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    « Les Occidentaux n’ont rien compris au ‘second choc chinois' » : l’analyse de la rencontre Xi-Trump par David Baverez

    IntelliNewsBy IntelliNewsseptembre 24, 2026Aucun commentaire12 Mins Read
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    Après le succès de Bienvenue en économie de guerre (Novice, 2024), David Baverez pensait se donner au moins quatre ou cinq ans avant de publier un nouvel ouvrage. Puis 2025 est arrivée avec le Liberation Day de Trump : « le déclenchement de la guerre monétaire, dit-il, l’équivalent, en économie, du nucléaire militaire. » Dans Après le chaos (à paraître le 1er octobre chez Novice), l’essayiste et investisseur propose sa propre grille de lecture – parfois urticante, toujours stimulante – des événements de ces derniers mois, du « second choc chinois » aux interventions militaires des Etats-Unis au Venezuela et en Iran.

    « Notre avenir ne peut être qu’européen », écrit-il aux Français. Il ne se fait guère d’illusions à propos de la prochaine présidentielle. D’ailleurs, selon lui, Emmanuel Macron devrait « reconnaître qu’il n’est plus en état de gouverner, étant sous la contrainte d’intérêts étrangers ». David Baverez propose de transférer provisoirement le pouvoir à un « clan des sept » constitué de « personnalités ‘senior’ reconnues pour leur compétence par deux Français sur trois »… Pas certain qu’il soit suivi, sur ce point-là, par les candidats.

    L’Express : Donald Trump reçoit Xi Jinping ce jeudi 24 septembre à la Maison-Blanche. Que peut-on attendre de cette rencontre ?

    David Baverez : Il faut distinguer la tactique du stratégique : sur le plan tactique, les deux économies sont menacées d’un fort ralentissement, dans un cas réel, dans l’autre, potentiel, il pourrait donc y avoir des signes encourageants de réchauffement. En revanche, sur le plan stratégique, la Chine devrait continuer à promouvoir son concept de « sécurité stratégique constructive », par opposition à l’ »insécurité tactique et destructive » américaine — un discours qui séduit de plus en plus le Sud Global.

    Selon une enquête du Pew Research Center publiée cet été, Pékin est désormais perçue plus favorablement que Washington dans de nombreux pays, y compris chez certains alliés historiques des Américains. Comment l’expliquez-vous ? Faut-il être chinois ?

    Non. Il ne faut absolument pas devenir chinois. Il faut importer le meilleur de l’Asie. Cela fait trente ans que la Chine nous observe pour prendre le meilleur de l’Occident en rejetant le pire. Regardez le contrat sociétal chinois : des grands-parents et des parents se sacrifient pour leurs enfants. La population vit, depuis 2022, sous une pression extrême, qu’elle accepte parce qu’on lui promet qu’en 2049 ses enfants seront les premiers du monde, devant les Etats-Unis.

    Les retraites y représentent 4 % du PIB, contre 14 % chez nous — dix points d’écart, qui en Chine alimentent les industries stratégiques, certes largement gaspillés en subventions, mais parfois payants : énergies renouvelables, éolien, solaire, batteries, voiture électrique. Il faut le marteler : l’automobile représente en Europe 50 % de la R&D privée. En détruisant notre industrie automobile, nous détruisons notre écosystème technologique — nous rejouons le rôle de la Chine de 1842 qui refusait la nouvelle technologie, ce qui convainc d’autant plus Pékin qu’elle va gagner.

    Qu’est-ce que les Occidentaux n’ont pas compris de la nouvelle politique chinoise ?

