Olivier Lugier a presque tout connu à la faculté des sciences de l’université d’Amsterdam. En 2015, cet étudiant français en chimie met pour la première fois les pieds sur le campus, à l’est de la capitale néerlandaise, pour y effectuer un stage au sein de l’Institut Van’t Hoff des sciences moléculaires. Après un retour en France pour terminer son master, il choisit de revenir dans la ville aux 100 kilomètres de canaux pour y préparer sa thèse, cette fois à l’Advanced Research Center for Nanolithography (ARCNL), un centre de recherche issu d’un partenariat public-privé entre le géant néerlandais des semi-conducteurs ASML et l’université d’Amsterdam.
Il effectue ensuite son postdoctorat dans le laboratoire voisin du Functional Materials Group. C’est avec la chercheuse qui dirige ce groupe, Stefania Grecea, qu’il fonde, en décembre 2023 et à quelques dizaines de mètres de là, Nano-Hybrids. Cette start-up issue de leurs travaux développe une technologie permettant de fabriquer des nanoparticules aux propriétés sur mesure, avec des applications dans la détection de gaz et les biotechnologies. Au total, une décennie d’études et de recherches menées dans diverses structures, le tout dans un rayon de moins d’un kilomètre carré. Car la faculté des sciences a la particularité d’être implantée au cœur de l’Amsterdam Science Park, un complexe de 70 hectares dont les premières infrastructures ont été construites dans les années 1990. On y trouve aujourd’hui plus de 160 entreprises, des laboratoires, des instituts de recherche nationaux, mais aussi un immense data center qui domine, par sa haute taille, le reste du parc. Un écosystème complet accessible aux 8 000 étudiants de la faculté. « Il y a énormément d’avantages à évoluer ici, témoigne Olivier Lugier. Presque toutes les disciplines scientifiques sont rassemblées sur le campus. Quand on a une question, on peut directement aller voir les spécialistes qui travaillent sur le sujet. Et tout le monde s’entraide beaucoup. »
Une transformation rapide ces dernières années
Il y a encore quatre-vingts ans, le terrain n’était qu’une vaste zone agricole, avec des prairies et des fermes à perte de vue, avant son rachat par l’université d’Amsterdam, qui s’y est déployée avec le concours de la ville. Au cours des dix dernières années, l’Amsterdam Science Park a connu une transformation spectaculaire. Quatre nouveaux sites ont vu le jour. Parmi eux, le Lab 42, dédié entièrement à l’intelligence artificielle. Inaugurée en 2022, cette construction ultramoderne est l’une des vitrines du lieu. « C’est un excellent exemple : un bâtiment unique où se côtoient différents acteurs de l’écosystème de l’IA. Il rassemble sous un même toit des chercheurs, des entreprises et les étudiants qui y suivent des cours », décrit Anikka Fulop, la directrice de l’Amsterdam Science Park.
