chercherait à vendre toujours plus ? L’expert, 78 ans, refuse qu’on le classe parmi ceux qui rejettent tout dans la médecine et voudraient réduire le médicament à un ennemi trop chimique. Les médicaments sauvent des vies, beaucoup sont efficaces, certains sont indispensables, mais il faut, dit-il, être dur avec ce qui ne marche pas dans notre précieux système. Notre attention est captée. La conversation démarre.
L’Express : Vous écrivez que « nous souffrons d’une épidémie silencieuse » à cause des médicaments. Vous n’allez pas vous faire des amis en employant ce terme…
Joan-Ramon Laporte : Oui, mais c’est une réalité que j’ai pu constater durant ma carrière, aux différents postes que j’ai occupés. Par « épidémie silencieuse », je veux dire que les conséquences négatives d’une consommation injustifiée de médicaments sont de plus en plus difficiles à appréhender, mais très nombreuses. Au début de ma carrière, dans les années 1960, a éclaté un énorme scandale : on s’est aperçu qu’une substance que l’on donnait pour contrer les nausées chez les femmes enceintes provoquait des malformations du fœtus. Les cas ont été très nombreux. En réaction, s’est constitué ce qu’on appelle la pharmacovigilance, c’est-à-dire l’étude des conséquences des médicaments en vie réelle, une fois qu’ils sont prescrits. La France a été pionnière, et ce mouvement a permis de repérer de nombreux effets indésirables qui n’avaient pas été détectés lors des essais.
Les signalements que l’on recevait alors concernaient des affections particulièrement dramatiques, des réactions très vives, qui attiraient l’attention des médecins : des chocs anaphylactiques, la phocomélie provoquée par la thalidomide, ces malformations qui touchaient les membres des nouveau-nés. À partir des années 1970, nous nous sommes mis à traquer des effets moins spectaculaires, grâce à des méthodes dites d’épidémiologie du médicament, qui consistent à mesurer la fréquence d’une pathologie et à en déduire si elle est anormalement élevée chez les patients traités avec certaines molécules. C’est comme ça qu’on s’est aperçu que, chez les femmes atteintes d’un cancer du sein, la consommation d’œstrogènes était souvent plus fréquente que chez celles qui n’en avaient pas, par exemple.
Avec ce type de statistiques, on a pu commencer à calculer quantitativement l’effet du médicament, et mettre en lumière des maladies associées à la consommation de telle ou telle molécule. Elles n’attirent pas particulièrement l’attention des médecins car elles sont très fréquentes, communes : hémorragies intestinales, hémorragie cérébrale, AVC, infarctus du myocarde, Parkinson, certaines psychoses… Statistiquement, les effets des médicaments peuvent sembler faibles. Sauf que ces maladies ont des incidences très élevées : avec autant de cas, quelques pourcents de plus suffisent pour causer, en bout de chaîne, des milliers de malades supplémentaires.
De quelles prescriptions parlez-vous ?
Je parle de médicaments qui peuvent être très consommés, aussi courants que le diclofénac (Voltarène), que l’on peut utiliser en crème ou en comprimé contre les douleurs, mais qui augmente le risque d’infarctus du myocarde. C’est passé inaperçu pendant quinze ans, parce que n’importe qui peut avoir cette pathologie : le médecin ne se demande pas ce qui s’est passé, on ne lance pas d’enquête pour retracer les médicaments consommés.
Personnellement, si je dois prendre des anti-inflammatoires, comme de l’ibuprofène, je demande toujours la dose la plus faible. En Espagne, les industriels ne vendent que des comprimés à 400 mg. Alors à chaque fois que je passe à Paris, comme aujourd’hui, je fais le plein de comprimés à 200 mg. Les exemples de ce type sont très nombreux.
Vous êtes très critique des statines par exemple, une famille de médicaments que l’on donne pour prévenir la récidive, notamment après un infarctus. Sauf qu’au milieu des études, vous citez dans votre livre Cholestérol, le grand bluff, un ouvrage écrit par des auteurs notoirement complotistes. Pourquoi une telle référence ?
