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    Hanna Notte, spécialiste de la Russie : « Poutine ne s’attendait pas à une rupture complète avec l’Occident »

    IntelliNewsBy IntelliNewsseptembre 22, 2026Aucun commentaire12 Mins Read
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    Ces dernières années, Hanna Notte s’est imposée comme l’une des expertes incontournables sur la Russie. Nulle surprise, donc, si les meilleurs spécialistes du sujet tels David McCloskey, ancien analyste de la CIA, ou Jake Sullivan, ex-conseiller à la sécurité nationale des Etats-Unis, font l’éloge de son récent ouvrage, We Shall Outlast Them: Putin’s Global Campaign to Defeat the West (août 2026). Une analyse chirurgicale de la façon dont Vladimir Poutine a réorienté sa stratégie afin de tenir tête à l’Occident depuis le début de la guerre en Ukraine. En exclusivité en France, la politologue, directrice du programme de non-prolifération Eurasie au James Martin Center for Nonproliferation Studies, livre les enseignements les plus frappants de son enquête. Du redoutable système de contournement des sanctions occidentales mis au point par le maître du Kremlin aux secrets de l’efficacité de sa propagande, sans oublier les coûts associés à cette « résilience ».

    Hanna Notte expose également les défis que devra relever l’Occident pour faire face à l’approche russe, qu’elle juge par endroits « tout à fait exceptionnelle ».

    L’Express : Dans votre livre, vous montrez comment, après l’invasion de l’Ukraine, la Russie a profondément recalibré sa stratégie afin de tenir tête à l’Occident. Le fait que votre titre reprenne, comme vous le soulignez, une phrase prononcée par Nikita Khrouchtchev en 1956 (« nous vous enterrerons » ) ne suggère-t-il pas que la confrontation avec l’Ouest est bien antérieure à la guerre ?

    Hanna Notte : La confrontation avec l’Occident, ou du moins la contestation par la Russie de l’architecture de sécurité européenne telle qu’elle s’est constituée depuis la fin de la guerre froide, est effectivement antérieure à l’invasion de l’Ukraine. En témoignent certains moments charnières, comme le discours de Munich en 2007, au cours duquel Poutine avait publiquement dénoncé la domination américaine et l’architecture de sécurité européenne, ou l’annexion de la Crimée en 2014, qui a marqué une rupture majeure avec les pays occidentaux.

    Cela dit, en envahissant l’Ukraine, Poutine ne s’attendait sans doute pas à une rupture complète avec l’Occident. Lorsqu’il a lancé son « opération militaire spéciale », il pensait probablement que la guerre serait rapide, qu’elle entraînerait l’effondrement de l’Etat ukrainien et qu’elle permettrait d’installer un gouvernement favorable à Moscou. Mais son calcul s’est révélé erroné. Non seulement l’Ukraine a résisté, mais les pays occidentaux ont également imposé des sanctions massives à la Russie, la laissant largement isolée de cette partie du monde.

    Vladimir Poutine a donc progressivement subordonné l’ensemble de sa politique étrangère et économique à un seul objectif : durer dans le temps et maintenir l’effort de guerre en attendant que l’Ukraine et les pays occidentaux s’épuisent avant la Russie. C’est ce qui fait de la guerre en Ukraine un tournant dans la confrontation entre Moscou et l’Occident – même s’il me semble clair que si Poutine avait pu choisir, il aurait voulu préserver des relations plus équilibrées avec l’Ouest. Mais le résultat est ce qu’il est. Il a ainsi dû trouver un moyen de sécuriser les ressources essentielles à son économie et à son armée.

    La manière dont Vladimir Poutine a réussi à faire de l’économie un instrument de politique étrangère est tout à fait exceptionnelle

    Face aux tentatives occidentales d’étouffer l’économie russe, vous décrivez une Russie extrêmement résiliente. Sur quels plans cela vous a-t-il le plus frappée ?

    La manière dont Vladimir Poutine a réussi à faire de l’économie et du commerce des instruments stratégiques de politique étrangère est tout à fait exceptionnelle. Au cours de mes recherches, j’ai pu observer comment la Russie est parvenue à contourner les sanctions en trouvant de nouveaux partenaires pour remplacer les pays occidentaux, en important les produits et les technologies dont elle a besoin et en conservant sa capacité à fabriquer des armes et à poursuivre la guerre. Cela a largement contribué à lui permettre de tenir tête à l’Occident.

    Un exemple concret : lorsque les pays du G7 ont instauré un plafonnement du prix du pétrole russe, l’objectif était de limiter les revenus de Moscou tout en évitant de retirer complètement le pétrole russe du marché mondial. Mais la Russie est parvenue à contourner ce dispositif en constituant une « flotte fantôme », c’est-à-dire un ensemble de vieux pétroliers indépendants des compagnies d’assurance ou de transport occidentales. Cela lui a permis de transporter son pétrole en dehors du système contrôlé par le G7. Elle a par ailleurs trouvé de nouveaux clients pour continuer à tirer des revenus de ses exportations d’énergie, par exemple l’Inde. Et elle est devenue économiquement plus dépendante de la Chine, qui représente désormais 35 % de ses recettes d’exportation et 45 % de ses importations.

