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    « La Palestine est désormais centrale » : le « wokisme 2.0 » vu par le journaliste américain Thomas Chatterton Williams

    IntelliNewsBy IntelliNewsoctobre 5, 2026Aucun commentaire10 Mins Read
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    Dans L’été de notre colère (Grasset), Thomas Chatterton Williams revient avec brio sur l’été 2020, marqué par le meurtre de George Floyd et le Covid. Analysant les bouleversements culturels, médiatiques et idéologiques à l’oeuvre, l’essayiste américain montre comment les excès du mouvement Black Lives Matter comme du wokisme en général ont pavé la voie à Donald Trump pour son retour à la Maison-Blanche.

    Pour L’Express, le journaliste à The Atlantic et professeur invité au Bard College, analyse les mutations de la gauche radicale, passée d’un « wokisme 1.0 » centré sur les identités ethniques ou de genre à un « wokisme 2.0 » plus tourné par la question de la Palestine ou les intérêts de classe. Vivant une partie de l’année en France, il jette aussi un regard à la fois critique et optimiste sur son pays d’adoption.

    L’Express : « Le ‘wokisme 1.0’ était complètement dingue », a plaisanté Alexandria Ocasio-Cortez, figure du Parti démocrate, en août. Faut-il comprendre que nous sommes passés à un « wokisme 2.0 » ?

    Thomas Chatterton Williams : Ce « wokisme 1.0 » a ruiné la carrière et la vie de certaines personnes, cela n’était pas drôle. Et c’est en partie pour cela qu’on a eu le retour de Donald Trump au pouvoir. Mais effectivement, ça veut dire qu’on n’en a pas fini, et qu’un « wokisme 2.0 » va arriver. Alexandria Ocasio-Cortez n’a jamais assumé ses responsabilités dans les excès de cette période, elle s’en est juste moquée. C’est certes mieux que de prétendre que rien ne s’est passé. Mais c’est aussi une façon de se décharger de la responsabilité de tous les excès qui se sont produits, sans s’attaquer aux problèmes fondamentaux.

    Pour certains analystes, le mouvement « woke 1.0 » était axé sur l’identité de race ou de genre. Le mouvement « woke 2.0 » serait lui centré sur la question de la Palestine…

    C’est devenu quelque chose qu’il vaudrait mieux appeler le « tiers-mondisme ». La Palestine est vraiment devenue une question centrale. Aux Etats-Unis, cette opposition à Israël réunit d’ailleurs une partie de la droite et une partie de la gauche. Dans les faits, quand on regarde les politiciens qui ont du succès avec la mouvance « woke 2.0 », ce ne sont plus vraiment des Afro-américains, mais plutôt des figures comme le maire de New York Zohran Mamdani ou Abdul El-Sayed, candidat démocrate au Sénat dans le Michigan. Le mouvement a une dimension bien plus internationale. Le sujet d’actualité, ce n’est plus les violences policières, mais l’opposition aux restrictions sur les immigrés. Et Gaza et Israël sont effectivement centraux.

    Par ailleurs, il y a aussi un retour à la classe sociale. Le logement est un problème clé pour les jeunes urbains d’aujourd’hui. Il y a une surabondance de jeunes diplômés et pas assez de bons emplois. Cela crée beaucoup de frustrations. D’un côté, des jeunes ne peuvent acheter de logements. De l’autre, nous avons aujourd’hui des billionnaires. Ces inégalités sont un sujet politique majeur. De mon point de vue, il est erroné de croire qu’imposer davantage tous les propriétaires va résoudre les problèmes. Mais il y a une colère ambiante, qui repose sur le ressentiment et sur des élites frustrées, surdiplômées et en surnombre qui n’ont rien à faire. En France, vous savez mieux que personne à quel point c’est une période dangereuse pour la société. Tocqueville a beaucoup écrit là-dessus. Les personnes qui sont réellement à l’origine de la révolution ne sont jamais les plus pauvres. Ce sont celles qui sont instruites, mais qui ont l’impression de ne pas bénéficier des avantages de leur éducation.

    La gauche américaine n’est-elle pas en train de basculer vers l’extrême gauche, sous l’influence de figures comme Zohran Mamdani ?

