Alors que début mai le Saint-Siège n’avait pas encore officialisé la visite du pape Léon XIV en France, Brigitte Macron, recevant un connaisseur de l’Eglise catholique, s’inquiète. Le visage soucieux, la première dame demande benoîtement à son visiteur s’il pense que le vote de la loi légalisant l’euthanasie pourrait hérisser le Vatican au point de faire capoter le voyage. L’expert ne la rassure pas, mais il se trompe car, deux semaines plus tard, le 16 mai, le Vatican confirme la visite et ladite loi est votée mi-juillet. La veille du vote, alors que le pape exhorte les catholiques à s’unir contre le texte, l’archevêque de Paris, Laurent Ulrich, est d’ailleurs promu chevalier de la Légion d’honneur et accepte sa décoration.
C’est dans ce cadre épineux, ce pas de deux souvent illisible entre le Vatican et la République, que s’est préparé tout l’été, et jusqu’à la dernière seconde, le passage du chef de l’Eglise catholique en France. Comment nommer ce séjour d’ailleurs ? Les services romains le qualifient de « visite apostolique » donc relevant, sur le papier, de la rencontre entre l’évêque de Rome et son clergé local. La présidence de la République explique, de son côté, avoir « préparé une grosse visite de chef d’Etat ». Un voyage officiel donc, dont certains exercices protocolaires auront été toutefois soustraits à la demande du souverain pontife – pas de Garde républicaine à cheval, pas de dîner à l’Elysée.
Visite apostolique ou voyage officiel, l’histoire rappelle que ces tournées pontificales sont toujours politiques, et singulièrement celle-ci à sept mois d’une élection présidentielle rongée par la surenchère populiste. Dans les coulisses, les frictions, ajustements et négociations battent leur plein depuis le printemps, d’autant que le culte catholique est lui-même tiraillé par de puissantes tensions, sujet aux coups de boutoir d’une frange radicale engagée dans un combat électoral. Le premier locataire du Vatican à être né après la Seconde Guerre mondiale a, depuis son élection en avril 2025, déjà fait en quelques mois preuve de tempérament : un tacle ferme à l’endroit de Donald Trump, sa première encyclique consacrée à l’intelligence artificielle saluée par toute la planète – ventes massives sur le marché français – , des signes d’apaisement envers les branches conservatrices de sa paroisse mondiale, mais une visite bouleversante au chevet des migrants sur l’île italienne de Lampedusa.
Que dira-t-il ce week-end en France ? Quels messages pour ses fidèles ? Sachant que, selon l’Insee, 29 % de nos concitoyens se déclarent catholiques, la teneur de ses propos à leur endroit aura un certain poids ; l’Elysée l’a bien compris. D’autant que le succès s’annonce gigantesque : plus de 1 million de fidèles attendus dans la capitale, et chaque jour depuis la mi-septembre 8 000 personnes s’inscrivant au risque de faire exploser les jauges. Un enthousiasme qui n’a pas surpris les équipes élyséennes ayant observé comment le pape américain, âgé de 71 ans, a déjà attiré en juin une foule de 1,2 million de personnes dans les rues de Madrid.
« Moment d’espérance »
Léon XIV connaît peu Emmanuel Macron, les deux hommes ne s’étant rencontrés qu’une fois en avril dernier. Si le président français s’est réjoui d’une visite qui sera « un honneur pour notre pays, une joie pour les catholiques et un grand moment d’espérance pour tous », Rome n’oublie pas que le chef d’Etat sortant a poussé avec détermination la loi sur la fin de vie. Difficile donc de tirer au clair les raisons pour lesquelles Robert Francis Prevost honore d’un de ses premiers déplacements celle que la tradition appelait « fille aînée de l’Eglise ». Dès son élection, il a été invité avec insistance par le cardinal Jean-Marc Aveline, 67 ans, président de la Conférence des évêques, celui-ci ayant obtenu pour se faire l’aval du président Macron. Le débonnaire Marseillais et l’homme en blanc se connaissent bien, ayant travaillé ensemble au dicastère pour les évêques, le ministère romain chargé d’organiser l’épiscopat mondial, que Robert Francis Prevost a dirigé pendant deux ans.
