Loïc Hecht disserte sans notes et à mille à l’heure, saute de parenthèses en digressions avec aisance, peut se souvenir de conversations entières dans les moindres détails, il boit son thé sans sucre, et donne rendez-vous dans les faubourgs branchés de Paris pour ses entretiens. En écrivain soucieux de ses ventes (13 000 selon Edistat), l’auteur répond à toutes les demandes, d’où qu’elles viennent, prend le temps à chaque question qu’on lui pose. Pour La Simulation (Les Arènes), le journaliste a quasiment tout fait : Quotidien, Le Point, Marianne, L’Obs, Legend, Les Inrocks… Tous raffolent de son ouvrage, un « essai » narratif sur cette folle « théorie » qui voudrait que notre réalité soit simulée par ordinateur.
L’idée n’est pas nouvelle. Depuis que le philosophe suédois Nick Bostrom, figure du courant transhumaniste, a, en 2003, développé cet argument, les patrons de la tech ont été nombreux à surfer sur cette fascinante expérience de pensée. En 2016, l’excentrique Elon Musk prétendait qu’il n’y a qu’une chance sur des milliards que nous vivions dans une vraie réalité. La même année, le New Yorker affirmait que « deux milliardaires du secteur (…) étaient même allés jusqu’à engager en secret des scientifiques pour qu’ils trouvent le moyen de nous faire sortir de cette simulation ». Depuis, l’attrait pour cette curieuse idée n’a fait que monter, pour atterrir sur la pile des histoires à raconter de ce journaliste aventureux, spécialisé dans les nouvelles technologies.
Présentée comme une « enquête » journalistique, et faisant l’objet d’un éloge unanime – « l’un des meilleurs livres que j’ai lus ces derniers mois » s’extasiait même Guillaume Erner sur France Culture – La Simulation se propose de nous présenter ceux qui exploreraient sérieusement l’hypothèse. Car, et c’est là le point de départ du récit, il y aurait sur cette côte ouest des Etats-Unis de nombreux spécialistes convaincus de l’affaire. Des chercheurs, scientifiques tout ce qu’il y a de plus sérieux, qui, comme dans le film Matrix des Wachowski, pensent que le réel n’est qu’une expérience informatique en vase clos, une vaste supercherie numérique, ou du moins chercheraient à le démontrer. A lire les entretiens donnés à nos confrères, une véritable « théorie » serait en train de naître, avec paradigme, postulat et expériences scientifiques. Nous pensions donc, en feuilletant l’ouvrage, y trouver des travaux de recherche relus et validés par les pairs, des laboratoires, un « état de l’art », un passage en revue du consensus et des controverses.
Voyants et ingénieurs loufoques
D’une « enquête » ou d’une « expertise », La Simulation n’a pourtant ni la forme, ni le fond, et c’est à se demander si parmi la critique, quelqu’un a véritablement lu le livre. Sous couvert de « non-fiction » – ce genre littéraire qui propose de mettre en scène le réel -, l’auteur s’arroge un immense droit à spéculer, quitte à désinformer au passage. Une simple lecture révèle une accumulation de théories pseudoscientifiques, d’expériences paranormales décrites comme « rigoureuses » mais depuis longtemps contredites, d’interprétations erronées de la physique quantique et d’éloge pour les pseudo-thérapies. A commencer par la présentation elle-même de la thèse. Contrairement à ce qu’écrit Loïc Hecht, Nick Bostrom n’est plus philosophe « à l’université Oxford », son Institut pour le Futur de l’Humanité ayant été dissous en 2024. Et si les expériences de pensées sur l’idée d’un monde « programmé », où du moins d’une réalité « simulée », sont légions dans la philosophie, Loïc Hecht ne donne jamais la parole aux experts qui travaillent vraiment sur le sujet, comme le chercheur Alexandre Billon en France, pour ne citer que lui. « Les réflexions philosophiques sur la nature du réel n’ont franchement pas de rapport avec ce qui est avancé dans ce livre », regrette ce spécialiste.
Non, plutôt que de consulter les voix crédibles, l’écrivain recueille la « pensée » d’auteurs de science-fiction, de développeurs et d’ingénieurs loufoques de la Nasa ou de Google, et même de voyants, de gourous et de pseudo-scientifiques tournés vers l’occulte et l’ésotérisme. Elle est là, la véritable thèse de La Simulation : pour lui, les événements inexpliqués, la voyance, le paranormal, seraient des « glitchs » (le nom des bugs furtifs dans les jeux vidéo), des moments où le voile qui nous illusionne se soulève, les indices que nous vivons dans une simulation. Il suffirait alors de se rapprocher de ceux qui pratiquent la sortie hors du corps, la télépathie ou les guérisons miraculeuses, pour s’en rendre compte.
