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    Du jeu vidéo aux blocus lycéens : Discord, arme de raid d’une génération

    IntelliNewsBy IntelliNewsoctobre 13, 2026Aucun commentaire5 Mins Read
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    L’horloge approche des 11 heures, le début du cours. C’est le moment choisi par un dénommé « Aidoru », pour coller le lien d’une classe virtuelle ouverte par un lycée d’Ile-de-France, sur Discord. « Venez. Mettez pas des noms bizarres. Des noms normaux », intime-t-il, afin d’éviter de sonner l’alerte. Le professeur, derrière l’écran, ne doit se douter du « e-blocus » qui s’apprête à le frapper. Car sitôt entrés dans les « e-classes », les faux élèves crient, chantent, chahutent, parfois lancent de la musique ou diffusent le générique de films ou de dessins animés bien entêtants à l’image de celui de La Reine des neiges, ont également pu constater nos confrères de franceinfo. Ce chahut, tantôt bon enfant, vire aussi à la violence : insultes, images pornographiques, messages racistes ou antisémites. A Nice, une enquête a récemment été ouverte pour apologie du terrorisme. « C’est fini mon cours il ont craquer et ma pp [professeur principale] veut portez plainte (sic) », réagit un profil sans photo, sur le même serveur Discord consulté par L’Express.

    Popularisées lors de la crise du Covid-19, les classes virtuelles sont censées assurer la continuité pédagogique des lycées fermés par les blocages qui secouent la France depuis fin septembre. Elles se sont vite transformées en un second front de la mobilisation, dont la base arrière se trouve sur Discord. Lancée en 2015, la plateforme permet de créer gratuitement un serveur, découpé en salons écrits ou vocaux, où se pressent jusqu’à plusieurs dizaines de milliers de membres. A l’origine, pour du jeu vidéo. Jason Citron, l’un de ses créateurs, l’utilisait en parallèle de ses parties de League of Legends. L’idée de base est toute simple : se parler durant une manche, sans jamais lâcher la manette des mains et l’écran des yeux.

    Discord a dépassé cette simple fonction, pour non plus seulement organiser des « games », mais des opérations de blocages ou des manifestations. « On est vraiment dans l’esprit du « raid », typique de l’univers du gaming, mais en plus politique », note Tristan Mendès France, spécialiste des cultures numériques à l’université Paris-Cité. L’Express a pu se rendre sur plusieurs serveurs où se partagent des affiches réalisées sur l’IA Claude, idées de slogans, blagues potaches sur de possibles infiltrations policières des serveurs, et autres appels à se rejoindre dans les centres-villes du Mans ou encore de Nantes. Discord affirmait, dès 2022, être connu de plus de quatre jeunes de 13 à 24 ans sur cinq en France.

    Un succès mondial

    L’outil a pas mal d’atouts pour leur plaire. On y entre sur invitation — qui circule parfois de manière publique sur TikTok ou Instagram, comme lors de ces manifestations lycéennes — ou en connaissant son nom exact. Certains serveurs ou salons peuvent faire l’objet de barrières bien plus strictes, en réclamant de petites « candidatures », qui prennent la forme de plusieurs questions posées à celui qui postule pour entrer dans le serveur, et un ajout manuel. « Discord est plus confidentiel et plus compliqué d’accès pour les parents, ajoute Tristan Mendès France. C’est hermétique, si l’on n’a pas les codes. »

    On en trouve peu de traces sur le Web. Elle cumule la discrétion d’une messagerie, non indexée sur Google, et dont les conversations ne se retrouvent donc pas sur la place publique. Et contrairement aux réseaux sociaux traditionnels, elle n’a pas d’algorithme de recommandation. Tous les messages sont lus de manière chronologique lui donnant un côté forum, comme lors des débuts du Web. « De ce point de vue, Discord représente une poursuite de l’utopie première d’internet pour permettre l’organisation des individus et leur émancipation vis-à-vis des cadres politiques institutionnels classiques », résume Adrien Tallent, docteur en philosophie de l’université Paris-Sorbonne.

    Le phénomène dépasse ainsi largement les lycées français. Elle avait aussi été plébiscitée lors du mouvement des gilets jaunes. Au-delà, dans le monde, Discord revendique plus de 200 millions d’utilisateurs actifs par mois, Au Népal, en septembre 2025, alors que Facebook ou YouTube étaient bloqués, un serveur de 145 000 membres a servi de point d’ancrage aux manifestants. Et fini par faire émerger le nom d’une Première ministre par intérim, Sushila Karki. Au Maroc, quelques semaines plus tard, le serveur du mouvement GenZ212 dépassait quant à lui les 200 000 membres et publiait chaque soir la liste des villes où manifester pour des réformes du système éducatif et de santé. A Madagascar, fin 2025, une mécanique similaire a précédé la chute du président Andry Rajoelina. Au-delà du choix de la plateforme, la « patte Discord » se manifeste par des pseudos tirés des mangas ou de la culture japonaise, à l’instar d’un drapeau pirate tiré de l’œuvre One Piece et brandi de Katmandou à Antananarivo.

    Qu’en pense Discord ? L’entreprise californienne, valorisée jusqu’à 15 milliards de dollars et qui serait candidate à une cotation en Bourse, ne capitalise pas vraiment sur ces usages politiques. Elle s’emploie, en réalité, plutôt à donner des gages aux gouvernements, à commencer par le contrôle de l’âge sur ses serveurs, une mesure que goûtent peu les internautes mineurs. La discrétion ou la sécurité n’est, du reste, pas une culture maison. Contrairement à WhatsApp, les messages ne sont pas chiffrés de bout en bout : Discord peut les lire et les transmettre à la justice. Les communautés politiques sont à l’arrivée assez discrètes. Les serveurs insoumis ou frontistes plafonnent à quelques milliers de membres. A chacun son rôle. Le débat public reste l’affaire de X et d’Instagram. Les messages entre copains, l’apanage de WhatsApp ou Snapchat. La discrétion sur Telegram ou Signal. Le fun, sur TikTok. A Discord, l’action.

    Retour sur le serveur dédié aux « e-blocus ». Un autre cours s’apprête à débuter dévoile un utilisateur, peut-être lui-même élève, ou qui a reçu le lien par une connaissance. La classe virtuelle a cette fois lieu dans un établissement d’une académie du sud de la France. Circule la même consigne : se faire appeler « Chloé, Mathilde, Timéo… ». Des prénoms tendances, ces dernières années. Un nouveau raid se prépare.



    Source link : https://www.lexpress.fr/economie/high-tech/du-jeu-video-aux-blocus-lyceens-discord-arme-de-raid-dune-generation-YAUWUIRORNHOXMIACG5HGYOQRQ/

    Author : Maxime Recoquillé

    Publish date : 2026-10-13 11:04:00

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