Jean-Marc Aveline ne manque pas d’arguments : aucun pape n’est venu à Paris depuis dix-huit ans, son prédécesseur François a certes foulé trois fois le sol français (Strasbourg, Marseille, Ajaccio), mais en insistant sur le fait qu’il visitait une ville et non le pays, proclamation qui hérissa nombre de catholiques. Et si le catholicisme français faiblit inexorablement – le taux de pratiquants s’effondre (6,6 % selon l’Insee), le nombre de prêtres s’écroule (11 000 environ, contre 25 000 voici vingt ans) – les baptêmes d’adultes, eux, explosent (13 000 cette année, contre 4 124 voici dix ans). Profitant de l’annulation d’un séjour sur le continent américain, le 267e pape a donc accepté les trois étapes : Paris, Lourdes, puis Metz, enfin il rentrera à Rome à bord d’un vol Air France, décollant pour la dernière fois de l’aéroport d’Orly.
La première visite pontificale depuis celle de Benoît XVI en 2008 s’est donc organisée en trois mois et demi, délai très court pour un tel marathon. Accueil à Orly par Emmanuel Macron, entrevue à l’Elysée, conférence de presse conjointe depuis la salle des fêtes devant les « corps constitués », (une première depuis Jacques Chirac et Jean-Paul II), prise de parole dans le grand auditorium de l’Unesco, (la dernière fois c’était Jean-Paul II en 1980), visite à l’Unesco puis déambulation de 2,5 kilomètres dans les rues de la ville jusqu’au parvis de Notre-Dame où seront célébrées les vêpres en présence de 8 000 ecclésiastiques, dont au moins 4 500 regarderont l’écran géant extérieur, la cathédrale ne comptant que 2 500 places. Le 25 septembre au soir, veillée géante pour les jeunes au Stade de France, où les 80 000 places sont parties en vingt minutes. Le lendemain, samedi 26, matinée à l’Institut catholique de Paris, université où le pape insistera sur l’exercice de la raison humaine et le temps long de la réflexion, puis maxi-messe sur les Champs-Elysées, avec l’autel installé place de la Concorde. Une messe à laquelle le président de la République n’assistera pas – il ne sera présent à aucune des messes pontificales – en revanche Brigitte Macron et le Premier ministre Sébastien Lecornu seront présents au culte organisé sur l’avenue parisienne.
Factures très salées
Si le Stade de France est prêté gratuitement, ses frais d’exploitation sont pour la poche de l’Eglise, quand Paris règle la facture liée à « la sécurité républicaine » au titre des fonctions de chef d’Etat du Vatican. Reste qu’entre écrans géants, sonorisations, signalétiques, barrières, sanitaires (3 000 sur les Champs-Élysées) tenues pour les bénévoles, l’addition galope. Les ecclésiastiques avaient calculé que se déplaceraient dans la capitale des pèlerins de l’Ile-de-France et des départements du Nord, mais pas prévu que les fidèles de 75 départements viennent aussi nombreux. Or un participant coûte en moyenne une quinzaine d’euros. En multipliant ce chiffre par 500 000, soit le nombre de personnes attendues à la messe du 26 septembre, ou par 100 000 pour la journée du 28 septembre à Metz, le ticket atteint 27 millions d’euros. Le chiffrage donne le vertige aux organisateurs qui tablaient, au début de l’été, sur une enveloppe de 12 millions d’euros. A titre de comparaison, les précédents déplacements du pape François à Marseille en septembre 2023 et en Corse en décembre 2024 avaient coûté 2 et 4 millions d’euros, quand le récent voyage de Léon XIV en Espagne nécessita lui 25 millions d’euros.
Les leviers de financement pour l’Eglise de France incluent une cagnotte en ligne, le mécénat d’entreprise, la vente de produits dérivés (médailles, livrets, affiches) et des quêtes exceptionnelles dans les paroisses. En revanche, aucune quête pendant les messes pontificales. D’ordinaire, en amont d’une telle visite, des émissaires prennent délicatement rendez-vous avec de grands mécènes et tendent leur sébile. Cette fois, les représentants français du Vatican l’ont joué différemment. Aucun donateur n’a été sollicité, en revanche les grands mécènes de la restauration de Notre-Dame de Paris ont été singulièrement choyés durant l’été. Ainsi, Bernard Arnault, le PDG de LVMH, et sa famille, se sont vus invités à rencontrer Léon XIV en audience privée à Rome quatre semaines avant le déplacement de celui-ci à Paris en pleine Fashion Week. Il lui fut à cette occasion proposé des places réservées pour lui et les siens lors des événements pontificaux parisiens. A-t-il participé aux frais du voyage ? Personne ne le confirme, ou ne l’infirme. Or les factures seront très salées car pour préparer les rassemblements, le diocèse de Paris a signé deux contrats, l’un avec l’entreprise d’événementiel, GL Events pour l’organisation et l’autre avec Publicis pour la communication.
