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    Affaire Thélyson Orélien : avec les progrès des détecteurs de textes générés par IA, l’heure du grand déballage ?

    IntelliNewsBy IntelliNewsseptembre 24, 2026Aucun commentaire9 Mins Read
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    « Pangramé ». Le néologisme pourrait passer à la postérité dans le monde de l’édition. Lundi 21 septembre, un compte X baptisé « Balance ton Claude » a accusé l’écrivain et poète québécois d’origine haïtienne, Thélyson Orélien, d’avoir écrit son premier roman C’était ça ou mourir grâce à l’intelligence artificielle. Ce compte totalement anonyme base ses propos sur le logiciel américain Pangram, qui a analysé plusieurs passages du livre et estime que le pourcentage de travail effectué par l’IA est très élevé. L’Express, comme le service CheckNews de Libération et de nombreux autres médias, a vérifié le score attribué par Pangram à plusieurs extraits : l’outil les juge en effet positifs à l’IA. Point troublant : des textes plus anciens de l’auteur sont appréciés comme 100% « humains ».

    L’affaire secoue brutalement le monde de l’édition. De nombreux ouvrages portent la trace de l’IA, parfois de manière assumée. En particulier dans l’auto-édition, sous-catégorie qui a explosé, sur Internet. Mais la question ne s’était jamais posée à propos d’un auteur rencontrant un tel succès commercial et critique. Thélyson Orélien vient d’être auréolé du prix du roman Fnac, a été lauréat du prix Méduse et du prix Première Plume, et figure dans les premières sélections du Goncourt, du Renaudot, du Femina et du Médicis, les meilleures distinctions de la place.

    Le compte « Balance ton Claude » n’est pas le premier à utiliser le logiciel Pangram pour semer le doute sur un auteur. La chasse débute au printemps, aux Etats-Unis. L’objet du scandale était alors un ouvrage de la poétesse Mia Ballard, intitulé Shy Girl, à l’origine auto-édité, mais dont les droits venaient d’être rachetés par Hachette, en vue d’une publication américaine. Passé au laser de Pangram par divers utilisateurs, le livre est critiqué pour son utilisation présumée de l’IA – à 78% selon l’outil. La vague de suspicion déferle sur les campus américains, le monde de l’édition, du journalisme ou encore celui des réseaux sociaux avec des posts LinkedIn ou X épinglés. Même des passages tirés de la première encyclique du pape Léon XIV, Magnifica Humanitas, ont été mis en doute en juin. « L’Amérique a un problème nommé Pangram », titrait la revue The Atlantic. La France aussi, désormais.

    La percée de Pangram

    Le logiciel cristallise l’attention, même si divers détecteurs, tels le français Lucide, livrent des conclusions similaires sur des extraits du livre de Thélyson Orélien, par ailleurs accusé de plagiats. Et que certains outils ont un avis plus nuancé. L’AFP en distingue quelques-uns, comme Detectgpt, Detecting-ai ou Ghostbuster, qui réfutent l’usage de l’IA dans le roman édité chez Grasset, ou bien la situe à un pourcentage moindre.

    Pangram, start-up new-yorkaise fondée par deux diplômés de Stanford, Max Spero et Bradley Emi, affiche toutefois un niveau de fiabilité plus élevé que ses rivaux. La société assure que son taux de faux positifs est à 0,0041 %, soit une erreur tous les 24 000 documents. Surtout, plusieurs travaux indépendants ont éprouvé, à travers différents tests, la robustesse de Pangram. C’est le cas d’une étude de l’université de Chicago, qui a mis au banc d’essai une variété de détecteurs commerciaux et ouverts (open source). Pangram s’y est distingué. C’est aussi le cas dans de plus récentes expérimentations belges qui comparent l’analyse d’écrits scolaires par Pangram et plusieurs concurrents Turnitin, GPTZero et Copyleaks. Y compris dans des cas où l’IA n’est utilisée qu’en partie, laissant un mix entre écrits humains et artificiels.

    Jusqu’à présent, la crédibilité des détecteurs de textes IA était faible. Repérer la patte d’un modèle dans un écrit était plus délicat que dans l’image ou la vidéo, où les mains à six doigts, les pixels étranges et les métadonnées fournissaient un riche terrain d’enquête. GPTZero a notamment classé la Déclaration d’indépendance américaine de 1776 comme générée par IA. Internet croule sous les exemples de ce type. Une bascule s’est cependant opérée récemment.

    La recherche d’indices passe traditionnellement par la prévisibilité des mots choisis ou la variation du rythme des phrases — l’humain est par nature plus imprévisible que la machine. Des détails que certains remarquent déjà à la lecture. Les IA ont leur ton propre et leurs tics de langage. Gemini adore les termes scientifiques. ChatGPT, les structures « ternaires », avec trois exemples d’affilée. Il était auparavant fan du mot « tapestry » (tapisserie en français) et a, un temps, développé une étrange obsession pour les gobelins. Claude prise, lui, la négation (« Ce n’est pas X, mais Y »). Sur Babelio, un utilisateur avait tiré la sonnette d’alarme dès le 12 septembre, bien avant que la polémique n’éclate, au sujet de C’était ça ou mourir : « Dommage que le livre entier soit écrit avec… l’intelligence artificielle. Ça donne l’impression d’être joli, mais c’est creux. »

    Pangram tente de garder une longueur d’avance sur un œil humain qui s’aiguise. L’entreprise s’est créé une IA maison entraînée à comparer deux textes, l’un écrit par un humain et son double généré par IA, sur le même thème et de taille comparable. L’étude belge mentionnée précédemment baptise cette méthode le « miroir syntaxique ». Elle permettrait de dénicher des différences plus fines, à l’heure où les modèles d’OpenAI (ChatGPT) et d’Anthropic (Claude) progressent chaque jour davantage.

