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    Les marchés prédictifs, un pari contre l’apocalypse, par Robin Rivaton

    IntelliNewsBy IntelliNewsoctobre 18, 2026Aucun commentaire8 Mins Read
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    Octobre 1990. Paul Ehrlich glisse un chèque de 576,07 dollars dans une enveloppe adressée à Julian Simon. Pour le premier, biologiste à Stanford et auteur du best-seller The Population Bomb (1968), l’explosion démographique mondiale devait conduire inéluctablement à des famines de masse et l’épuisement des ressources naturelles. L’économiste Simon l’avait pris au mot, en lui proposant un pari. Ehrlich pouvait choisir cinq métaux dont il anticipait la flambée – chrome, cuivre, nickel, étain et tungstène -, pour 200 dollars chacun. Si leurs cours corrigés de l’inflation augmentaient sur une décennie, Simon s’engageait à lui payer la différence. S’ils baissaient, Ehrlich en serait de sa poche.

    Au cours des années 1980, la population mondiale a gagné 800 millions d’habitants. Et les cinq cours ont chuté. Sur d’autres périodes, le biologiste aurait gagné, objectent ses défenseurs. Ils n’ont pas tort. Des années de controverse sur la surpopulation n’avaient pourtant rien tranché, faute de prophétie suffisamment précise pour être démentie. Le pari a obligé Ehrlich à s’engager sur une date, et sur un indicateur.

    Le geste isolé de Julian Simon est devenu une industrie. Il soulève une question que les médias abordent rarement, celle du prix à payer pour avoir annoncé une catastrophe qui n’est pas advenue. Tout le monde a des opinions, peu de gens sont prêts à assumer des contraintes réelles dessus.

    Qui remportera l’élection ?

    Les marchés prédictifs, popularisés ces dernières années aux Etats-Unis, fonctionnent sur ce principe simple. Une plateforme pose une question fermée, datée et assortie d’une source de vérification. La Réserve fédérale baissera-t-elle ses taux en septembre ? Tel candidat remportera-t-il l’élection ? Chaque contrat vaut un dollar si l’événement se produit, zéro sinon. Son cours se lit comme une probabilité implicite : à 30 cents, le marché estime la chance à 30 %. Celui qui la juge sous-évaluée achète, celui qui la juge surévaluée vend.

    Deux sociétés dominent le secteur, Kalshi, une bourse américaine agréée par la CFTC, l’Agence fédérale de régulation des marchés, et Polymarket, né sur la blockchain. Selon le Pew Research Center, leur volume combiné de mises est passé de moins de cinq milliards de dollars en septembre 2025 à 24 milliards environ en avril 2026. Il y a un an, la maison mère du New York Stock Exchange a annoncé vouloir investir jusqu’à deux milliards de dollars dans Polymarket. Sur Kalshi, 80 % des volumes observés depuis l’été 2024 ont porté sur le sport. L’information que produisent ces marchés est le sous-produit d’une activité qui ressemble davantage à une salle de paris qu’à un institut de recherche.

    L’intuition est ancienne. En 1906, lors d’une foire agricole, on demande aux visiteurs de deviner le poids d’un bœuf après sa découpe. Le statisticien Francis Galton compile près de 800 estimations. Et, surprise, la médiane tombe à moins de 1 % du poids réel. En 1945, l’économiste Friedrich Hayek formalise l’idée que la connaissance utile est dispersée entre des millions d’individus et que le prix l’agrège. Un marché prédictif applique ce mécanisme, appelé « sagesse des foules », à des événements plutôt qu’à des marchandises. L’argent ne rend pas les parieurs moins partisans. Il donne du poids à ceux qui pensent que les autres se trompent et sont prêts à engager du capital pour le prouver.

    Entre la foule qui mise et celle qui commente, la différence tient à la sanction. Le psychologue Philip Tetlock a suivi pendant deux décennies les prévisions de centaines d’experts. Les résultats furent médiocres, en particulier chez les plus dogmatiques, et aucun n’en a payé le prix. Agacé par la profusion de pronostics au doigt mouillé lors de la campagne présidentielle américaine de 2012, l’économiste Alex Tabarrok proposait aux beaux parleurs de parier leur propre argent sur leurs prévisions. Il en a tiré une formule : « A bet is a tax on bullshit« , le pari est un impôt sur le baratin.

    Les doomers prophétisent l’extinction

    Miser impose une échéance, un seuil chiffré et un arbitre, trois éléments que le commentaire politique ou médiatique esquive volontiers. « L’Europe décroche », « La guerre mondiale menace », « La récession arrive » sont des phrases qui survivent longtemps à leur propre erreur. Transformées en contrat, elles deviennent vérifiables.

    Cette discipline heurte l’économie de l’attention. Une étude publiée en 2023 dans Nature Human Behaviour, portant sur 105 000 variantes de titres testées sur le site Upworthy, a montré que chaque mot négatif supplémentaire augmentait le taux de clic d’environ 2,3 %. Un article est récompensé quand il inquiète, un contrat prédictif est récompensé quand il tombe juste.