    Selon la Kyiv School of Economics, la prime payée à la Chine pour importer certains biens a tout de même atteint environ 300 % en 2025. Autrement dit, les produits étaient vendus à la Russie environ quatre fois leur prix habituel…

    La dynamique de dépendance croissante à l’égard de la Chine est réelle, mais la Russie a développé un véritable système eurasiatique de contournement, lui permettant d’acheminer des marchandises – souvent d’origine occidentale – via des pays intermédiaires comme la Turquie, mais aussi en Asie centrale ou dans le Caucase du Sud. De quoi compliquer, voire dissimuler, l’itinéraire emprunté par les marchandises et ainsi continuer à importer des produits soumis à des restrictions occidentales. C’est particulièrement vrai des produits à double usage, qui peuvent avoir des applications à la fois civiles et militaires. Je pense à des éléments tels que certaines puces électroniques, des machines ou des pièces détachées pouvant servir à fabriquer des armes et d’autres équipements militaires.

    Une partie de ces importations a également alimenté la capacité industrielle nationale de la Russie. Le cas des drones iraniens Shahed en est une illustration. En 2022, la Russie s’est tournée vers l’Iran pour obtenir cette technologie. Elle a ensuite établi la production de ces drones dans la zone économique spéciale d’Alabuga. A partir de là, elle a progressivement amélioré l’équipement, qu’elle a utilisé contre des villes ukrainiennes, des infrastructures énergétiques, des réseaux électriques et des sites civils et militaires. Cela a porté ses fruits. Lorsque j’ai interrogé Dmytro Kouleba, ancien ministre ukrainien des Affaires étrangères, il m’a confirmé que l’acquisition de cette technologie avait été particulièrement destructrice pour l’Ukraine. Une preuve de plus de la résilience russe…

    Un autre aspect important de cette endurance est l’efficacité de la propagande russe qui, selon vous, repose moins sur la pure désinformation que sur sa capacité à exploiter de véritables griefs.

    Moscou a effectivement obtenu des succès non négligeables dans ce domaine en parvenant à suggérer aux pays du Sud global, y compris en Afrique, que la guerre en Ukraine est une guerre défensive et anticoloniale que la Russie a été forcée de mener à cause de la politique occidentale. C’était plutôt astucieux, car cela lui a permis de s’aligner sur les expériences de pays qui ont historiquement souffert du colonialisme occidental. Ceci, combiné à ses manœuvres économiques, l’a largement aidée à éviter l’isolement international. Le fait que la Russie n’a jamais été isolée dans le monde non occidental est d’ailleurs devenu très évident lors de la présidence russe des Brics en 2024, au cours de laquelle les Russes ont organisé des centaines d’événements, dont un grand sommet à Kazan.

    Le soutien des pays non-occidentaux suffit-il néanmoins à enrayer la détérioration de la diplomatie multilatérale russe et, plus largement, à permettre à Moscou de rivaliser avec l’Occident ?

    Il faut comprendre deux choses. Premièrement, le soutien international dont bénéficie la Russie n’est pas sur le point de prendre fin. La Chine continuera d’exporter des biens à double usage vers la Russie. La Corée du Nord maintiendra son soutien. L’Inde, elle aussi, continuera d’acheter du pétrole russe. Mais en même temps, et c’est le second point, il est également vrai que la projection de puissance mondiale de la Russie est érodée par la guerre. Sa position au Moyen-Orient s’est affaiblie, de même que dans le Caucase du Sud. Dans de nombreuses régions du monde, Moscou n’est plus un acteur aussi important qu’il a pu l’être par le passé. La situation est ambivalente.

    Mais je dirais qu’à ce stade, si le soutien international est suffisant pour maintenir la Russie dans cette guerre, il a probablement atteint son pic, et n’est pas suffisant pour permettre à Moscou de l’emporter de manière décisive face à l’Occident. La Russie devra donc relever un défi clé à l’avenir : affaiblir le soutien occidental, et surtout européen, à l’Ukraine. A ce stade, l’Europe reste son plus grand problème, car elle continue de renforcer son soutien à Kiev, en particulier en raison de la seconde administration Trump. C’est pourquoi nous assistons à une intensification de la campagne hybride de la Russie contre l’Europe.

    L’an dernier, le politologue Alexander Cooley expliquait dans nos colonnes que Vladimir Poutine dispose en réalité d’un « empire caché » dans l’espace post-soviétique, où il aurait réussi à raviver l’influence russe. Cela ne contredit-il pas l’idée d’un « pic » indépassable ?

    A mon avis, la projection de puissance militaire de la Russie dans l’espace post-soviétique en dehors de l’Ukraine s’est affaiblie. Par exemple, Moscou n’est pas intervenu lorsque l’Azerbaïdjan a repris le Haut-Karabakh en septembre 2023. De même, Moscou a retiré certaines forces d’Arménie, qui diversifie désormais ses partenariats de sécurité en achetant notamment davantage d’armes à la France et à l’Inde. En matière d’influence militaire, je parlerais ainsi d’une érosion.