C’est ici, par exemple, que l’université et la multinationale Bosch ont allié leurs forces pour développer des recherches dans le domaine en créant le Delta Lab. Ce partenariat repose sur un principe simple : permettre au groupe néerlandais d’accéder aux dernières avancées scientifiques, tout en confrontant les chercheurs à des problèmes concrets rencontrés dans l’industrie. Bosch finance ainsi des étudiants qui planchent sur des sujets définis avec l’entreprise, sans leur imposer pour autant des objectifs trop précis. « Ils ont accès à des chercheurs à la frontière de l’IA, ce qui les aide à rester à la pointe, détaille le directeur du Delta Lab, Jan-Willem van de Minent. Mais la relation fonctionne dans les deux sens : ce partenariat permet de mesurer jusqu’où les méthodes d’IA sont réellement utilisables pour fabriquer une pièce. Un industriel qui développe des produits au quotidien nous oblige à rester honnêtes. Les spécialistes du machine learning [NDLR : apprentissage automatique] s’appuient souvent sur des jeux de données standardisés, où les performances finissent par plafonner. Or le monde réel est bien plus complexe : ce qui fonctionne sur des données propres ne permet pas nécessairement de résoudre une situation d’ingénierie concrète. Bosch nous montre ainsi ce qui reste encore hors de portée. » En plus d’être objet de recherche, l’IA générative s’impose de plus en plus comme outil de travail, et fait exploser le rythme des productions scientifiques, au point de mettre en tension un système de publication et d’évaluation conçu pour un volume bien moindre. « Nous allons devoir changer notre manière de faire de la recherche, admet Susan te Pas, doyenne de la faculté des sciences. D’ores et déjà, le volume d’articles devient tellement important qu’il sera difficile de maintenir notre mode de fonctionnement. Il va falloir le repenser, ce qui est enthousiasmant, mais aussi un peu effrayant. »
Le financement, un point crucial
Entre deux sessions de cours ou d’expériences en laboratoire, les étudiants et chercheurs peuvent profiter des nombreuses installations du centre sportif universitaire, comme ce mur d’escalade géant, ou bien se défouler à l’extérieur, sur les terrains de volleyball situés en plein milieu du campus. Pour l’instant du moins. Car d’ici trois ans, il faudra céder cet espace à un nouveau bâtiment dédié au quantique, autre domaine prioritaire de l’établissement. Chaque hectare compte. A l’est du site, le « Startup Village » aligne des conteneurs transformés en bureaux, où de jeunes entrepreneurs ont pris leurs quartiers – un moyen de diversifier les revenus de l’université. En parallèle, celle-ci soutient d’ailleurs les start-up issues de ses propres laboratoires. « Pour attirer les talents, il faut pouvoir leur proposer des financements de démarrage suffisants pour constituer une petite équipe. Or, le gouvernement a diminué les crédits ces dernières années, ce qui nous a compliqué la tâche », regrette Susan te Pas.
Ces restrictions budgétaires inquiètent tous nos interlocuteurs : si les capitaux manquent, comment rivaliser avec la Chine et les Etats-Unis ? La compétition ne se joue d’ailleurs pas seulement sur le terrain financier, mais aussi sur celui de la sécurité. Car certaines recherches sont devenues stratégiques. Au centre de recherche ARCNL, l’entrée de chaque visiteur est contrôlée et l’accès aux installations strictement limité.
C’est ici que l’enseignante-chercheuse Emilia Olsson étudie les composants de demain. Cette physicienne travaille à modéliser de nouveaux matériaux ou à améliorer ceux qui existent déjà. Pas besoin pour cela de manipuler directement la matière : elle fait tourner ses modèles sur ordinateur pour imaginer des combinaisons d’atomes impossibles à voir à l’œil nu. « D’habitude, nous faisons notre recherche fondamentale, nous publions nos articles et nous espérons que quelqu’un s’en emparera. Ici, nous sommes en contact direct avec l’industrie et nous faisons de la science avec une mission », se félicite-t-elle. «
Ses recherches trouvent notamment des applications dans les semi-conducteurs, ces puces devenues un sujet économique et géopolitique majeur. Derrière les matériaux et les procédés de fabrication se joue désormais une part de la souveraineté technologique européenne, un enjeu exigeant une certaine discrétion de la part de ses collaborateurs. Une préoccupation qui dépasse les murs du bâtiment : déplacements hors des frontières néerlandaises, partenariats avec des entreprises ou des chercheurs étrangers… Tout est davantage scruté. Sur ce campus ouvert sur le monde, la recherche doit désormais composer avec cette nouvelle contrainte : savoir ce qu’elle peut partager, et avec qui.
Source link : https://www.lexpress.fr/campus/lamsterdam-science-park-un-modele-europeen-decosysteme-scientifique-et-universitaire-FCBUET25XZBVVJ6BJBOUP7QSWE/
Author : Thibault Marotte
Publish date : 2026-10-04 10:00:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.