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    La fondation Lejeune, le Vatican et Marthe Gautier : enquête sur la bataille autour de la découverte de la trisomie 21

    IntelliNewsBy IntelliNewsseptembre 25, 2026Aucun commentaire12 Mins Read
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    Samedi 28 mars, en début de soirée, presque la « relâche ». Au théâtre de la Reine Blanche (XVIIIe arrondissement de Paris), on joue l’avant-dernière de La Découvreuse oubliée ; une pièce dédiée à Marthe Gautier, chercheuse à l’origine de la découverte du chromosome surnuméraire de la trisomie 21, longtemps attribuée au seul docteur Jérôme Lejeune. Les spectateurs comme les comédiens n’en savent rien, mais le dernier acte de cette histoire d’invisibilisation est en train de s’écrire en ce moment même, par l’entremise d’un invité surprise : un membre du clan Lejeune, venu enregistrer la séance incognito.

    Quelques mois plus tard, la directrice des lieux et physicienne Elisabeth Bouchaud, qui avait pourtant consenti à préciser au public que les enfants de Jérôme Lejeune considéraient la pièce comme une « fiction », reçoit la visite d’huissiers. Elle est attaquée en diffamation, ainsi que son théâtre, par la famille du médecin. L’enregistrement a été versé au dossier.

    Le clan Lejeune est habitué du procédé. En 2025, le professeur et chef de service à l’hôpital Tenon Gilles Pialoux a lui aussi été assigné avec son éditeur Perrin par les ayants droit du docteur pour avoir notamment « diffamé et injurié publiquement la mémoire » de cet homme disparu en 1994, dans un chapitre de son livre Admirations. Sept héros de la médecine, dédié à Marthe Gautier. D’après les informations de L’Express, même l’Académie des Sciences aurait reçu la visite d’huissiers après la publication d’un communiqué de soutien à Elisabeth Bouchaud. C’est que pour la famille Lejeune, l’étau se resserre. Depuis quelques années, la sphère médiatique comme bon nombre d’institutions n’en finissent plus de vouloir corriger cette omission de l’Histoire, qui a largement contribué à la réputation de leur père, comme celle de la fondation éponyme* créée en 1995, connue pour sa proximité avec les milieux catholiques et ses positions anti-avortement. Pis : d’ici 2027, le nom de Marthe Gautier devrait même être inscrit sur la tour Eiffel aux côtés de 71 autres femmes scientifiques…

    A en croire une tribune publiée en 2025 sur le site du très droitier Boulevard Voltaire par l’ancien magistrat Jean-Marie Le Méné, président-fondateur de la fondation Lejeune, la réhabilitation de Marthe Gautier serait symptomatique d’une « nouvelle lutte des classes entre les deux sexes où il ne fait pas bon être mâle, blanc, catholique et pro-vie ». Et l’affaire de se trouver repeinte en bataille culturelle. D’un côté, des « militants » prêts à tordre la réalité par idéologie. De l’autre, une famille victime de son temps. Ou serait-ce l’inverse ?

    « Mademoiselle », le coq et le Docteur

    Tout commence le 24 janvier 1959, un samedi. Marthe Gautier, qui exerce au sein de l’unité pédiatrique de l’hôpital Trousseau (Paris) dirigée par le Pr Raymond Turpin, vient d’être mise au courant, à l’oral, du contenu d’un article annonçant la découverte du chromosome surnuméraire du syndrome de Down pour publication imminente dans les Comptes rendus de l’Académie des Sciences. Cet empressement est pour le moins surprenant. Mais selon Jérôme Lejeune, élève du professeur Turpin qui a contribué aux travaux, il y a urgence. On dit que Patricia Jacobs, une généticienne écossaise, a aussi trouvé une anomalie chromosomique dans le syndrome de Klinefelter.

    L’article paraît le lundi suivant. Comme le veut l’usage, le Pr Turpin, responsable de l’hypothèse d’une cause innée, signe en dernier. Marthe Gautier, dont le prénom et le nom sont mal orthographiés (« Marie Gauthier ») n’apparaît toutefois qu’en deuxième. Ce, alors même que toujours selon l’usage, le chercheur ayant réalisé l’essentiel du travail expérimental devrait ouvrir la liste des auteurs. En tête du document, on retrouve Jérôme Lejeune. Ça n’est pas la première fois que celui-ci s’attribue la paternité de la découverte : en 1958, lors d’un séminaire à l’université McGill (Canada), il s’était déjà présenté comme son auteur, sans en avoir avisé le Pr Turpin ni Marthe Gautier.

    La sœur aînée de Marthe Gautier, Paulette, tuée par des Allemands à la Libération, en 1944, l’avait prévenue : « Quand on est une femme, qu’on n’est pas fille de patron, il faut être deux fois meilleure pour réussir ». Ce fut pourtant le cas. Reçue à l’internat à 25 ans (l’une des deux seules femmes sur 80 candidats), Marthe obtint une bourse d’un an pour étudier la cardiologie infantile à Harvard. « C’est là qu’elle apprit les techniques de culture cellulaire in vitro nécessaires pour faire la découverte. La seule, en France, à les maîtriser à l’époque… », souligne la physicienne Elisabeth Bouchaud.