    C’est là que le pari rejoint l’espoir. L’économiste américain Bryan Caplan en a fait une méthode, en proposant publiquement des mises, le plus souvent contre des prédictions de ruptures brutales. Début 2020, il avait gagné les vingt d’entre elles arrivées à échéance, dont celle qu’aucun pays ne quitterait l’Union européenne avant le 1er janvier 2020, remporté à un mois près – le Brexit est devenu effectif le 30 janvier.

    Caplan a même parié sur la fin du monde avec le chercheur en IA Eliezer Yudkowsky, figure des « doomers », ces scientifiques qui prophétisent l’extinction du genre humain dès lors qu’une superintelligence artificielle échappera à tout contrôle. L’objection saute aux yeux : si l’humanité disparaît, personne n’encaisse… L’économiste l’a contournée en versant la somme dès aujourd’hui. Si le monde existe encore à l’échéance, Yudkowsky remboursera, selon la cote convenue.

    Probabilité de récession

    Le procédé essaime. Mi-août, onze chercheurs ont conclu sur X un pari sur une question que l’intelligence artificielle rend brûlante. Le PIB réel par habitant des Etats-Unis dépassera-t-il son précédent sommet d’au moins 15 % d’ici à la fin de 2033 ? Le philosophe William MacAskill et trois autres partisans d’une croissance explosive ont misé 115 000 dollars. En face, sept sceptiques, dont Alex Imas, un ponte de Google DeepMind, en alignent 460 000. La cote de quatre contre un revient à donner 20 % de chances à la rupture.

    Les plateformes prédictives reproduisent ce schéma à grande échelle. Au printemps 2025, les droits de douane de Donald Trump déclenchent une vague de pronostics alarmistes. La probabilité d’une récession américaine atteint 66 % en avril sur Polymarket et frôle 70 % début mai sur Kalshi. Quelques mois plus tard, elle retombe autour de 20 %. Les marchés s’étaient trompés au départ, comme beaucoup d’analystes, mais leur correction s’est lu en temps réel, transaction après transaction.

    Le pessimisme gratuit

    L’éditorialiste qui annonce un effondrement n’est guère pénalisé quand il se trompe, et il est célébré le jour où il a raison. Pour lui, le pessimisme est une option gratuite. Les marchés la rendent payante.

    Il faut pourtant se garder d’en faire des anxiolytiques. La littérature sur les paris documente depuis longtemps un biais favori/outsider, qui peut conduire à surévaluer les issues improbables. Début mars 2026, en pleine escalade militaire avec l’Iran, Polymarket affichait 22 % de probabilité qu’une arme nucléaire explose avant la fin de l’année. Le pari a été supprimé quelques jours plus tard, sous la pression publique. La frontière morale est nécessaire. En 2003, le Pentagone avait imaginé un Policy Analysis Market destiné à anticiper l’instabilité au Moyen-Orient. Deux sénateurs l’ont rebaptisé « Marché à terme du terrorisme ». Le projet a été enterré en quarante-huit heures.

    Reste la manipulation. Les 6 et 15 avril 2026, près des pistes de Roissy, un homme approche une source de chaleur d’un capteur de Météo-France. La température relevée bondit de quatre à cinq degrés en douze minutes. Sur Polymarket, un parieur avait misé sur un maximum parisien à 21 puis 22 degrés, pour 34 000 dollars de gains cumulés. Météo-France a porté plainte. Le marché n’est jamais plus fiable que la source qui le règle.

    Le prix de la France se forme sans les Français

    Nos pouvoirs publics ont tranché quant à l’utilité de ces oracles, privant le pays de l’accès à un outil essentiel pour lire le futur. En novembre 2024, après qu’un trader français eut engagé plus de 30 millions de dollars sur la victoire de Donald Trump, l’Autorité nationale des jeux (ANJ) a qualifié Polymarket de jeu d’argent non autorisé et obtenu son géoblocage. Le site a tout de même reçu plus de 500 000 visites françaises en juin 2026. Le 16 juillet, l’ANJ a ordonné aux fournisseurs d’accès de le couper. Polymarket, qui conteste la décision, réclame un autre cadre réglementaire.

    Au 20 septembre, le marché consacré à l’élection présidentielle de 2027 dépassait les 136 millions de dollars de volume cumulé, avec Marine Le Pen donnée à 38 % et Edouard Philippe à 25 %. Il n’y avait pas encore de contrat ouvert sur d’éventuelles difficultés liées à la situation de nos finances publiques. L’année dernière, un contrat sur la dégradation de la note souveraine française avait vu le jour. Ces marchés peuvent surestimer une récession, sous-estimer une guerre, céder au goût du spectaculaire. Ils ne fabriquent pas de bonnes nouvelles. Mais ils obligent les prophètes de malheur à donner une date et une probabilité. Annoncer le pire coûte désormais quelque chose. C’est un début.



    Source link : https://www.lexpress.fr/economie/high-tech/les-marches-predictifs-un-pari-contre-lapocalypse-par-robin-rivaton-X2UPWKSLJBHQLIV33ME3W2N66U/

    Author : Par Robin Rivaton

    Publish date : 2026-10-18 09:30:00

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