Parallèles avec le dernier Dan Brown
Comme dans Le Secret des secrets (JC Lattès), dernier best-seller pseudoscientifique de Dan Brown, une grande partie du livre se consacre en réalité à légitimer les travaux d‘Harold Puthoff et Russell Targ. Ce sont eux qui dans les années 1970, ont lancé le très controversé projet « Stargate », financé par la CIA. Le premier est un ingénieur scientologue, le second, biberonné à l’ésotérisme par un père libraire, n’a jamais dépassé une licence en sciences. « Ce qui m’intéresse, c’est qu’ils essaient de prendre ces anomalies au sérieux, d’élaborer des hypothèses, et, autant que possible, des protocoles pour les tester », confie Loïc Hecht, jean large et dernière maille à la mode. Mauvaise pioche. Les deux ont certes tenté de démontrer des capacités paranormales chez certains individus. Mais ils se sont notamment appuyés sur l’illusionniste israélien Uri Geller, qui prétendait avoir des dons surnaturels, comme pouvoir plier les objets métalliques, avant de se voir démystifier par le magicien français Gérard Majax et les aveux de son ancien manager. Un rapport publié en 1988 par le Conseil national de la recherche des Etats-Unis (NRC) concluait qu’il ne fait « guère de doute » que les études de Targ et Puthoff présentent des « failles irrémédiables ». Le programme Stargate a été interrompu en 1995, faute d’avoir permis d’obtenir des renseignements utiles. Il a depuis fait l’objet d’un film satirique, Les chèvres du Pentagone (2009) des frères Cohen.
Toujours comme Dan Brown, Loïc Hecht passe l’essentiel de son enquête à citer d’autres figures mises au ban de la communauté scientifique, tel Rupert Sheldrake, promoteur de la « résonance morphique », ou Robert Jahn, dont le programme de recherche en parapsychologie à l’université de Princeton de 1979 à 2007 a été critiqué pour ses résultats non reproductibles et son manque de rigueur scientifique.
Physique quantique maltraitée
Autre argument adoubé par Loïc Hecht, la physique quantique serait un indice de l’existence de réalités parallèles. En trouvant des propriétés contre-intuitives à la matière, cette science aurait, dit-il ouvert une brèche, érigé la possibilité d’une simulation. Une idée défendue par Richard J. Terrile, un chercheur de la Nasa — profil séduisant, si l’on oublie que l’astronomie et la robotique sont des sciences quelque peu différentes de la physique des particules. A sa rencontre, Loïc Hecht a eu les premiers « moment Eureka » de son enquête, dit-il. Il s’anime encore quand il nous en parle. Sauf que là encore, faut d’échanger avec des physiciens quantiques, comme chez Dan Brown, cette science s’en retrouve très largement maltraitée.
L’Express a interrogé plusieurs spécialistes des interprétations de la physique quantique, réputés dans leurs disciplines. Tous y voient une mésinterprétation courante des enseignements de Planck, de Bohr et de de Broglie, les pères du domaine. Si au début du XXe siècle, les découvertes de ces scientifiques ont semblé pulvériser nos intuitions sur la réalité mais aussi les modèles de physique en vigueur, en un siècle, les chercheurs ont depuis trouvé des ponts avec les lois découvertes par Newton. Depuis les travaux du Français Alain Aspect, on sait par exemple qu’à partir d’une petite concentration d’atome ou de chaleur, les effets quantiques disparaissent, un phénomène appelé décohérence de phase. Loïc Hecht n’a ne semble-t-il pas lu notre physicien national, prix Nobel 2022 de physique. « Les paradoxes et résultats de la physique quantique n’autorisent pas du tout à penser que nous vivons dans une simulation, sauf si le but est d’écrire de la science-fiction. Dès qu’un système en superposition d’état interagit un peu trop avec son environnement, il se projette dans un état déterminé, comme décrit par la physique newtonienne. Tout ce qui a lieu à notre échelle n’est pas quantique : notre cerveau, par exemple, et tout ce qui s’y passe, ne peut pas être en superposition d’état », vulgarise Jérémy Attard, physicien et docteur en philosophie des sciences.
Tout comme le roi du thriller ésotérique, Loïc Hecht défend également l’idée spiritualiste selon laquelle la conscience ne serait pas localisée dans nos neurones, mais contenue dans l’univers. Elle serait là, partout, et les humains s’y brancheraient plus ou moins bien en fonction de leurs capacités, et du degré d’ouverture au monde – ouverture que les drogues hallucinogènes ou les psychotropes pourraient élargir. Aucun scientifique n’a jamais sérieusement défendu cette thèse, mais qu’importe. Loïc Hecht va jusqu’à donner du crédit à la théorie ésotérique qui permettrait de « choisir » les réalités quantiques, en nous concentrant très très fort.