    Le « second choc chinois », c’est le retour du partenariat public-privé, le PPP. Après le XXe Congrès de 2022, l’analyse dominante — la mienne y compris — était que la reprise en main par l’Etat du capital privé menait la Chine dans le mur : « le cochon qui s’engraisse pour l’abattoir ». Ce qu’on n’a pas vu, c’est que ce PPP, détruit au sommet, a été reconstruit à l’échelle locale, grâce à « l’économie du maire ». Cet été, le fabricant chinois de puces CXMT est entré en Bourse, valorisé à 650 milliards de dollars ; la seule ville de Hefei, actionnaire à 30 %, s’est enrichie de 150 milliards, de quoi résoudre la crise immobilière locale. Ses homologues doivent eux amputer leurs budgets hospitaliers de 20 % pour financer leurs investissements — l’économie de guerre au sens propre. Ce PPP, anéanti aux Etats-Unis sous Trump et disparu en Europe, se reconstruit en Chine : ce devrait être la première question de la présidentielle française — quel PPP rebâtir chez nous ?

    Cela suppose de désigner qui est le plus compétent pour faire quoi : entreprises formant elles-mêmes aux métiers de demain plutôt que de cotiser aux 32 milliards de la formation professionnelle ; fusion des 23 000 mairies n’ayant eu qu’une liste aux dernières élections en communes de 20 000 à 30 000 habitants, à la scandinave, dotées d’un vrai pouvoir dérogatoire local ; implanter une usine en six mois, comme aux Etats-Unis, plutôt qu’en quarante-huit. Et, en premier lieu, une mobilisation générale pour l’éducation.

    A la différence de Washington ou de l’Europe, la Chine n’a pas d’agenda messianique, écrivez-vous. Néanmoins, elle cherche à réduire la domination du dollar en imposant le yuan comme alternative…

    Il faut distinguer monnaie de réserve et monnaie d’échange. La Chine n’a aucune envie de transformer le RMB en monnaie de réserve — cela supposerait, par un déficit structurel de sa balance de paiements, de remettre son sort entre des mains étrangères. En revanche, le RMB veut se développer en monnaie d’échange pour lutter contre l’extraterritorialité du dollar : le commerce extérieur chinois est déjà libellé à 30 % en RMB, avec une accélération depuis le conflit iranien. Aucun agenda messianique, une logique plutôt défensive : le seul critère qui compte pour Pékin est celui de la dépendance, non pas le PIB — ne plus dépendre des Etats-Unis, et faire en sorte que le reste du monde dépende d’elle.

    On exagère selon vous l’enjeu des terres rares. Pourquoi ?

    Parce qu’elles ne représentent que 150 dollars dans une voiture vendue à 50 000 dollars : même multiplié par dix, leur coût reste marginal. Elles ne sont d’ailleurs pas rares — plus de la moitié des réserves sont situées hors de Chine. Ce qu’on a délocalisé, c’est le raffinage, avec son coût environnemental jamais payé depuis vingt ans ; le relocaliser prendra trois ans, pas douze mois comme l’affirme Washington. Les deux camps surcommuniquent pour détourner l’attention du vrai « second choc chinois » : l’indice des prix à la production, base 100 en 2022, est aujourd’hui à 120 en Europe contre 90 en Chine, 80 avec la dévaluation du renminbi. Plus possible pour nous de concurrencer un Chinois en frontal.

    Selon vous, quelle est la date la plus importante de ces dernières années, à l’échelle du monde ?

    Un Européen pensera au déclenchement de la guerre en Ukraine. Je retiens le 2 avril 2025, le Liberation Day, le déclenchement de la guerre monétaire, l’équivalent, en économie, du nucléaire militaire — on ne peut pas y échapper – et elle est planétaire. L’Ukraine prime pour les Européens, mais pour un Chinois, c’est une guerre régionale — jamais mentionnée à Hongkong où je réside. Le 2 avril restera comme une de ces dates charnières dont on ne reconnaît la portée historique qu’après coup.

    Vous expliquez que derrière des crises comme le Venezuela ou l’Iran, l’enjeu réel est monétaire, et non énergétique ou démocratique. Expliquez-vous !

