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    « La France est confrontée à une crise d’identité sans précédent » : l’analyse de Gilles Kepel

    IntelliNewsBy IntelliNewsoctobre 7, 2026Aucun commentaire12 Mins Read
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    C’est un périple passionnant dans les vieilles et nouvelles failles identitaires de notre pays. Il y a deux ans, Gilles Kepel, grand spécialiste du Moyen-Orient comme des « banlieues de l’islam », a décidé de prendre son bâton de pèlerin (athée) pour suivre le chemin de Saint-Gilles, pèlerinage le plus important au Moyen-Age. Il raconte aujourd’hui ce parcours initiatique dans Pèlerinage français (Albin Michel). Du Puy-en-Velay à Saint-Gilles du Gard, il a croisé catholiques revendicatifs, protestants dans les Cévennes, puis islamistes, narcotrafiquants et municipalités RN plus au sud. Mais il y aura un « happy end », ses multiples rencontres sur le terrain lui confirmant qu' »il n’y a pas de fatalité à la polarisation identitaire ».

    Pour L’Express, le politologue explique comment les clivages identitaires ont remplacé la lutte des classes, s’exacerbant à quelques mois de l’élection présidentielle, alors même que Donald Trump vient d’imputer à « l’islam » et à « l’immigration de masse hors de contrôle » la responsabilité du mouvement lycéen dans notre pays…

    L’Express : Pourquoi avoir fait ce pèlerinage alors que vous n’êtes pas croyant ?

    Gilles Kepel : Au moment où les failles identitaires semblent remplacer de plus en plus les clivages sociaux pour exprimer les malaises de notre société, il m’a semblé intéressant de m’immerger dans celle-ci pour les expérimenter au plus profond, à travers cette démarche qui reprend un pèlerinage très ancien de la chrétienté, afin de lui redonner sa profondeur historique, dans ses multiples facettes et aspects.

    Cela fait plus de quatre décennies que j’observe ces phénomènes, dans la France et l’Europe, en miroir à l’expérience que j’ai accumulée également dans le monde arabo-musulman. En 1987, j’avais parcouru les quartiers populaires pour mon livre Les banlieues de l’islam, en me servant comme analyseur des manifestations de l’islamisme égyptien que j’avais auparavant étudié sur place lors de l’assassinat de Sadate. J’ai essayé désormais de mobiliser toute cette expérience à un moment qui me semble paroxystique pour la France, confrontée à une crise d’identité sans précédent à la veille d’une élection présidentielle de 2027 polarisée comme jamais entre les deux extrêmes du champ politique, et qui correspondait aussi, sur le plan personnel, à ma mise au ban de l’université un an avant le terme que j’étais fondé à atteindre.

    Partir en pèlerinage était de tout temps une manière de se remettre en jeu, en prenant de la distance pour une cause plus élevée que les bisbilles mondaines : je me suis donc délesté de la toge que l’on voulait m’ôter, de mon titre et du nom que j’avais construit patiemment au long d’un demi-siècle d’enseignements, de recherches et de publications, et j’ai pris mon bâton de pèlerin, à la recherche de ce qui me restait : mon prénom.

    La fortuité a voulu que ma radiation des cadres, le 1er septembre, coïncide avec la Saint-Gilles… Et je me suis engagé sur ce chemin, à partir du Puy-en-Velay, jusqu’à Saint-Gilles du Gard, sans me douter comme cette quête serait féconde. Ces failles se sont manifestées à travers une sorte de rémanence depuis les conflits internes à la chrétienté médiévale taraudée par les hérésies, rognée par l’expansion de l’islam sur ses bordures, notamment en Andalousie et dans le Languedoc, puis les guerres de religion entre protestants et catholiques, la révolution industrielle marquée par l’expansion des mines du Gard puis leur fermeture, l’essor et l’effondrement du communisme, et l’émergence aujourd’hui sur ses ruines, à notre époque numérique, du conflit existentiel entre identitaires et islamistes, que traduit politiquement la polarisation entre le Rassemblement national et La France insoumise.

    Qui était saint Gilles ?

    Je me suis intéressé à saint Gilles, dont j’ignorais tout, en découvrant la petite ville du Gard où se trouve la basilique qu’il aurait fondée, en 2015, alors que je venais de la voisine Lunel, où j’essayais de comprendre comment celle-ci avait fourni une vingtaine de djihadistes à Daech, partis en Syrie dont certains pour y mourir dans des attentats-suicide. Ce hasard m’a amené à m’intéresser à mon saint éponyme. Selon la légende, il fut le confesseur de Charlemagne, à qui il aurait accordé la rémission du péché d’inceste commis avec sa sœur Gisèle – condition nécessaire pour que le pape le couronne à la tête du « Saint Empire » carolingien. Gilles lui permit ainsi de devenir le bras séculier de la papauté en Occident. On n’a aucune certitude sur son existence historique – mais il en reste une version merveilleuse en ancien français.

