Anthropic et OpenAI se parent pour la noce : le premier devrait réaliser son introduction en Bourse en novembre, le second, l’an prochain. Alors, pendant que l’entreprise de Dario Amodei fait valoir deux trimestres bénéficiaires, celle de Sam Altman a lancé le 29 septembre de nouveaux agents personnels, les « dots ». Afin de prouver leur sérieux, les deux rivaux ont également été très vocaux sur les risques cyber de l’IA et ont signé sans barguigner la charte d’autorégulation de Donald Trump.
La vraie menace qui les guette vient néanmoins de Chine. Alors que les deux leaders de l’IA développent des modèles « propriétaires », les Asiatiques, eux, misent tout sur l’innovation ouverte, avec leurs modèles dits « open weights ». Ces derniers ont tout compris, assure Thierry Rayna, économiste, professeur de management de l’innovation de l’Ecole Polytechnique et chercheur au laboratoire CNRS i³: « Dans un monde d’abondance de contenus et de choix, refuser d’être copié, c’est se condamner à l’invisibilité et à l’insignifiance ». Entretien.
L’Express : Avec le numérique et l’IA, la manière d’innover aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec celle de l’ère industrielle, selon vous. Pourquoi ?
Thierry Rayna : Historiquement, l’humanité a toujours innové de manière artisanale et ouverte. La roue, le pain… chaque découverte se diffusait dans l’ensemble très librement et pouvait être améliorée par d’autres, même si certains pays tentaient de garder certains procédés secrets. Ce n’est qu’à l’ère industrielle que l’innovation a progressivement requis des machines imposantes, coûteuses et s’est trouvée concentrée au sein des entreprises. Des sociétés se sont mises à avoir des milliers de personnes dans des laboratoires de R&D. Et à garder leurs découvertes secrètes. Auparavant, il n’était pas réaliste de penser qu’un acteur unique puisse réaliser seul des innovations marquantes et les garder pour lui. Cette manière de faire s’est répandue dans les années 60 et est devenue la norme dominante jusque dans les années 90. Mais cette parenthèse qu’est l’ère industrielle n’est pas représentative de la manière dont l’humanité a innové tout au long de son histoire.
Il est donc paradoxal que l’innovation ouverte ait suscité tant de réticences ces dernières décennies ?
Oui, à leurs débuts, les logiciels libres dont le code est « open source », ouvert à tous, semblaient une hérésie face aux logiciels fermés dits « propriétaires ». En réalité, c’est ce modèle qui est une hérésie par rapport à la manière ouverte et libre dont l’humanité a historiquement innové. L’arrivée des technologies numériques a permis la renaissance de la création ouverte, de l’open source. Car le numérique change fondamentalement le modèle économique dans lequel on se situe. Nous ne nous en rendons pas suffisamment compte car nous avons encore un pied dans l’ère industrielle. Mais tout est en train de changer. La caractéristique de base de l’ère industrielle est la concentration des moyens de production au sein des entreprises. Or les technologies numériques sont des moyens de production qui donnent à tout un chacun la capacité de communiquer, de créer et d’innover. Ce qui entraîne la bascule des médias fermés aux médias sociaux, des encyclopédies fermées à Wikipédia, et la formidable montée en puissance de l’open source dans le logiciel.
Qu’est-ce qui explique que des entreprises tech, au départ hostiles à cette innovation ouverte, vont finir par l’embrasser ?
Dans les années 2010, ceux qui, comme Microsoft, misent sur l’innovation fermée, le logiciel propriétaire, perdent face aux trublions qui exploitent la puissance du logiciel libre. Google, notamment, révolutionne l’Internet mobile grâce à Android qui est open source. C’est parfaitement logique. Même si une entreprise dispose de 10 000 ingénieurs, elle se trouve concurrencée par des communautés de centaines de milliers de développeurs et d’utilisateurs qui savent mieux qu’elle ce dont ils ont besoin. Quand une entreprise essaie seule de comprendre ce que les gens veulent, ça donne l’échec du métavers (rires). L’open source est aujourd’hui partout dans le logiciel. On le trouve aussi dans le hardware : le projet de hardware open source RepRap a ainsi massivement contribué à la chute des coûts des imprimantes 3D, passées d’environ 35 000 à 2 000 euros en quelques années, grâce à un immense effort d’innovation collaborative.
