Parce que la santé scolaire accompagne les enfants de toutes les classes sociales pendant une grande partie de leur développement, elle est le meilleur levier disponible pour contribuer à protéger leur santé physique et psychique, développer leur autonomie et faciliter leur accès aux soins quand ils en ont besoin. Faire de la jeunesse une priorité pour la prévention en France appelle à donner à la santé scolaire les moyens de devenir le bras armé de la politique de santé publique de l’enfance.
La prévention et la santé scolaire s’articulent étroitement pour construire, dès l’enfance, un environnement qui favorise la meilleure santé possible. La santé scolaire doit permettre à chaque enfant de grandir et d’apprendre dans de bonnes conditions. Elle prend forme dans les conditions de vie et d’éducation, la qualité de l’alimentation, l’activité physique, le sommeil, les relations avec les autres, la sécurité affective et physique, l’habitat et l’environnement salubres et sûrs. Elle se construit aussi par l’éducation à la santé : comprendre son corps, reconnaître ses besoins, apprendre à demander de l’aide et à apprécier la fiabilité d’une information. Ces apprentissages ne peuvent cependant compenser, à eux seuls, un logement insalubre, une alimentation inaccessible ou une école où l’on subit des violences.
Les établissements scolaires offrent un lieu privilégié pour agir sur ces déterminants et atteindre des enfants que les dispositifs reposant sur une démarche des familles rejoignent moins facilement. Il faut associer les élèves, les parents, les équipes éducatives, les collectivités et les professionnels de santé. L’école de demain pourrait être un lieu où l’on ne reste pas assis sur sa chaise de longues heures durant la journée, mais où l’on bénéficie de bureaux assis-debout, où l’on apprend en marchant, où la cuisine avec les produits frais du marché font partie des apprentissages élémentaires et quotidiens. Ce sont des principes de l’école promotrice de santé développé par l’Organisation mondiale de la santé et l’Unesco.
La prévention scolaire peut produire des bénéfices mesurables
Cette ambition dispose de fondements scientifiques. Dans la revue Cochrane, une étude de Langford et ses collègues, publiée en 2014, réunissait 67 essais randomisés portant sur des interventions à l’échelle de l’école. Elle retrouve des bénéfices, généralement modestes, sur certains indicateurs d’activité physique, d’alimentation, de tabagisme et de harcèlement subi. La qualité des preuves est faible à modérée et les résultats ne sont pas positifs pour tous les domaines mais l’enseignement est précis : les programmes doivent être choisis, mis en œuvre et évalués, plutôt que considérés comme utiles du seul fait qu’ils parlent de santé.
Dans l’essai européen Seyle, publié dans The Lancet en 2015, 11 110 adolescents de 168 établissements ont été répartis entre plusieurs stratégies de prévention et un groupe témoin. A douze mois, le programme éducatif Youth aware of mental health était associé à moins de nouvelles tentatives de suicide déclarées (0,70 % contre 1,51 % dans le groupe témoin).
L’essai britannique Inclusive, publié en 2018, apporte encore un autre exemple. Dans quarante établissements secondaires, une intervention associant participation des élèves, formation des adultes et compétences sociales et émotionnelles a réduit modestement le harcèlement subi après trois ans, sans effet démontré sur le critère principal d’agressivité. Agir sur le fonctionnement de l’établissement peut donc améliorer certains résultats de santé, à condition d’accepter une évaluation qui en documente aussi les limites.
Des professionnels dont les moyens ne permettent plus de tenir les missions
En novembre 2022, l’Education nationale dénombrait 789 médecins titulaires en fonction et 7 660 infirmiers titulaires (hors contractuels), avec 45 % de postes vacants. Les femmes représentaient plus de 95 % de chacun de ces effectifs. Un rapport parlementaire de 2023 signalait un âge moyen de 54,9 ans chez les médecins titulaires avec 35 % d’entre eux âgés de plus de 60 ans. Le renouvellement appelle donc une politique durable, attentive aux carrières et aux conditions d’exercice.
L’entrée dans le métier intervient souvent après une première expérience professionnelle. Au concours des médecins scolaires de 2025, 21 personnes ont été admises pour 28 postes offerts ; toutes étaient des femmes, d’un âge moyen de 43,5 ans. Il faudrait faire connaître cette filière médicale plus tôt, tout en valorisant les parcours de reconversion.
Les élèves connaissent une couverture inégale du personnel de santé scolaire. Selon un rapport de la Cour des comptes de 2018, seuls 18 % des enfants bénéficiaient de la visite médicale de leur sixième année et 62 % du dépistage infirmier de leur douzième année. Ces chiffres sont certes un peu anciens. L’absence d’un suivi national suffisamment actualisé constitue elle-même une faiblesse du pilotage.