    Un politicien comme Mamdani a du charisme, et dégage beaucoup d’énergie. Les gens étaient fatigués de politiciens un peu hypocrites. Saviez-vous ce que pensait vraiment quelqu’un comme Kamala Harris ? On n’en a aucune idée. La sincérité est aujourd’hui valorisée. Alexandria Ocasio-Cortez, qui va sans doute se présenter pour la présidentielle, est intelligente. Elle commence déjà à se recentrer sur certaines questions. Elle est clairement plus à gauche que Kamala Harris, mais moins qu’elle-même ne l’était il y a quelques années.

    Même Mamdani est plutôt pragmatique. Vous avez vu les récentes photos de Trump et Mamdani à l’ONU ? Donald Trump est fou de lui (rires), c’est comme s’il voulait avoir une « bromance ». Mais Mamdani se rend compte qu’il faut pouvoir avoir une majorité de gens derrière soi. On ne peut pas se contenter d’être à l’extrême.

    La gauche a essuyé des défaites sur tous les sujets

    La leçon sans doute la plus importante de votre livre, c’est que cet été 2020 a débouché sur des propositions folles, comme celle de définancer la police. Au final, la gauche a tout perdu, et Donald Trump a pu revenir à la Maison-Blanche, dans une version encore plus radicale que pour son premier mandat…

    La gauche a commis d’énormes erreurs d’appréciation quant à la part de la population qui partageait ses opinions. Elle s’est aliéné beaucoup de gens, notamment des Noirs et des Latinos moins éduqués, qui n’appréciaient pas ce programme « woke 1.0 ». En réalité, elle a essuyé des défaites sur tous les sujets. Nous sommes aujourd’hui dans une situation pire qu’avant. Les droits des personnes transgenres ont été réduits. Des immigrés se font tuer dans la rue. Il n’y a plus d’immigration aux Etats-Unis. Etait-ce vraiment ce que vous vouliez ? Certaines personnes ont voté pour Trump parce qu’elles voulaient punir Joe Biden pour son soutien trop marqué à Israël. Mais regardez le résultat : Donald Trump n’est nullement un ami des Palestiniens.

    Sur tous les fronts, cela a donc été une défaite massive. Dans les universités, les programmes DEI [diversité, équité et inclusion NDLR] sont en net recul. La gauche a essuyé une telle défaite qu’elle a effectivement dû battre un peu en retraite et repenser les choses. Dans le New York Times Magazine vient de paraître un article incroyable de Nikole Hannah-Jones, l’une des figures les plus caricaturales du mouvement woke, à l’origine du projet 1619 [un projet visant à réexaminer le poids de l’esclavage aux Etats-Unis, et qui a déclenché de nombreuses controverses historiques NDLR]. Il y a quelques années, elle avait raconté avoir inscrit sa fille dans une école noire défavorisée, pour lutter contre le racisme. Aujourd’hui, elle confie que sa fille, âgée de 16 ans, pense qu’elle a pris une mauvaise décision et veut choisir son lycée, en ne retenant que des écoles blanches. Mais qui aurait pu s’attendre à un autre résultat ?

    Quant à Donald Trump, on a aujourd’hui l’impression qu’il perd la tête, mais le mouvement Maga s’en fiche. J.D. Vance est un autre exemple frappant d’un politicien inauthentique, car il ment sciemment sur tout. Mais je ne sais pas s’il aura la partie facile pour l’après-Trump.

    Vous avez dans The Atlantic écrit sur le fait que les Français les plus connus dans le monde étaient aujourd’hui des sportifs issus de la diversité, comme le footballeur Kylian Mbappé ou le basketteur Victor Wembanyama, mais que cela ne changeait rien aux tensions identitaires de notre pays…

    Tout le monde aime « les Bleus ». Et en même temps, de plus en plus de Français acceptent, voire soutiennent, une idéologie qui veut empêcher des gens comme le père de Victor Wembanyama ou les parents de Kylian Mbappé de vivre en France. En réalité, le multiculturalisme français fonctionne bien. L’image de la France à travers le monde, a toujours été très attirante pour beaucoup de gens. Wembanyama et Mbappé sont des grands sportifs, mais aussi des personnes intelligentes. Ils représentent avec brio la France. C’est ça qui me semble vraiment déprimant. On dirait que le problème, en réalité, ce n’est pas l’intégration des immigrés. Récemment, aux Etats-Unis, on a vu des photos d’étudiants indiens à l’université du Texas qui portent des chapeaux de cow-boy et qui encouragent leur équipe de football américain. Certains se sont étonnés du fait que le public avait la peau mate. Alors que ces gens-là font partie de la communauté, ils regardent le match, ils encouragent l’équipe locale ! Que voulez-vous de plus ?

