Notre Révolution inachevée peut-elle expliquer l’ampleur de l’agitation et les violences qui grondent depuis le 17 octobre dans les rues de nos villes ? Communément admise, en tout cas, l’idée que nous aurions, nous, Français, hérité d’une tradition révolutionnaire qui nourrirait nos envies d’insurrection, notre talent pour le chaos.
Mais est-ce si vrai ? Auteur d’une remarquable biographie de Vivant Denon parue en septembre (Tallandier), spécialiste du XVIIIe siècle, Emmanuel de Waresquiel met un peu d’ordre dans la filiation souvent brandie, parfois fantasmée, entre les événements d’hier et le soulèvement présent.
L’EXPRESS : « La France est tellement douée pour faire la révolution », a déclaré Donald Trump avant même le début des violences. Que vous inspire cette affirmation ?
Emmanuel de Waresquiel : Il est vrai que nous avons l’humeur révolutionnaire. Le prince de Ligne avait senti ce changement dans les années 1780. « Si les Français cessent d’être enfants, je n’en réponds plus. S’ils ne sont plus chantants et dansants et galants, les Français deviendront des fous furieux. » Peut-être depuis 1789 sommes-nous devenus trop sérieux. Je vois deux conditions dans le passage de l’émeute à la révolution – et nous n’y sommes certainement pas encore aujourd’hui – : prendre le pouvoir en place pour beaucoup plus puissant et terrible qu’il ne l’est réellement dans ses moyens comme dans sa volonté de résister ; mettre ses rêves au bout de son fusil à la façon des « glorieux combattants de l’utopie » qu’évoque Victor Hugo dans Les Misérables en parlant des révolutionnaires de 1832 campés sur leur barricade de la rue de la Chanvrerie.
Il est vrai que nous sommes les champions des envahissements parlementaires, en 1793, en 1795, en 1848, en 1870. On marche aussi sur la chambre des députés en février 1934. Hugo, encore lui, disait préférer l’original à la copie en parlant des révolutions du XIXe siècle qui sont pour la plupart – si j’en excepte la Commune de 1871 – des révolutions d’imitation.
Lorsque la légalité nous paraît défaillante, nous allons chercher une légitimité supérieure incarnée dans la rue
Notre révolution de 1789-1794 met au jour un antagonisme politique qui est peut-être l’une des clefs d’explication de cette appétence révolutionnaire à la française. Lorsque la légalité – des élections, de la représentation parlementaire – nous parait défaillante, nous allons chercher une légitimité supérieure incarnée dans la rue par un « peuple souverain » dont on n’a jamais dit ce qu’il était, au nom de principes – la liberté, l’égalité, la fraternité – qui pour être tout aussi abstraits n’ont pas été mieux définis. On les a placés si haut en 1789 que nous continuons à courir après. Les horizons ne sont jamais plus beaux que lorsqu’ils sont lointains. Je pense au principe d’égalité des droits de l’Homme et du citoyen d’août 1789. Au départ le texte ne dit pas ce qu’il est : égalité civile, égalité politique, égalité sociale ?
Il faut compter aussi avec certains invariants psychologiques qui parfois échappent à l’historien. Dans sa Vie de Henri Brulard, Stendhal dit quelque part des Français qu’ils sont vaniteux et ne savent écouter qu’eux-mêmes. Je plaisante à peine.
Vous avez, dans vos écrits, cité les héritages politiques de 1789 : une culture de l’affrontement en lieu et place du compromis, et en effet cette hésitation permanente entre deux légitimités, l’une parlementaire et indirecte, et l’autre, directe cette fois, par la rue ou le référendum. La Révolution française portait aussi en son sein de nobles idéaux d’égalité, de liberté… Les bâtiments publics brûlés, les commerces pillés, ont-ils quelque chose à voir avec ces legs ?
En 1789, les idéaux des Lumières étaient portés par les élites des sociétés de pensée, des loges maçonniques, des académies savantes de provinces, qui d’ailleurs appartenaient autant à la bourgeoisie qu’à la noblesse et au clergé. Ce sont elles qui font dire à Chateaubriand que la révolution était achevée avant même d’avoir commencé. En juillet le peuple des faubourgs parisiens ne marche pas d’abord sur la Bastille mais attaque et brûle les barrières d’octroi du mur des fermiers généraux par où l’on taxait les denrées alimentaires et les boissons à leur entrée en ville. Souvenez-vous de ce « mur murant Paris (qui) rend Paris murmurant ». On a voulu oublier ces émeutes là parce qu’elles s’inscrivaient trop clairement dans une vieille tradition des « émotions » frumentaires et antifiscales. Et en effet pour des raisons climatiques très conjoncturelles qui met à mal cette fameuse « soudure » des récoltes de 1788 et 1789, le prix du blé triple à Paris en juillet 1789.