La vente de produits dérivés fait partie des leviers de financement d’une visite dont le coût est estimé à 27 millions d’euros.
Côté catholiques, le séjour parisien et de ses deux rendez-vous géants (Stade de France et les Champs-Elysées) sont supervisés par un général quatre étoiles à la retraite, Hervé Wattecamps, 67 ans, auquel l’archevêque de Paris avait confié en 2024 les opérations de la réouverture officielle de Notre-Dame. Un petit braquet comparé aux défis qui l’attendent ce week-end : accueillir des centaines de personnes en situation de handicap, des personnes âgées, des familles avec poussettes, loger des dizaines de milliers de pèlerins dans la capitale – déjà en surchauffe avec la résidence de Céline Dion –, et fluidifier des rassemblements non statiques, puisque dans la liturgie catholique les participants se déplacent pendant les messes. Les inscriptions ont d’abord été collectées individuellement, avant d’ouvrir aux groupes. Un système qui affole les entreprises de pèlerinages, redoutant que beaucoup de participants se soient inscrits deux fois. Ensuite, comment répartir les places ? Au Stade de France, le général Wattecamps prônait un efficace : « premiers inscrits, premiers servis ». Le comité de pilotage a obtenu un dosage plus subtil, soucieux que chaque mouvement, chaque obédience soient représentés. Des rangées pour les mouvements conservateurs, d’autres pour les plus progressistes.
Le pape s’exprimera sur la dignité de la vie humaine à Lourdes, et cela ne sera pas mesuré
L’affaire a son importance, car elle cristallise tout l’enjeu de cette tournée, dont les mouvements traditionalistes cherchent à se servir pour impressionner les évêques de France et peser sur leur ligne. « Ils profitent de l’effet d’aubaine, ils tentent depuis juin de noyauter l’événement de l’intérieur », confie, anonymement et très inquiet, un des principaux organisateurs de l’étape parisienne. Ces courants, campés sur la rive la plus droitière de l’Eglise de France, sont astucieux. Quand le diocèse de Paris fait largement passer un courriel pour demander l’aide de 12 000 bénévoles, le groupuscule Notre-Dame de Chrétienté, organisateur du conservateur pèlerinage de Chartres, transforme le message, expliquant à ses ouailles que l’évêque leur a demandé le renfort de 2 000 membres issus de leurs rangs. Parfois, ils n’ont même pas besoin de s’infiltrer, n’ayant qu’à attendre que la Conférence des évêques, dans sa bonhomme mansuétude, se tourne vers eux. Ainsi c’est à Pierre-Alain Greco, responsable de la communication de l’association SOS Calvaires, que fut demandé de construire le crucifix pour la messe parisienne. Ce choix, révélé par Le Nouvel Obs, laisse pantois, tant ces bénévoles, soucieux du patrimoine rural, comptent dans leurs rangs des militants traditionalistes classés très à droite.
Tandis que les « tradis » grignotent ainsi de la visibilité, le clergé français, lui, s’efforce d’arrondir les angles. Dans le programme initial, il était prévu que le pape se rende dans la maison médicale Jeanne-Garnier, établissement de soins palliatifs dans le XVe arrondissement de Paris. Deux fois, ses équipes sont venues examiner les lieux, discuter avec le personnel des possibilités techniques, tout paraissait calé. Au cours de l’été et sans aucune explication, la loi sur l’euthanasie ayant été adoptée, l’étape disparaît. Officiellement, les organisateurs diocésains assurent que le personnel médical aurait mis en garde contre une telle rencontre alors que les malades en fin de vie ont besoin de calme. De son côté, l’Elysée jure ses grands Dieux n’avoir nullement demandé une telle annulation. « Le pape veut une visite pacifiée, il est moins offensif que son prédécesseur François, mais il s’exprimera sur l’euthanasie et la dignité de la vie humaine à Lourdes, et cela ne sera pas mesuré », assure un responsable religieux.