    Le pèlerinage de Saint-Gilles – aujourd’hui oublié – était le plus important du Moyen-Age. On s’y embarquait pour la Terre Sainte, le commerce avec le Levant, puis la Croisade. Compostelle s’est imposé plus tard, en substitution. Quant au prénom Gilles, il a lui aussi disparu aujourd’hui. Quand je suis né en 1955, nous étions 6 085 à le porter, à la dix-huitième place du classement. En 2024, il n’y avait plus aucun nouveau Gilles, et cette place était occupée par … Mohamed, qui n’est donc pas premier comme certains le prétendent pour s’en affliger ou réjouir !

    Une foi catholique désinhibée qui fait face au prosélytisme ardent de l’islam comme à celui des protestants évangéliques

    Votre chemin, du Puy-en-Velay à Saint-Gilles du Gard, traverse des contrées catholiques comme protestantes. Ces affirmations chrétiennes sont-elles encore vivaces?

    Je suis arrivé au Puy-en-Velay un 15 août, jour de l’Assomption, donc en pleine affirmation catholique très ostensible. C’est aussi le départ pour Saint-Jacques-de-Compostelle. J’ai observé l’expression d’une foi désinhibée qui fait face d’un côté au prosélytisme ardent de l’islam, et de l’autre à celui des protestants évangéliques.

    Ensuite, quand on descend vers les Cévennes, des statues de la Vierge gigantesques, édifiées à la fin du XIXe siècle, se dressent face aux protestants du Midi. C’est une ligne de faille datant des guerres de religion, mais en réaffirmation aussi face à la laïcité républicaine. A cette époque, le pape Léon XIII, préoccupé par les effets pervers de la révolution industrielle, dont la misère abjecte du prolétariat, a lutté aussi contre une autre « religion séculière », le communisme. Le pape actuel, Léon XIV, s’inscrit explicitement dans sa continuité, estimant que le défi de notre temps est l’intelligence artificielle, à la manière de l’industrialisation d’antan, pour Léon XIII – d’où le choix de son nom de pontife. Elle est à la fois bénéfique et mortifère, comme la révolution industrielle avait été le défi de son lointain prédécesseur. Et remarquez que sa visite en septembre dans une France en pleine fragmentation a constitué une fugace note d’espoir, sans susciter de controverse majeure…

    Ce qui m’a frappé sur le chemin, c’est que la mémoire des moines pendus par les protestants comme des protestants victimes des dragonnades, reste vivace en effet. Robert Louis Stevenson, lui-même écossais et réformé, a écrit un génial Voyage avec un âne dans les Cévennes, où il remarque que « tout est à présent si calme, le pouls de la vie humaine bat maintenant si faiblement », alors que deux siècles plus tôt on s’y étripait. On parcourt une France rurale sublime, aux paysages extraordinaires, aux villages magnifiques, mais en déclin démographique rapide, où les communes publient des affiches pour « chercher un médecin ».

    Ensuite, vers Alès, s’effectue la bascule. On arrive dans la zone minière abandonnée. Au cimetière des mineurs de La Vernarède, catholiques, protestants, musulmans et communistes étaient enterrés ensemble, mêlés dans la mort par leur appartenance commune à la classe ouvrière. Mais aujourd’hui, les cimetières sont porteurs des clivages identitaires réaffirmés – comme pour les protestants et catholiques d’antan – avec les demandes récurrentes de carrés musulmans, enclos symboliques de « terre d’islam » : ils ont repris les dessus sur la solidarité de classe. Les six députés du Gard sont tous RN ou assimilés (UDR) – le département était un bastion du PCF depuis 1920. Je suis allé voir l’un d’eux, qui habite dans un lotissement « sans âme » près d’Alès, en France périurbaine dépendante de l’automobile, particulièrement sensible à la hausse du prix du carburant. Il avait pris la tête de la lutte contre les Zones à faibles émissions (ZFE) – qu’il a remportée. Enjeu d’autant plus clivant avec l’augmentation du prix des carburants due au conflit au Moyen-Orient.

    Coïncidence tragique, vous avez visité La Grande Combe et sa mosquée où, quelques mois plus tard, un Malien sera assassiné…

    On a présenté hâtivement ce crime comme « islamophobe », de LFI jusqu’au Premier ministre de l’époque, François Bayrou. Il faut attendre le jugement, mais le suspect est un Rom musulman de Bosnie – et il y a peut-être d’autres considérations qui jouent, alors que l’idéologie s’en est immédiatement emparée. Lorsque je me trouvais à Saint-Gilles du Gard, trois jours plus tard, la synagogue de la Grande-Motte voisine a été l’objet d’une tentative d’incendie le jour du shabbat : le suspect est un Algérien qui portait un keffieh et un drapeau palestinien. On voit les tensions paroxystiques à l’œuvre dans notre pays, recodées avec les enjeux exacerbés par la « razzia » du Hamas le 7 Octobre puis le « génocide » à Gaza imputé à l’armée israélienne. A quoi il faut ajouter la présence d’islamistes prêchant dans les quartiers populaires en déshérence et le narcotrafic qui domine l’économie de certains de ceux-ci. Aujourd’hui la DZ Mafia essaie de s’emparer des points de deal d’Alès, que j’ai pu observer de près – il y a eu quatre morts depuis lors. Son maire a dû être placé sous protection policière cet été. Le procureur de la République, Abdelkrim Grini, avait alerté en précurseur sur « l’ensauvagement de notre société », et il mène un combat extrêmement courageux.

