S’il y a bien un pays qui suit avec attention – et un brin de condescendance – la situation française, c’est l’Allemagne. Les tensions récentes sur la dette française inquiètent outre-Rhin, d’autant que les discussions franco-allemandes tournent au vinaigre au sujet du futur budget européen. Mais alors que l’AfD, le parti d’extrême droite, ouvertement eurosceptique, pèse de plus en plus dans l’opinion publique, la France a peu de soutien à attendre de son voisin. A moins que la défiance ne se propage à d’autres pays endettés et menace directement l’édifice de la monnaie unique. Les tensions actuelles sont françaises, aux Français de les résoudre, résume ainsi Monika Schnitzer, la présidente du Conseil allemand des experts économiques.
L’Express : Quelles pourraient être les conséquences d’une crise de la dette en France pour le reste de l’Europe ?
Monika Schnitzer : A coup sûr, un tel événement deviendrait rapidement un problème européen. Tout simplement en raison du poids de la France en Europe : c’est la deuxième économie de la zone euro, l’un des marchés financiers les plus importants du continent. Une crise de la dette en France aurait donc des conséquences bien au-delà de la France elle-même. Des coûts de financement plus élevés n’exercent pas seulement une pression supplémentaire sur le budget français, mais affectent aussi les banques, les entreprises et les ménages, et affaiblissent en bout de course l’investissement et la croissance. Or, le moment est particulièrement difficile, alors que l’Europe fait déjà face à des défis économiques et géopolitiques majeurs et a besoin d’investissements substantiels dans des domaines tels que la défense, les infrastructures et les nouvelles technologies. L’Europe a également besoin d’une France forte et qui avance pour progresser sur des questions telles que le marché unique et la mise en œuvre du rapport Draghi sur la compétitivité européenne. Les conséquences ne seraient donc pas uniquement économiques mais également politiques.
Craignez-vous que la perte de confiance qui touche actuellement la France se propage à d’autres pays européens ?
Il existe clairement un risque de contagion. Le problème de fond est qu’une perte de confiance peut s’auto-entretenir. Si les investisseurs s’inquiètent de la soutenabilité des finances publiques françaises, ils exigent des taux d’intérêt plus élevés ; cela augmente le coût du service de la dette et peut rendre la situation budgétaire encore plus difficile à rééquilibrer. La France est particulièrement vulnérable à un tel cercle vicieux, car la dette publique est déjà très élevée et le déficit budgétaire reste important. Nous observons déjà une différenciation croissante sur les marchés obligataires européens. Les rendements des obligations d’État françaises à dix ans ont fortement augmenté et l’écart (le spread) avec les obligations d’État allemandes a récemment atteint son plus haut niveau depuis la crise de la dette de la zone euro. Mais il y a aussi quelques signes montrant que la tempête se propage à d’autres pays fortement endettés de la zone euro, tandis que les investisseurs se tournent de plus en plus vers les obligations d’État allemandes, symbole de valeur refuge. Cela ne signifie pas que l’Europe est déjà confrontée à une nouvelle crise de la dette souveraine comme au début des années 2010. Mais cela montre pourquoi le rétablissement de la confiance dans les finances publiques françaises est si important pour la zone euro dans son ensemble.
Quel est le regard de l’Allemagne sur cette crise française ?
Je ne peux pas parler au nom du gouvernement allemand, mais d’un point de vue allemand et européen, il y a un très fort intérêt à ce que la France stabilise ses finances publiques et retrouve des marges de manœuvre politiques. La tâche la plus importante incombe donc à la France elle-même. Elle a besoin d’une trajectoire crédible à moyen terme pour rétablir ses comptes, ainsi que d’un système politique capable de s’accorder sur une telle trajectoire et de la mettre en œuvre dans la durée. Il ne s’agit pas simplement de satisfaire les marchés financiers. Des déficits durablement élevés et des dépenses d’intérêts croissantes restreignent de plus en plus la capacité de l’Etat à répondre aux crises futures et à financer d’autres priorités. Dans le même temps, l’Allemagne a aussi un fort intérêt à éviter une déstabilisation de la France, parce que les deux économies sont étroitement liées et parce que bon nombre des grands défis de l’Europe ne peuvent être relevés que conjointement.
Mais l’Allemagne peut-elle accepter que la Banque centrale européenne intervienne pour sauver la France ? Et avec quels outils ?
Ce n’est pas une décision qui revient à l’Allemagne, mais à la Banque centrale européenne, indépendante, dans le cadre de son mandat. La BCE dispose d’instruments qui peuvent être utilisés si de fortes tensions sur les marchés menacent la transmission de la politique monétaire à travers la zone euro, notamment l’instrument de protection de la transmission (Transmission Protection Instrument, TPI), tandis que l’ancien dispositif OMT (opérations monétaires sur titres) constitue un autre filet de sécurité potentiel, assorti de conditions beaucoup plus strictes. Mais une intervention de la BCE ne peut pas résoudre le problème budgétaire de fond de la France. Tant que la hausse des coûts d’emprunt reflète principalement des inquiétudes concernant les déficits, la dette et l’incertitude politique, la réponse principale doit venir de la France elle-même… Pas de l’Europe.
Le 26 juillet 2012, Mario Draghi prononçait la formule historique « whatever it takes » (« quoi qu’il en coûte ») à Londres pour sauver l’euro de la crise de la dette souveraine. Un nouveau « whatever it takes » est-il possible si la situation se détériore ?
La zone euro dispose aujourd’hui de toute une panoplie d’instruments pour faire face à la fragmentation financière au sein de la zone, ce qu’elle n’avait pas à l’époque. En ce sens, l’Europe est bien mieux préparée qu’en 2012. Mais le célèbre « whatever it takes » de Mario Draghi visait à empêcher une crise autoréalisatrice qui menaçait l’intégrité de l’euro, la monnaie unique, et non à protéger des gouvernements individuels des conséquences de politiques budgétaires insoutenables. Aujourd’hui, une réponse d’une telle ampleur dépendrait donc très largement de la nature de la crise. Resterait-elle centrée sur la France et son problème budgétaire français ? Ou se transformerait-elle en une menace plus large pour la stabilité financière et le fonctionnement de la zone euro dans son ensemble ? C’est la vraie question.
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Author : Béatrice Mathieu
Publish date : 2026-10-11 06:45:00
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