Les complotistes ne détiennent pas la vérité, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’éléments vrais dans leur discours. Il faut faire attention à ne pas disqualifier par principe n’importe quel argument sous prétexte que tel ou tel auteur l’a utilisé à son compte. Je suis, comme eux, convaincu que les statines causent plus de problèmes qu’elles n’apportent de bénéfices, mais pour des raisons différentes des leurs. Par exemple, les statines augmentent le risque de développer un diabète. Le mécanisme d’action entraîne une hausse du glucose dans le sang. Ce diabète peut être réversé, mais cela demande de changer drastiquement de régime alimentaire et de faire beaucoup d’activité physique, ce qui n’est pas possible pour tout le monde.
Dans vos constats les plus forts, il y a l’idée que les médicaments sont devenus l’une des principales causes de certaines pathologies. Peut-on s’arrêter sur quelques chiffres qui vous ont marqué ?
D’abord, il y a ces études sur les services d’urgences hospitalières qui, à mon avis, sont très intéressantes du point de vue de la recherche épidémiologique, parce que s’y concentre tout ce qui est aigu et grave. Elles concluent qu’en moyenne, 15 à 20 % des visites sont liées à des problèmes causés par les médicaments. On peut aussi regarder les études de mortalité : environ 5 % des morts qui surviennent à l’hôpital s’avèrent directement causées par un médicament. Et dans plus de la moitié des cas, le traitement n’était pas justifié.
Quelles sont les principales pathologies qui peuvent être attribuées à la consommation de certains médicaments ?
Elles sont très nombreuses ! On peut parler des hémorragies digestives ou intracrâniennes, par exemple. Elles peuvent être causées par des anticoagulants, bien sûr, car ces substances modifient la fluidité du sang, mais aussi par les antiagrégants plaquettaires, qui inhibent la coagulation du sang, et par les anti-inflammatoires non stéroïdiens, qui attaquent la muqueuse digestive. Ces trois groupes de médicaments sont associés à plus de 30 % des hémorragies recensées. Autre exemple : plusieurs médicaments aggravent le risque de pneumonie. Je parle des antidépresseurs, des neuroleptiques, des benzodiazépines, des opiacés, autant de substances qui diminuent la capacité respiratoire, et donc peuvent alourdir la mortalité hivernale, surtout chez les sujets âgés.
On observe également des médicaments impliqués dans des phénomènes plus étonnants, comme les fractures de hanche. Là encore, les psychotropes sont en cause parce qu’ils perturbent l’équilibre – la gabapentine et la prégabaline en tête, qui sont en outre peu efficaces, selon moi. L’oméprazole aussi : en modifiant l’acidité gastrique, il diminue l’absorption du calcium et augmente donc la fragilité osseuse. Les patients qui en prennent pendant plus de deux ans ont un risque de fracture de hanche quatre fois plus élevé. À chaque fois, les études montrent un risque attribuable au médicament – un certain nombre de cas où, statistiquement, le rôle de la substance peut être légitimement suspecté.
Oui mais on pourrait dire, de manière cynique : les médecins sauvent peut-être des centaines de milliers de vies avec ces substances. S’il y a quelques morts, tant pis…
Ce ne serait même pas cynique, ce serait légitime ! C’est comme cela que l’on détermine si un médicament est utile : en étudiant la balance bénéfice-risque des produits. Tous les médicaments sont censés avoir des bénéfices supérieurs aux risques, ils vous protègent plus qu’ils ne vous menacent, mais cela n’est vrai que si leur usage est justifié du point de vue médical. Sauf que, souvent, ce n’est pas le cas. Les données de l’Assurance maladie le montrent : on prescrit régulièrement des médicaments à des personnes qui n’ont pas de pathologie, ou qui n’ont pas besoin de ces molécules.