    Marthe a dû choisir : entrer dans la confrontation et risquer sa carrière, ou se taire

    La suite, seul un Jules Verne aurait pu l’imaginer. A 31 ans, elle monte le premier laboratoire de cytogénétique avec pour seuls moyens son ingéniosité. Pour étudier les cellules, elle prend le plasma d’un coq élevé dans un jardin de l’hôpital. Pour analyser le sérum humain, elle se sert du sien – ce qu’elle nommera le « grand bricolage ». Puis vient la découverte : les cellules de ceux qu’on nomme alors les « mongoliens » ont toutes 47 chromosomes. Faute de la technologie nécessaire pour en attester, elle confie ses échantillons à Jérôme Lejeune qui dispose, lui, d’un photomicroscope. En 1958, l’anomalie chromosomique de la trisomie 21 est formellement établie.

    « C’était le temps du mandarinat, soupire Sylvaine Turck-Chièze, physicienne et ex-présidente de l’association Femmes & Sciences. Une poignée d’hommes pouvaient s’arroger la paternité de travaux dans l’indifférence la plus totale ». Elle cite une interview sur la RTF de Turpin et Lejeune datée de novembre 1959, au cours de laquelle ceux-ci ne mentionnèrent jamais la chercheuse. « Même Marthe, avec son fort caractère, ne pouvait rien y faire. Fille d’agriculteurs, sans soutien, elle a dû choisir : entrer dans la confrontation et risquer sa carrière, ou se taire ». Le rôle de « Mademoiselle » Gautier est oublié pour les cinquante prochaines années.

    Béatification en cours

    Nous sommes cette fois en 2014. Marthe Gautier a 88 ans. « L’effet Matilda », formalisé vingt ans plus tôt par l’historienne Margaret Rossiter pour désigner l’invisibilisation de la contribution des femmes à la recherche, reste un concept cantonné à la sphère universitaire. Certains cas emblématiques, comme celui de la mathématicienne Sophie Germain (1776-1831), sont encore méconnus du grand public. Mais pour la chercheuse, qui a fait carrière dans la cardiologie infantile, l’Histoire semble désormais prête à se racheter. Il aura certes fallu patienter cinq ans pour que sa version, publiée dans la revue Medecine/Sciences en 2009, connaisse un véritable écho, mais cette année, la Société française de génétique humaine (SFGH) compte lui remettre son « grand prix » en reconnaissance de son rôle dans la fameuse découverte, lors d’un congrès à Bordeaux le 31 janvier.

    Or, ce jour-là, vers 9 heures, deux huissiers ont aussi fait le déplacement à la demande de la fondation Lejeune. Objectif : enregistrer la prise de parole, pour s’assurer que ne soient pas tenues des paroles diffamatoires sur Jérôme Lejeune. L’intervention de Marthe Gautier est annulée par les organisateurs et son prix remis en toute discrétion. A l’époque, on ne parle pas encore de « procédure bâillon » – la directive européenne visant à lutter contre ne sera transposée en droit français que douze ans plus tard. Pas plus qu’on ne le devrait aujourd’hui, à en croire Maître Clara Massis, porte-parole des enfants Lejeune, qui préfère le terme de « mesure conservatoire ». « Sur le chemin du taxi, Marthe était complètement décontenancée. L’histoire se répétait. Seulement cette fois, ça n’était plus à cause du mandarinat, mais d’une fondation devenue très influente dans le milieu de la recherche qui, déjà, se trouvait dans une situation précaire », analyse Cyril Sarrauste de Menthière, ingénieur de recherche au CNRS rattaché à l’Institut de génétique humaine, aux premières loges ce jour-là.

    Pour la fondation, il faut, selon les mots de Sylvaine Turck-Chaize, « tout faire pour la faire taire ». Depuis quelques années, une procédure de béatification de Jérôme Lejeune est en cours au Vatican. A Rome, sa réputation de proche du pape Jean-Paul II est encore immaculée. On dit même que lors de la tentative d’assassinat dont il fit l’objet en 1981, le généticien se serait effondré en apprenant la nouvelle. Les explications de Marthe Gautier, si elles venaient à trouver écho auprès du grand public, pourraient mettre en péril le processus.

    La dame âgée et le mystérieux carnet

    Quelques mois plus tard, le 14 septembre 2014, l’Inserm rend un avis concernant les conditions de la découverte. Au siège de la fondation Lejeune, située à deux pas de la cathédrale Notre-Dame, l’ambiance est pour le moins électrique. Les responsables s’arrachent les cheveux pour publier au plus vite une réponse aux conclusions de l’Inserm. A savoir que « vu le contexte » de l’époque, la part de Jérôme Lejeune dans la découverte a « peu de chance d’avoir été prépondérante ». La parade, publiée huit jours plus tard, tient en quelques mots : « La découverte de la cause de la trisomie 21 fût d’abord le résultat d’un long travail d’équipe, patient et progressif, incluant Marthe Gautier, mais aussi de nombreux autres chercheurs ». Et la fondation d’insister sur le rôle « moteur » de Jérôme Lejeune.