On pourrait en dire autant de nos émeutes : l’inflation, le prix de l’essence. On pourrait aussi dire le contraire. Les black blocs se fichent pas mal des principes de 1789. Ils l’ont bien prouvé en défigurant la statue de la République sur la place du même nom à Paris. S’ils s’inscrivent dans une tradition politique, ce serait plutôt celle du philosophe anarchiste allemand Max Stirner. Il n’y a qu’un pas entre le : « Ma politique est fondée sur rien » de Stirner au : « Nous sommes ingouvernables » de nos modernes nihilistes. Tout ce qui représente le pouvoir et le capitalisme est bon à prendre et à incendier, des boutiques Vuitton aux mairies et aux commissariats de police. S’il fallait trouver un écho à cela ce serait peut-être celui des incendies de la Commune à Paris en mai 1871.
On a le sentiment que le pouvoir est dépassé. Presque vacant. N’est-ce pas une similitude avec 1789 ?
Oui, les révolutions sont souvent les filles de périodes de vacances ou de vides de pouvoir. En 1789, le roi est nu. Il a perdu toute autorité sur son administration comme sur son armée. D’ailleurs, c’est bien son régiment des Gardes françaises chargé de la police parisienne qui le premier fait défection et se retourne en juillet du côté de la révolution.
Pire encore, il n’incarne plus tout à fait la nation et a perdu une bonne partie de sa légitimité de droit divin. Les Lumières jouent un rôle essentiel dans ce processus,à coup de pamphlets et de caricatures. On avait désacralisé le roi bien avant qu’on ne le guillotine place de la Révolution, le 21 janvier 1789.
Nous sommes plutôt ici du côté des émeutes urbaines
Il serait absurde de comparer Emmanuel Macron à Louis XVI mais depuis l’échec de sa majorité aux élections européennes de 2024, depuis la dissolution de l’Assemblée nationale qui s’en est suivie, n’a-t-il pas lui-même contribué à fragiliser sa propre légitimité ? Il ne choisit aucune des deux voies conformes à l’esprit de la Ve République, la voie gaullienne de la démission (en 1969) ou la voie mitterrandienne de la cohabitation (en 1986). Depuis deux ans le gouvernement ne gouverne pas, faute de majorité parlementaire, mais j’enfonce une porte ouverte.
Hier, les révolutionnaires prenaient d’assaut la Bastille parce qu’ils avaient besoin de poudre ; aujourd’hui, nous voyons des individus pénétrer dans des magasins et en ressortir les bras chargés de biens de consommation… On a l’impression que l’ultra consumérisme remplace la lutte sociale.
Oui et voilà pourquoi il serait un peu rapide et inexact, au vu de l’histoire, de parler de révolution. Nous sommes plutôt ici du côté des émeutes urbaines. Nous ne sommes pas plus au bord d’une guerre civile. Pour qu’il y ait guerre civile, il faut être deux. Or personne n’a encore vu les représentants de cette fameuse « majorité silencieuse » défiler sur les Champs-Elysées comme ils l’avaient fait le 30 mai 1968 à la suite de l’allocution radio du Général de Gaulle, après deux mois de contestations étudiantes et de grèves ouvrières. Et encore moins combattre les émeutiers. On se désole certes, mais tout se passe comme si une grande partie de la population avait décidé de s’en tenir à une sorte de colère doloriste à demi apathique. Des larmes, pas de sang.
Les révolutionnaires d’hier sont devenus les victimes d’aujourd’hui
Quant aux acteurs des récents pillages et vandalismes, ils n’ont vraiment rien à voir avec les révolutionnaires de 1789 ou ceux des sections sans culottes de 1793. Ces derniers appartiennent à la boutique et aux corporations de métiers de l’artisanat parisien, bref, à la petite et moyenne bourgeoisie, au risque d’un anachronisme. Les révolutionnaires d’hier sont devenus les victimes d’aujourd’hui.
L’anticapitalisme des émeutiers n’est que de façade
On attend un travail précis sur la sociologie exacte des émeutiers d’octobre mais on sait déjà un peu d’où ils viennent. Les clivages politiques et sociaux français ont longtemps opposé les campagnes aux villes. Souvenons-nous du fameux « bulletin de vote » de l’électeur rural du discours de Gambetta à Château-Chinon en octobre 1877. Il s’agissait de rallier les campagnes à la République. Ces clivages anciens se déplacent et se complexifient depuis plusieurs dizaines d’années d’une nouvelle fracture – et elle est abyssale – entre villes et banlieues.
Enfin, pour revenir aux émeutiers, leur anticapitalisme n’est que de façade. Ce sont des consuméristes en puissance qui ne veulent du marché que ce qui est gratuit, par la violence et tout de suite. Je laisse l’analyse de leurs conditions sociales et de leurs difficultés d’intégration aux sociologues et aux politologues des plateaux de télévision. Il n’empêche que s’il est un invariant qui rapproche nos émeutiers contemporains des révolutionnaires, c’est bien celui du ressentiment et de la revanche sociale. On luttait en 1789 pour en finir avec cette « cascade de mépris » des ordres et des privilèges de toute nature qui caractérisait l’ancien régime, au nom de l’égalité, de la nation et de la patrie. Les pilleurs d’octobre et leurs alliés anarchistes « objectifs » ont franchi un nouveau mur de verre. Leur haine fascinée pour les « riches » s’est étoffée d’une autre, autrement plus redoutable, pour le pays – jusqu’à sa langue – dans lequel ils vivent et dont ils sont en principe les citoyens.
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Author : Laureline Dupont
Publish date : 2026-10-20 10:00:00
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