    Pour en revenir à la France, on observe un pays multiculturel et multiethnique très en vue sur la scène internationale, et en même temps on constate que de plus en plus d’électeurs sont séduits par le Rassemblement national qui, quoi qu’en dise, continue à propager une vision xénophobe. La réalité, c’est qu’il y a une vraie aversion face à la visibilité croissante des personnes non blanches dans la culture française. C’est bien là que réside le problème. Je ne dis pas que les gens n’ont pas le droit d’être mal à l’aise face aux changements démographiques au sein de leur société. Mais si Marine Le Pen est un peu plus habile dans sa manière de faire de la politique, l’énergie qui anime ces mouvements, que ce soit le RN en France, l’AfD en Allemagne ou le trumpisme aux Etats-Unis est xénophobe.

    Mais je suis aussi très inquiet par la perspective que Jean-Luc Mélenchon ne devienne président. Son mouvement est fondé sur le ressentiment, la colère et un désir de punir, non pas pour élever tout le monde, mais pour rabaisser. C’est un démagogue qui entretient un culte de la personnalité. On ne peut d’ailleurs pas le comparer aux figures de la gauche radicale aux Etats-Unis. Bernie Sander serait un social-démocrate normal en France. Il veut juste que tout le monde ait accès aux soins de santé. Kamala Harris a été qualifiée de « woke », mais en France, elle serait plutôt de droite. Elle a notamment été favorable aux interventions militaires à l’étranger. Nous n’avons donc pas vraiment le même spectre politique.

    Restez-vous optimisme pour la France ?

    J’ai vraiment l’impression que les Français restent plus sensés, en tant que peuple et en tant que société, que les Américains. Même si la polarisation politique est forte, qu’il y a une droite et une gauche populistes, on n’a pas l’impression que les Français aient perdu la tête de la même manière que les Américains. Les Français sont plus conservateurs, mais d’une bonne manière. Ils ont toujours leurs vieilles traditions. Ils n’ont pas complètement cédé leur vie à la technologie. Souvent, on dit que les Français ont juste dix, quinze, vingt ans de retard sur les Etats-Unis. Là où sont les Américains, les Français finiront par y aller. Mais jusqu’à présent, je n’ai vu aucun signe indiquant que la société française ait perdu le contact avec la réalité comme peuvent le faire les Américains. Nous sommes vraiment dans le flou quant à qui nous sommes en ce moment en tant qu’Américains, et qui nous voulons être. Vous, vous n’êtes par exemple pas confrontés à des oligarques de la tech qui se comportent comme s’ils étaient au-dessus des lois, et qui menacent de mettre tout le monde au chômage.

    La France ne donne pas la même impression de vouloir se réinventer radicalement. Vous savez comment organiser vos dîners en famille, à quoi vos rues doivent ressembler. La France est de surcroît très douée pour l’intégration : les gens deviennent vraiment français, dans le bon sens du terme. Il y a bien sûr un séparatisme islamique qui a eu de très graves conséquences en 2015. Le terrorisme a été marquant en France, et les gens n’ont pas tort de s’en inquiéter. Mais dans l’ensemble, l’intégration fonctionne, car la culture dominante reste raisonnable. La France me donne donc plus d’espoir en ce moment que les Etats-Unis.

    L’été de notre colère, par Thomas Chatterton Williams. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Colin Reingewirtz. Grasset, 368 p., 24 €.



    Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/la-palestine-est-desormais-centrale-le-wokisme-20-vu-par-le-journaliste-americain-thomas-chatterton-HFOEKE2I3ZDLZHVZGH3LLWXVEA/

    Author : Thomas Mahler

    Publish date : 2026-10-05 16:32:00

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