    Un jour, Lejeune arrive avec un grand livre, et recopie notre petit cahier sur le grand

    Celle-ci détiendrait une « preuve » que même l’Inserm n’a pas pu consulter malgré sa demande, comme le confirme Hervé Chneiweiss, président du comité d’éthique de l’Inserm depuis 2013 : un carnet de laboratoire portant l’écriture de Jérôme Lejeune, qui attesterait que le généticien a été « le premier à décompter les 47 chromosomes et établir scientifiquement, pour la première fois, un lien entre une anomalie chromosomique et un retard mental ». Une correspondance privée consultée par L’Express, envoyée en 2017 par Marthe Gautier à la romancière Corinne Royer, qui écrivait à l’époque un roman s’inspirant de son histoire (Ce qui nous revient, Actes Sud, 2019), jette cependant un doute sur son authenticité. Selon la chercheuse, « un jour, Lejeune arrive avec un grand livre, celui des labos APHP. Il s’installe sans rien nous dire et recopie notre petit cahier sur le grand. Ainsi, il avait marqué de son écriture tous les noms et les résultats sur le grand livre. Je dois dire que je suis restée stupéfaite. Je n’ai rien dit (…) C’était le début de la ‘prise de possession' ».

    Reste que selon la fondation, « c’est le professeur Raymond Turpin, chef du service dans lequel travaillait Gautier et Lejeune, qui a reconnu Jérôme Lejeune comme le découvreur de la trisomie 21 et lui a demandé de signer en tête de l’article princeps ». Or, selon le témoignage de la fille de Raymond Turpin paru dans la Revue du Praticien en 2005, si son père offrit bel et bien à Jérôme Lejeune d’être le premier signataire de la publication, ce fut dans le but de « faciliter » l’élaboration de sa thèse de doctorat « tout en respectant les usages universitaires ».

    Les woke et le vénérable

    Marthe Gautier est morte le 30 avril 2022, toujours un samedi. Il n’aura fallu que quelques semaines à la fondation Lejeune pour publier un dossier démontant, à nouveau, ce qu’elle nomme une « réécriture de l’histoire ». Il faut dire qu’en 2021, le pape François a reconnu « l’héroïcité des vertus » de Jérôme Lejeune, officiellement sacré « vénérable ». Il ne manque donc que la reconnaissance d’un miracle pour que celui-ci soit enfin béatifié. Sans parler du fait que la fondation mène en parallèle une bataille politique acharnée contre la légalisation de l’aide à mourir, et contre l’adoption de la loi de bioéthique. « Il leur fallait donner des gages à la communauté conservatrice et catholique. Mais ils étaient à cours de « preuves ». Alors ils sont allés sur le terrain idéologique », analyse Elisabeth Bouchaud. « Au fond, ils ont peur d’un effet Abbé Pierre. Que d’un coup, tout cet édifice construit soit sapé. C’est pour ça qu’ils sont si engagés dans cette bataille ». « Avec Jérôme Lejeune sur le chemin de la béatification, ils ne [pouvaient] tout simplement pas se permettre d’abandonner, renchérit Gilles Pialoux. Ils se sont donc trouvé un pare-feu idéologique ».

    Et la fondation de balayer d’un revers de manche le Pr Boué et le Dr Chartier, « célèbre pionnier du diagnostic prénatal » pour l’un, et de « l’avortement et des fécondations in vitro » pour l’autre, que Marthe Gautier remerciait dans ses premiers articles. De même que Simone Gilgenkrantz, qui fit partie des plus ardents défenseurs de la scientifique. Son tort ? Avoir été, elle aussi, l’une des pionnières du dépistage in utero, « conduisant à l’élimination des enfants porteurs de trisomie 21 ». Ce que la fondation Lejeune ne nomme pas encore en ces termes, d’autres, à commencer par la presse la plus droitière, s’en chargeront pour elle : tout ceci serait, en définitive, le fruit du « wokisme ».

    A ce jour, le clan Lejeune continue de nier avoir jamais présenté le professeur comme le seul auteur de la découverte. Il suffit pourtant de consulter la quatrième de couverture de la biographie hagiographique (Le Professeur Lejeune, fondateur de la génétique moderne, 1997) consacrée au généticien par le président de la fondation, Jean-Marie Le Méné, pour attester du contraire. Ou encore la version américaine du site de l’institution, qui poursuit discrètement dans cette voie. Mais l’époque a changé. Le clan Lejeune peut bien se désoler, par la voix de Maître Massis, que l’ »on » tente de « démolir un homme ostracisé, isolé, qui a sacrifié sa carrière pour défendre les personnes atteintes de handicap mental ».

    *Sollicitée, la Fondation Lejeune n’a pas souhaité répondre à nos questions, préférant nous rediriger vers Maître Massis, conseil des héritiers Lejeune.



    Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/la-fondation-lejeune-le-vatican-et-marthe-gautier-enquete-sur-la-bataille-autour-de-la-decouverte-de-UZ3RK22BUBGHPAJCG3WTRG6FS4/

    Author : Alix L’Hospital

    Publish date : 2026-09-25 14:01:00

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