    Les jeunes d’origine maghrébine sont souvent les champions de la « course camarguaise »

    En 1989, Saint-Gilles du Gard a été la première ville de plus de 10 000 habitants à avoir élu un maire RN…

    En 2015, quand j’avais découvert Saint-Gilles, le centre-ville était en piteux état. En 2024, j’ai été très impressionné par sa transformation. Le maire LR, Eddy Valadier, réélu en 2026 au premier tour avec 84 % des voix, a su mobiliser des crédits pour la rénovation qui se sont prolongés par une recréation impressionnante du lien social. A la Romeria, le festival qui précède la fête patronale, la ville se met à l’heure espagnole, remémorant l’ascendance andalouse d’une partie notable de la population, et les jeunes d’origine maghrébine sont souvent les champions de la « course camarguaise », s’étant ainsi intégrés au cœur de la tradition la plus locale. Il n’y a pas de fatalité à la polarisation identitaire.

    On se rend bien compte, à travers le cheminement, la multiplication des dialogues qui s’établissent au quotidien, quand on demande de l’eau, partage des repas, de l’immense potentiel positif que recèlent les habitants en chair et en os de notre pays, face aux passions tristes qu’exacerbent des politiciens en quête de suffrages basés sur la haine de l’autre. Après toutes les failles identitaires qui se sont décelées, il y a donc eu un « happy end » à ce pèlerinage…

    Les failles françaises se retrouvent jusqu’au cœur de l’actualité de cet automne. Comment interprétez-vous le mouvement lycéen d’un côté, et l’affaire Bardella qui agite l’extrême droite de l’autre ? Au moment même où Donald Trump impute à « l’islam » et à « l’immigration » la montée des tensions en France et le déclin de notre pays ?

    Il y a des causes sociales indéniables au malaise des élèves, des étudiants, et aussi des enseignants – délabrement des équipements, effectifs surnuméraires des classes, paupérisation jamais vue des profs dont le pouvoir d’achat s’est effondré – par rapport à d’autres catégories socio-professionnelles plus revendicatives … La « révolution numérique » mérite certainement d’être étudiée aussi, pour ses effets sur la baisse de la lecture chez les jeunes, donc l’affaiblissement du raisonnement complexe que permet le livre, par rapport aux agrégations mimétiques instantanées et non-distanciées des réseaux sociaux … Par ailleurs, les transformations démographiques qui font que la dynamique des cohortes de la jeunesse vienne de manière croissante des banlieues populaires font ressembler, par certains aspects, la mobilisation de ces derniers jours à ce que j’ai pu observer quand j’ai travaillé sur les émeutes de 2005 à Clichy Montfermeil. En vingt ans, outre la progression des marqueurs islamiques, ce qui est surtout frappant me semble le recodage des slogans qui ont trait au conflit du Moyen-Orient, et qui nourrissent la polarisation identitaire. Le nombre de slogans « Free Palestine », tagués ou scandés, le port de keffiehs manifestent à leur manière combien le clivage entre « Sud Global » et Nord s’invite dans notre société, et recouvre l’ancien antagonisme entre gauche et droite.

    La France insoumise en fait son miel, avec la légitimation de la violence par certains de ses dirigeants. Cette radicalisation politico-identitaire crée également un réflexe de peur – qui fait à son tour l’affaire du RN… Alors que les sondages indiquent que 80 % des électeurs se définissant comme musulmans voteraient LFI et 60 % comme juifs pour le RN, les révélations sur les écrits antisémites de jeunesse attribués à Jordan Bardella s’inscrivent au cœur de cette « identitarisation » de la politique, et de ses coups tordus…

    Il ne restait plus à Donald Trump qu’à s’emparer de ces éléments pour nourrir son propre argumentaire électoral avant des « mid-terms » où la polarisation entre « vote juif » et « vote musulman » a franchi un seuil inédit aux Etats-Unis, ce dernier étant globalement acquis aux démocrates, et donc sujet à une diabolisation électorale d’un président soucieux de limiter les pertes annoncées de son propre parti…

    Pèlerinage français, par Gilles Kepel. Albin Michel, 200 p., 20,90 €.



    Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/la-france-est-confrontee-a-une-crise-didentite-sans-precedent-lanalyse-de-gilles-kepel-KZH4ECHKZFA2FI7GVS2WI6F2GY/

    Author : Thomas Mahler

    Publish date : 2026-10-07 14:00:00

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