    Pangram, qui a levé 10 millions de dollars en juillet, a de grandes ambitions. Contrairement à nombre de concurrents, l’entreprise ne se contente pas de cibler les universités et les laboratoires qui chassent le faux dans les copies ou les travaux de recherche. L’objectif est de « nettoyer » le web entier du faux. Faux avis, faux articles, fausses informations, fausses indignations… L’offre à une demande d’authenticité provoquée par le déluge de « slop », la « bouillie IA ». Du contenu écrit de mauvaise qualité dont certains se font une spécialité. Si le réseau X le tolère sans problème, LinkedIn dispose depuis peu d’un bouton permettant de signaler ce qui s’apparente à du « slop ». Pangram s’est également associé à l’éditeur de newsletters Substack qui intègre directement, en temps réel, la probabilité que l’IA ait été utilisée pour un texte. Une stratégie qui a fait s’envoler le nombre d’utilisateurs de Pangram, de 2 700 utilisateurs en juin 2025, à 120 000 un an plus tard, d’après le New York Times.

    Les angles morts des détecteurs

    Cet essor prend de court les spécialistes eux-mêmes. Contacté mardi soir, un chercheur écrit d’abord à L’Express que Pangram n’est « pas fiable ». Avant, le lendemain, de se corriger en faisant allusion à la récente dernière version V4 de Pangram qui serait bien meilleure : « Visiblement, je ne suis pas à jour… ». Plusieurs experts informatiques nous confient toutefois se questionner sur les méthodes de Pangram. « C’est un des meilleurs détecteurs du marché actuellement. Mais sur quoi se fonde-t-il vraiment ? », interroge par exemple Thierry Poibeau, directeur de recherche au CNRS, évoluant au sein du laboratoire Lattice. En clair : si la machine a détecté un faible écart de style entre l’IA et l’écriture de Thélyson Orélien, est-ce dû au style, à la redondance des phrases, à d’autres marqueurs plus fins ? On ignore aussi quelle IA est vraiment pointée du doigt, entre Claude, ChatGPT, et sûrement d’autres. Tel un détecteur de mensonges, la machine peut être leurrée. Sur Reddit, les internautes s’en amusent : en changeant juste un prénom dans un texte, il est parfois possible de faire basculer le résultat d’un extrême à l’autre.

    L’IA de Pangram tient autant de la « boîte noire » que les modèles dont elle traque les mimiques. « On est incapable de reproduire leurs résultats », commente Patrick Bas, chercheur en informatique au CNRS, à Lille. « La base de tests n’est pas publiée. Cela va à l’encontre des bonnes pratiques dans le domaine académique. Il faut leur faire confiance… ». Le taux de faux positifs en langue française de Pangram, que la société évalue à 0,0026 %, soit un seul déniché sur une base de 38 000 documents, interpelle. « C’est peu, et l’échantillon est mince. Il devrait être 10 fois plus élevé. En anglais, l’analyse se base sur un million de documents », pointe l’expert. On ne connaît pas non plus le taux d’erreurs sur l’usage mixte de l’IA, soit des textes partiellement retouchés par ces outils. Ce qui serait utile, dans un cas aussi discuté que celui de Thélyson Orélien.

    « Balance ton Claude » n’est pas exempt de reproche non plus. Le compte suggère qu’avec « plus de vingt signalements », la probabilité d’un faux positif devient presque nulle, « 0 suivi de 85 zéros après la virgule ». Patrick Bas dénonce une « démonstration mathématique fausse car les passages proviennent du même auteur, donc les échantillons ne sont pas indépendants. »

    La détection évolue sur un fil instable. Si l’IA se corrige, elle inspire aussi les nouveaux écrits, plus courts et percutants. Voire les transforme. Les tirets cadratins, une habitude stylistique très anglo-saxonne, sont devenus plutôt courants désormais de ce côté de l’Atlantique pour des incises ou une respiration. Ce que l’on distingue comme le style de l’IA se fond dans celui de l’homme, et inversement. La cible des détecteurs est mouvante.

    Attention, donc, à l’excès de zèle. Pangram l’admet, et déconseille « fortement » d’en faire un « seul arbitre ». « C’est un élément de l’enquête, pas une conclusion », insiste Rony Abecidan, créateur de Label4IA, un marqueur de contenus d’IA générative. Il souligne le côté « généraliste » de Pangram, pas vraiment spécialisé dans le roman d’après son corpus documentaire, encore moins francophone. Le Wall Street Journal, dont trois auteurs ont été signalés, l’a lui qualifié de « machine à diffamer ». Aux amateurs de dénonciation : les textes courts sont plus sujets aux faux positifs.

    Une technique de détection met tous les experts d’accord. Le « watermarking » ou « tatouage numérique ». Une trace invisible suit le texte généré partout où il va. Ce qui limite les erreurs. Et les querelles de style. Anthropic y travaille, sans détecteur associé à ce jour. Si l’ensemble du secteur adopte cette direction, Pangram risque de perdre sa raison d’être. Les débats sur la place de l’IA dans l’écriture, eux, n’en deviendront que plus cruciaux.



    Source link : https://www.lexpress.fr/economie/high-tech/affaire-thelyson-orelien-avec-les-progres-des-detecteurs-de-textes-generes-par-ia-lheure-du-grand-DXQCZ7ULWRFG3JIQ74UQE5T76M/

    Author : Maxime Recoquillé

    Publish date : 2026-09-24 05:00:00

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