    Cependant, je rejoins Alexander Cooley dans la mesure où la Russie conserve une influence économique considérable dans l’espace post-soviétique. Les pays d’Asie centrale et du Caucase du Sud restent étroitement liés aux élites russes sur le plan économique. Notamment parce qu’ils profitent de la guerre en tant que participants au système eurasiatique de contournement des sanctions occidentales que j’ai décrit. Ce qui donne évidemment un levier à la Russie.

    C’est très clair en Arménie. Après la victoire du Premier ministre Nikol Pachinian lors des dernières élections, ce dernier a continué à diversifier les liens de l’Arménie au-delà de la Russie. Mais il reste contraint par le fait que Moscou conserve une influence économique, par exemple en raison des livraisons de gaz russe ou des échanges agricoles. L’Arménie, comme d’autres pays de la région, sait donc que la Russie peut causer un tort considérable à son économie. C’est pourquoi l’idée d’un « empire caché » me semble plausible.

    Malgré la résilience russe que vous décrivez, vous montrez néanmoins que la détermination de Vladimir Poutine à tenir tête à l’Occident a un coût important. Comment cela ?

    Si l’on prend un peu de recul, cette obsession du président russe se fait au détriment de la place stratégique mondiale de son pays, puisqu’il devient par exemple de plus en plus dépendant de la Chine. Or il n’est jamais bon de dépendre d’un seul acteur. Pékin sera ainsi progressivement en mesure de fixer les conditions lorsqu’il s’agira de négocier de nouveaux accords commerciaux. Ce qui ne fera qu’affaiblir la position géopolitique de la Russie à long terme.

    Le fait que Moscou militarise son économie et subordonne absolument tout à la guerre n’est pas très positif non plus. Ce faisant, la Russie n’investit pas dans les technologies du futur telles l’IA ou la biotechnologie. Dans le même temps, le pétrole et le gaz, dont elle dépend fortement, deviendront sans doute moins stratégiques au cours des prochaines décennies. Moscou pourra peut-être continuer à disposer d’une grande armée permanente, de l’arme nucléaire et probablement de son siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Elle aura toutefois rendu son modèle économique peu attractif, complètement rompu ses relations avec l’Europe, et aussi avec d’anciens pays non alignés comme la Finlande et la Suède – qui ont désormais rejoint l’Otan. En d’autres termes, la Russie s’est créé plus de problèmes qu’elle n’en avait en 2022. Et même si l’on considère ses soutiens, la mobilisation générée par sa rhétorique anticoloniale reste « négative », en ce sens qu’il s’agit d’un récit centré sur ce qui ne va pas dans le monde. Nous sommes loin d’une vision positive d’un avenir alternatif…

    En refermant le livre, on se demande tout de même si l’Occident a encore les moyens de l’emporter face à une Russie si adaptable…

    Il faut reconnaître que quatre ans et demi après le début de la guerre, l’Europe n’a pas fléchi dans son soutien à l’Ukraine. En dépit de l’intimidation nucléaire russe, des menaces hybrides et des efforts pour diviser l’Europe, ce soutien s’est consolidé. Même la Grande-Bretagne a rejoint les efforts européens malgré le Brexit. Evidemment, on peut toujours pointer ce qui ne fonctionne pas, comme l’indécision occidentale quant à la manière dont les avoirs russes gelés pourraient être utilisés. Et avec l’approche des élections en France et en Allemagne, ainsi que la montée plus large du populisme en Europe, les défis sont réels. Mais si l’on regarde les fondamentaux, le Vieux Continent n’a pas abandonné l’Ukraine, malgré la politique étrangère de la seconde administration Trump.

    Cependant, l’Occident doit rester vigilant. Précisément à cause des défis que je viens d’évoquer, Poutine croit fondamentalement que, même si cela prend du temps et à un coût élevé, il est capable de tenir plus longtemps que l’Occident, parce qu’il pense se soucier davantage de l’Ukraine que celui-ci. Mais il me semble difficile de faire une prédiction sérieuse sur le camp qui l’emportera dans les années à venir. La guerre se poursuivra vraisemblablement encore quelque temps. Et trop de facteurs, notamment les élections de mi-mandat américaines – qui pourraient modifier la politique étrangère américaine à l’égard de l’Ukraine – les évolutions politiques en Europe, ainsi que la situation intérieure de l’Ukraine et de la Russie, détermineront où nous en serons dans un an. A ce jour, tous les scénarios restent ouverts.



    Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/hanna-notte-specialiste-de-la-russie-poutine-ne-sattendait-pas-a-une-rupture-complete-avec-loccident-TLCBLDYQOJG6PBEFXG4LLFZBQE/

    Author : Alix L’Hospital

    Publish date : 2026-09-22 16:00:00

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