A la place de l’établissement Jeanne-Garnier donc, Léon XIV s’arrêtera dans la « maison Bakhita », un lieu « pour l’accueil et l’intégration » des migrants. Nouveau coup de pied politique ? « Cela aurait pu être un message fort de venir rencontrer les migrants dans notre capitale, mais les organisateurs ont pétoché, ils ont invité d’autres associations sur place, ils ont truffé la visite de messages pour en atténuer la portée », s’indigne ce membre du clergé, estimant que l’archidiocèse parisien pèche par frousse.
Rock identitaire
Par frousse à gauche, et par naïveté à droite. Il en va ainsi d’un étonnant événement, ne figurant pas au programme officiel, mais bénéficiant de l’aval embarrassé du diocèse de Paris. A l’initiative de deux jeunes catholiques, Thibault Pfeffer et Benoît Gelebart, cofondateurs de la chaîne YouTube « Two Disciples », sept influenceurs catholiques sont conviés à animer conjointement une veillée de prières le 24 septembre, la veille de l’arrivée de Léon XIV. Parmi les orateurs, le très conservateur frère Paul-Adrien et surtout l’abbé Mathieu Raffray, figure de CNews et soutane préférée des identitaires. Ce dernier dirige l’Institut du Bon-Pasteur, groupe qui, en 1988, choisit in extremis de ne pas suivre l’aventure schismatique de l’évêque Marcel Lefebvre, excommunié par le Vatican.
L’abbé Raffray refuse vigoureusement les réformes modernistes de l’Eglise, il est l’aumônier d’Academia Christiana, organisation créée par Julien Langella, cofondateur de Génération identitaire, il prêche au pèlerinage de Chartres et estime sur ses réseaux sociaux que les musiciens de rock identitaire « Franc-Tireur Patriote » forment « un super groupe », saluant d’ailleurs sur son compte Facebook la mort de Jean-Marie Le Pen en ces mots : « Un prophète souvent incompris ». Or, l’archevêché de Paris laisse la soirée s’organiser, loin de sa vue mais en ses murs. Elle a d’abord accepté de leur prêter l’église de la Madeleine, puis les a éloignés du périmètre papal en leur donnant les clés de l’église Saint-Sulpice. Un lieu qui ne signifie pas vraiment le bannissement.
Appel à la paix
A quelques heures de la liesse des catholiques de France autour de leur chef spirituel, il faut ainsi avoir toute la sagesse chrétienne du cardinal Aveline pour envisager ce séjour pontifical en estimant que « l’essentiel se voit avec le cœur ». Peut-être, sauf qu’en cet automne 2026, les cœurs français sont tendus, et ceux du Vatican parfois étonnants. Ainsi en va-t-il de la journée organisée à Metz, ville qui connut trois guerres et deux annexions, étape envisagée par le pape comme un soutien à la construction européenne autour de la figure locale de Robert Schuman, député pendant quarante ans et père de l’Europe. Dans le département concordataire, où la loi de 1905 de séparation de l’Eglise et de l’Etat ne s’applique pas, le chef religieux lancera un appel à la paix, Emmanuel Macron prendra également le micro, en présence de chefs d’Etat européens. Si toutefois ceux-ci arrivent à temps du dernier jour de l’Assemblée générale des Nations unies à New York.
L’Elysée a tout mis en branle pour que le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, soit présent, et affirme que le Vatican, lui, rechignerait – « le pape est sur les freins ». D’après les chuchotis de la présidence de la République, le souverain pontife ne souhaiterait pas voir son exhortation pacifiste parasitée par la venue d’un chef d’Etat en guerre. Qui remportera la bataille de Metz ? Le Vatican ou Paris ? Dans la lutte feutrée entre pouvoir temporel et spirituel, toujours sourd la politique. Avec en prime ce week-end, une ferveur inédite.
Source link : https://www.lexpress.fr/france/leon-xiv-en-france-entre-lelysee-et-le-vatican-les-batailles-souterraines-dune-visite-historique-JICIULIYBJGN3KK4BBMEVAFN34/
Author : Emilie Lanez
Publish date : 2026-09-22 15:00:00
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