    Une crise monétaire, c’est simple : trop de dettes, plus de croissance, plus moyen de rembourser ! Cela arrive une fois tous les cinquante ans — les décennies 1930 et 1970, et maintenant 2020. Fait notable : ce ne sont pas les financiers qui décrètent qu’il y a « trop » de dette — le Japon qui affiche un niveau d’endettement de 240 % du PIB n’est pas perçu comme un problème ; l’Argentine, à 40 %, l’est. Ce sont les militaires qui tranchent : le jour où les intérêts sur votre dette dépassent votre budget militaire, vous perdez toute crédibilité géopolitique, les Etats-Unis sont aujourd’hui à ce point de bascule.

    Le 2 avril n’est donc pas une guerre tarifaire : le commerce Chine – Etats-Unis ne pèse que 2 % du PIB américain, un problème gérable. La guerre monétaire, elle, pèse 120 % du PIB, puisqu’elle conditionne le financement de la dette. Pendant le Covid, Washington a sauvé le monde avec un plan de relance inédit de 35 % du PIB, soit 12 000 milliards de dollars ; aujourd’hui, il demande au reste du monde de rembourser. Le tarifaire n’est qu’un habillage, en réalité. Le Pentagone réclame 500 milliards supplémentaires pour pivoter vers l’Asie après quinze ans de sous-investissement, et il faut aller les chercher ailleurs. L’Europe n’a pas compris, faute de culture monétaire. Les Chinois, si.

    Meilleur exemple : le sommet de Séoul, en novembre 2025, entre Xi et Trump, présenté par la presse comme une trêve d’un an. La Chine s’y était présentée en puissance égale : « Nous avons l’hégémonie manufacturière, vous l’hégémonie monétaire — mais le temps joue pour nous ». Elément clé : Taïwan disparaît du communiqué américain, ce qui provoque la fureur du Pentagone. Un mois plus tard, l’opération vénézuélienne — triple affront pour la Chine, 20 milliards de dettes qui ne seront jamais remboursées — prouve qu’il s’agissait en réalité du déclenchement officiel de la guerre monétaire : redollariser la planète en commençant par le pétrole et le gaz — d’où le Venezuela et l’Iran. Succès flagrant au Venezuela, échec total en Iran : la Chine réglerait désormais 30 à 40 % de ses achats d’hydrocarbures moyen-orientaux en renminbi.

    La menace militaire chinoise sur Taïwan paraît de moins en moins crédible vue d’Asie, expliquez-vous. Qu’est-ce qui vous permet de dire ça ?

    Deux raisons. Matérielle : l’armée chinoise, à double gouvernance — toute décision doit être validée par un représentant du parti —, reste incapable de livrer un vrai combat ; géographiquement, les côtes de l’île n’offrent qu’une vingtaine de plages, facilement défendables. Culturelle : la Chine ne va jamais au conflit direct ; le discours du péril militaire relève de la propagande américaine.

    La véritable stratégie consiste en une guerre d’opinion : grignoter Taïwan de l’intérieur, en finançant en sous-main la fragmentation du DPP, le parti au pouvoir, en courants rivaux, jusqu’à un vote du Parlement taïwanais demandant lui-même le rattachement au continent. En juin, Trump a confirmé négocier avec Xi les ventes d’armes à Taïwan, alors que l’accord de 1979 l’interdit : c’est désormais Pékin qui accepte ou non ce qui est vendu à Taipei. Un conflit militaire à Taïwan est donc hautement improbable, Pékin va chercher à récupérer l’île « à la loyale », sur le modèle de Hongkong. Ce n’est pas une bonne nouvelle pour autant.

    Comment être encore européen « après le chaos »?

    Notre avenir ne peut être qu’européen. Deux forces sont inarrêtables en économie : la démographie, qu’il faut vingt ans pour changer, et la révolution technologique — après l’électricité, on ne revient pas à la bougie. La démocratie occidentale est prise en étau entre les deux : le vieillissement conduit à la gérontocratie — la France compte plus d’électeurs de plus de 50 ans que de moins de 30 ans — et les réseaux sociaux nourrissent une désinformation de masse, une fake news voyageant sept fois plus vite qu’un fait avéré. Condamnée à la gérontocratie, avec sa jeunesse manipulable, la démocratie ne fonctionne plus — il faut la reconstruire.