Je prends souvent l’exemple de patients atteints d’Alzheimer à qui l’on prescrit des psychotropes. Ces médicaments n’ont aucun effet sur la maladie : si on les retire, cela ne change rien à son évolution, et dans certains cas, les malades retrouvent un peu de tonus — ils peuvent de nouveau regarder la télévision ou acheter le journal…
Vous dites qu’il y a de plus en plus de pathologies causées par les médicaments. Mais ne sont-ils pas plus sûrs ?
Ils sont plus sûrs, mais on en prescrit bien plus souvent. Aujourd’hui, chaque Français consomme en moyenne 41 boîtes de médicaments par an, selon les données de l’Assurance maladie. Qui plus est, les doses sont, dans certains cas, de plus en plus fortes. L’industrie ne peut pas se faire concurrence sur les mêmes molécules ; sa seule solution, c’est donc de se positionner différemment sur le marché – en cherchant un effet plus long ou plus intense, par exemple. Le problème, c’est qu’en plus de trouver de nouvelles molécules, les industriels cherchent aussi des formules plus tolérables, de façon à pouvoir augmenter les doses – et donc certains effets. Ce qui n’est pas sans conséquences indésirables, bien au contraire.
En lisant votre livre, on comprend que la mesure la plus urgente, selon vous, serait de publier les résultats des essais cliniques, pour mieux connaître l’efficacité et les risques réels des médicaments. Mais n’est-ce pas déjà obligatoire ?
Oui, c’est obligatoire en Europe, mais seulement depuis quelques années. Le problème, c’est que cela ne concerne que les médicaments autorisés à partir de 2023. Pour les autres – la très grande majorité -, on ne connaît pas les données issues des laboratoires, notamment quand les études étaient négatives.
Quelles autres mesures vous paraissent importantes ?
J’ai été chef d’un service de pharmacologie clinique à l’hôpital. J’ai beaucoup travaillé avec les médecins de ville, en Catalogne et dans d’autres pays. Une chose que je ne comprends pas, c’est qu’on demande à un médecin de choisir entre environ 18 000 spécialités pharmaceutiques différentes – du moins en Espagne, mais la France a le même problème. Vous pensez qu’il en maîtrise 18 000 ? J’ai fait de la pharmacologie pendant quarante ans, je suis un expert du médicament, et je n’en connais que 200, et encore, ma compréhension reste lacunaire…
Beaucoup de molécules sont redondantes ou n’ajoutent rien à d’autres déjà existantes ; certaines ne sont pas très efficaces, ou pas très sûres. Je propose donc qu’on procède à une grande sélection des médicaments. C’est un concept lancé par l’OMS dans les années 1970, auquel j’ai participé. Quand je travaillais à l’hôpital, j’avais mis en place une liste de 400 substances courantes. On pouvait en prescrire d’autres, mais il fallait saisir un comité. Et qu’on ne vienne pas me dire que la sélection des médicaments essentiels est un exercice d’austérité. C’est un exercice d’intelligence clinique, parce qu’il permet de concentrer, et d’affiner les connaissances.
Vous recommandez aussi aux patients d’être actifs lors de leurs consultations. C’est-à-dire ?
Il faut absolument que les malades posent des questions à leurs médecins sur leurs traitements, notamment s’ils les prennent au long cours : docteur, quel est l’objectif thérapeutique ? Pourquoi me donnez-vous cette substance ? Pendant combien de temps vais-je la prendre ? Comment allez-vous vérifier que cela fonctionne vraiment sur moi ? Si cela ne marche pas, peut-on essayer un autre médicament ? C’est très facile de prescrire un médicament, mais c’est plus compliqué de le retirer – ce que le médecin oublie souvent.
Source link : https://www.lexpress.fr/sciences-sante/nous-souffrons-dune-epidemie-silencieuse-joan-ramon-laporte-le-pharmacologue-en-guerre-contre-les-HPYGUQ2TY5HM5AFB2ZSVIDFDJA/
Author : Antoine Beau, Stéphanie Benz
Publish date : 2026-09-18 10:00:00
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