Quels défis pose l’innovation ouverte ?
Tout le monde peut produire avec les technologies numériques, ce qui génère une profusion de logiciels, de contenus, d’acteurs. Cela explique l’émergence des plateformes : elles servent d’autorités de confiance et permettent de trouver ce que l’on cherche dans cette abondance d’offres et d’options. Certaines sont garantes du code « officiel » de logiciels libres. D’autres, comme Wikipédia, garantissent que, même s’il y a beaucoup de contributions individuelles sur une fiche, des règles précises ont été suivies pour assurer autant que possible la véracité de l’information.
OpenAI a quasi abandonné l’innovation ouverte et développe, comme Anthropic et xAI, des modèles « fermés ». Mais d’autres entreprises IA font le choix de l’innovation libre, des modèles ouverts. Lesquelles ont les meilleures chances de gagner ?
La propriété intellectuelle a été pensée dans un monde où peu d’acteurs pouvaient produire et où il était possible de poursuivre ceux qui ne la respectaient pas. C’est désormais tout le contraire, ce qui fait que même les dispositifs les plus lourds et coûteux – Hadopi par exemple – ne fonctionnent plus. Dans un monde d’abondance de contenus et de choix, refuser d’être copié, c’est se condamner à l’invisibilité et à l’insignifiance. Sega a été l’un des rares fabricants à réussir à empêcher techniquement le piratage d’un de ses modèles de console. Résultat ? Tout le monde s’est précipité vers la PlayStation ! OpenAI aurait pu être l’Apple de l’IA, s’il était sorti de cette course vaine au meilleur modèle. Car les performances de tous les LLM convergent. Aucun ne se distinguera réellement. Ce dont les gens ont en réalité besoin, c’est d’un intermédiaire de confiance dans l’IA. Une plateforme qui oriente vers l’outil d’IA adapté à chaque demande, garantit que l’environnement est sécurisé, fonctionnel, et qui paie les pots cassés en cas de problème.
N’est-ce pas l’approche que le français Mistral adopte ?
Récemment, il semble. Mais tout se joue ensuite sur la quantité d’utilisateurs que vous parvenez à attirer, car la qualité et la pertinence viennent des contributions actives ou passives des individus.
Comment rentabiliser ses investissements et devenir une entreprise lucrative lorsqu’on partage ses découvertes à la terre entière ?
On se rémunère à d’autres niveaux avec des services adjacents, comme l’intégration et la maintenance des logiciels, des contenus dérivés ou du live pour les artistes… Comment Fortnite a-t-il gagné des milliards ? Il a attiré beaucoup de monde avec un jeu gratuit et a vendu des accessoires numériques (NDLR tenues, danses) parfaitement superflus, achetés par un pourcentage relativement faible de joueurs. Mais vu leur volume total, cela devient très lucratif.
Les entreprises de secteurs nécessitant de gros investissements, tels que la pharmaceutique, prendraient-elles le risque de dépenser beaucoup pour développer de nouveaux médicaments si elles n’avaient pas la garantie du monopole temporaire qu’offre un brevet ?
Certains secteurs posent plus de défis que d’autres, mais si l’on regarde le tableau d’ensemble, on voit que les vraies révolutions technologiques ont été déclenchées par l’adoption large de produits qui combinent de manière ingénieuse des technologies sur étagère, et non pas par des innovations conçues en secret par une entreprise. L’iPhone 1 est presque entièrement basé sur des composants sur étagère. Même des secteurs comme les biotechs ont beaucoup à gagner à miser sur de l’innovation collaborative. La plupart des écoles de commerce continuent, hélas, d’enseigner ces méthodes d’innovation fermée qui datent des années 70. Il faut changer de logiciel.
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Author : Anne Cagan
Publish date : 2026-10-05 14:00:00
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