Guérir d’une tumeur…
Le plus dérangeant, dans La Simulation, reste la mise en avant d’un véritable gourou qui revendique la paternité d’une « théorie du tout », Tom Campbell, présenté comme « un physicien de la Nasa ». En réalité, cet octogénaire n’a, sur le plan des diplômes, jamais dépassé l’étape du master en physique. Affirmant que « notre univers s’apparente à une réalité virtuelle dans laquelle nous sommes des acteurs qui apprennent à faire les bons choix », il organise des séminaires pour atteindre un niveau de « conscience élargie », à base d’expériences de télépathies ou de « vision à distance ». Selon un curieux principe « d’incertitude psi », tant qu’un événement n’a pas été mesuré, un « esprit concentré » pourrait en modifier le résultat, même en cas de… cancer. « Par exemple, vous avez une grosseur dans le cou, mais elle n’a pas encore été biopsiée. Cela peut être n’importe quoi. Vous pouvez utiliser votre intention afin qu’elle soit bénigne. En revanche, si vous êtes allé faire des biopsies à quatre endroits, et que tous annoncent un cancer, ça va être beaucoup plus difficile de modifier les probabilités », développe Tom Campbell sans que Loïc Hecht ne lui apporte de contradiction. Les possibles malades d’une tumeur maligne sont, de fait, encouragés à préférer les forces de l’esprit à un diagnostic… Tom Campbell donne d’ailleurs des conseils pour « guérir » dans la simulation qui serait la nôtre : « Vous pourriez essayer de percevoir les zones touchées par la maladie dans une couleur spécifique, par exemple noire. Et ensuite, vous pourriez vous servir d’une baguette magique, pour la soigner et transformer le noir en blanc »…
A table, une fois la conversation refroidie par la tournure qu’on lui fait prendre, Loïc Hecht concède sans gêne que le passage sur le cancer aurait mérité une mise en garde, mais maintient que les hypothèses de Campbell sont intéressantes – narrativement, peut-être, mais ce n’est pas l’avis des scientifiques. L’auteur balaie le reste, s’abritant derrière ses efforts de romantisation et de narration du réel. « A aucun moment j’ai fait un livre de science, c’est un récit personnel ». Le quiproquo serait total. Il n’est pas scientifique, n’y connaît rien en science, sa plume sert moins à raconter la recherche que lui-même, ses sensations, le trouble qu’il croit percevoir. En rejeton de cette époque qui érige la subjectivité en vérité, le journaliste préférait même qu’on l’interroge sur lui, tant pis si c’est écrit « enquête » sur la couverture. Mais voilà, la tournée des médias s’est faite comme ça. Il a, dit-il, dû prendre le train en marche. Pourquoi ne jamais refuser la stature d’expertise qu’on lui donne ? Pourquoi ne pas dire qu’il n’y a là qu’un récit onirique sur les croyances occultes ?
Goût pour les « marges »‘
Spécialisé dans la tech, journaliste à la bougeotte, un pied aux Etats-Unis, l’autre en Inde, Loïc Hecht fut un des premiers à raconter les mouvements sociaux autour de la Silicon Valley. Il en a tiré un roman, Le syndrome de Palo Alto (Léo Scheer, 2020) — « un Luigi Mangione avant l’heure », selon lui, du nom de ce jeune américain accusé du meurtre d’un grand patron des assurances — et un certain goût pour les « marges », des paysans producteurs de caoutchouc aux SDF réintégrés grâce au sport à New York. Ce qui le fascine tout particulièrement ? « Les personnalités loufoques, les trafiqueurs de génomes, les transhumanistes, les savants fous ». En croquant ces figures, le journaliste s’amuse à capturer l’étendue de nos ignorances, dit-il. Tout en laissant systématiquement la porte ouverte aux miracles. Le premier fut celui de sa mère. Plus jeune, elle vivait recluse, les poumons rongés par la maladie. Un jour elle boit de l’eau de Lourdes, le lendemain, les examens passent du noir au banc, raconte-t-il. L’auteur assure ne pas savoir ce qu’il s’est passé, mais il glisse tout de même : « C’est quand même une belle anomalie, vous ne trouvez pas » ?
Un jour après notre entretien, Loïc Hecht nous fera parvenir un mail d’une dizaine de pages. « A article écrit, réponse écrite », préfère-t-il. Il nous adressera trois relances, pour s’assurer qu’on la lise. Dedans, il raconte qu’il assume son parti pris, explique à propos de ses interviewés « qu’il ne les présente pas comme les détenteurs d’une vérité absolue ou cachée, et ne présente jamais leurs hypothèses comme acquises ». Pourquoi alors leur donner une aussi grande importance ? « Là encore, et c’est tout mon propos, cela ne signifie pas qu’ils prouvent une intervention surnaturelle, ni qu’ils valident l’efficacité de la prière, de l’intention ou, a fortiori, du modèle de Tom Campbell », poursuit-il.
A l’heure où la défiance envers la science tient parfois lieu de pensée critique, Loïc Hecht cultive le scepticisme à l’encontre des faits établis, bien moins envers ses croyances. Le journaliste, assurément courtois et ouvert, précise qu’il nous trouve quand même « bien prompt à balayer de la main » les histoires de coupeurs de feu – pourtant réfutées par l’ensemble de la communauté scientifique. Nous nous quittons sans jamais nous fâcher, mais avec l’impression de vivre dans des réalités différentes. « Le livre aura au moins permis notre conversation », se réjouit-il. Sa simulation ne souffre que de très peu de remords.
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Author : Antoine Beau, Thomas Mahler
Publish date : 2026-09-26 14:00:00
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