    C’est la question que je pose dans le livre, celle de penser l’impensable : vaut-il mieux suivre un processus démocratique qui, à en croire toutes les prévisions, mène à la non-démocratie — la montée des partis extrêmes ? Ou accepter, ce qui paraît impossible, une parenthèse non démocratique permettant de réinstaurer ensuite la démocratie ? Je n’ai pas la réponse. L’Allemagne de 1932 et la France de 1958 prouvent que si l’on choisit cette seconde option, tout est affaire de casting.

    Mettre entre parenthèses la démocratie ? Vous préconisez la mise en place d’un « clan des Sept » pour diriger la France. En quoi consisterait-il ?

    Les périodes de rupture radicale imposent de repartir d’une feuille blanche : quel but poursuit-on, et comment l’atteindre avec le minimum de moyens ? La vraie question n’est pas « qui sera président », mais « qu’est-ce qu’un gouvernement en économie de guerre » ? Un Etat, dans ces moments-là, n’a besoin que de sept fonctions — défense, sécurité intérieure, finance, économie, énergie, santé, et éducation. Le reste devient secondaire.

    Je propose une double structure : d’un côté, sept personnalités « senior » reconnues pour leur compétence par deux Français sur trois. Je cite, à titre d’exemple, le général de Villiers pour la Défense ou Elisabeth Badinter pour l’Education, des autorités morales, sur le modèle du président allemand. De l’autre, sept quadragénaires opérationnel(le)s qui, par fonction, exécutent et se tournent vers leur aîné(e) en cas de doute.

    Comment ces Sept seraient-ils désignés ?

    Le président de la République devrait reconnaître qu’il n’est plus en état de gouverner, étant sous la contrainte d’intérêts étrangers. Nous empruntons un milliard d’euros par jour, et Bercy refuse depuis deux ans de communiquer la liste de nos créanciers. Le jour de sa démission avant l’échéance, le pouvoir reviendrait au président du Sénat, qui proposerait ce « clan des Sept ».

    Comment ne pas voir dans votre idée une régression de la liberté ?

    Le plus gros actif de l’Europe, c’est la liberté — d’agir et de penser. Aux Etats-Unis, la liberté de penser n’existe plus : on est soit wokiste, soit trumpiste, et 400 millions de revolvers en circulation s’assurent que la conversation ne s’éternise pas. En Chine, la liberté d’agir est limitée, le capital privé se retrouve tôt ou tard sous contrainte étatique. Si nous abandonnons notre liberté en Europe, nous sommes perdus — c’est notre dernier avantage compétitif. Le clan des Sept n’a donc pas vocation à la restreindre ; il doit au contraire nous permettre de la retrouver, en s’attaquant à ce qui nous en prive vraiment, ce milliard d’euros de dettes contracté chaque jour : quand 80 % de votre bilan appartient à votre banquier, c’est lui qui dirige votre entreprise. Ce que je propose est une nécessaire parenthèse de l’Histoire, pas un modèle définitif.

    Depuis la parution de votre précédent livre, Bienvenue en économie de guerre ! , diriez-vous que l’Europe est sortie de sa naïveté ?

    L’Europe est passée du déni à l’acceptation, c’est déjà énorme. Il manque le diagnostic, la détermination des actions et leur mise en œuvre. J’écrivais qu’il fallait, dans chaque société, un directeur du risque géopolitique. En France, Safran et TotalEnergies l’ont créé ; au Japon comme aux Etats-Unis, cette fonction est généralisée. D’où la satisfaction de voir la prise de conscience s’installer, et l’énorme frustration, en tant qu’entrepreneur, de la voir si peu traduite en actes.

    Après le chaos, de David Baverez. Novice, 19, 90 euros



    Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/david-baverez-face-a-la-chine-et-aux-etats-unis-la-liberte-est-notre-dernier-avantage-competitif-GYEQPYLFZNAQVKLWB5BC7XHGI4/

    Author : Sébastien Le Fol

    Publish date : 2026-09-24 15:21:00

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