Comment attirer des professionnels de santé vers les écoles si leurs études ne leur permettent pas de découvrir la santé scolaire ? Comment susciter des vocations sans enseignements dédiés, sans stages et sans rencontres avec ceux qui exercent ces missions ? L’attractivité se construit dès l’université, en donnant toute leur place à la prévention et à la santé de l’enfant. Créer une filière universitaire permettrait de rendre ces carrières visibles et reconnues. Elle offrirait un réseau d’expertise précieux pour les professionnels en poste mais aussi pour le ministère au moment d’élaborer sa politique de santé scolaire. Mais pour que les professionnels de santé choisissent l’école, il faudrait d’abord que leur formation leur en ouvre les portes.
Relier la santé scolaire à une politique de prévention de l’enfance
Dans cette période de mal-être et de tensions dans les lycées, accueillir davantage de jeunes professionnels de santé dans les établissements contribuerait à renforcer le lien entre éducation et santé. Une plus grande proximité générationnelle faciliterait la confiance et le dialogue, aidant les élèves à mieux exprimer leurs besoins et leurs éventuelles difficultés. De jeunes infirmières et médecins parleraient mieux aux jeunes et rendraient la prévention plus accessible et plus concrète. Des stages encadrés permettraient aux étudiants en santé (internes de médecine, élèves infirmières, élèves psychologues) de participer à cette mission, aux côtés des équipes de santé scolaire. Ce serait une manière supplémentaire de mieux accompagner les élèves tout en suscitant des vocations pour la santé scolaire.
Mais le problème ne se réduit pas au nombre de professionnels. La Cour des comptes relevait en 2020 un cloisonnement des métiers et une organisation empêchant d’évaluer correctement l’activité et ses effets. Un enfant peut ainsi relever successivement de la PMI, de la santé scolaire, de la médecine de ville et d’un service spécialisé, sans que la continuité du parcours de santé soit suffisamment organisée. Les programmes collectifs ont eux aussi besoin d’une expertise commune, de moyens identifiés et d’un suivi.
C’est pour répondre à ces difficultés, mais aussi pour mieux associer la santé scolaire aux grands défis de santé du pays, que nous proposons de rattacher les services de santé scolaire au ministère chargé de la Santé, dans une coopération organisée avec l’Education nationale. La Santé aurait la responsabilité du pilotage de la santé scolaire, dont on vient de souligner son manque actuel, et prendrait aussi en charge leurs moyens et leur articulation avec les autres services de prévention. L’Education nationale conserverait la responsabilité des apprentissages, de l’organisation scolaire et d’un climat éducatif favorable à la santé. Les programmes seraient construits ensemble, avec les collectivités et les familles. La santé scolaire veillant aux rythmes scolaires et au bien-être des élèves.
Nos propositions sont certes audacieuses car elles sont loin d’être consensuelles. Déjà, elles se heurtent depuis plusieurs années à une forte opposition des professionnels de santé scolaire eux-mêmes, médecins comme infirmières et psychologues. Leurs syndicats défendent avec vigueur le statu quo en dépit des constatations qu’ils partagent tous amplement. Le rapport parlementaire de 2023 défendait d’ailleurs le maintien de la santé scolaire à l’Education nationale ; un rapport du Sénat en 2024 examinait plusieurs options possibles. Nous défendons celle d’un rattachement au ministère de la Santé parce qu’il pourrait réunir les responsabilités de formation, de prévention et de continuité des parcours. Parce qu’en l’absence de pilotage, la santé scolaire semble laissée à l’abandon par l’Etat. Les médecins scolaires ne participent pas aux réunions scientifiques stimulantes organisées au ministère de la santé ou dans les agences de santé publique. Ils présentent peu de travaux de recherche aux congrès médicaux. Force est de constater que transplantés dans un terreau qui n’était pas le leur, la greffe de ces professionnels de santé dans le giron de l’Education n’a pas pris.
Le premier bénéfice attendu est d’abord d’être plus performant dans le domaine de la prévention : donner aux établissements un accès régulier à des équipes capables de sélectionner des interventions éprouvées par la meilleure connaissance scientifique du moment, former les enseignants, analyser les besoins locaux et mesurer avec rigueur les effets sur les inégalités. Cette organisation doit aussi permettre de relier un repérage pertinent à une aide de qualité.
La réforme de la santé en prison fournit un précédent institutionnel à examiner avec attention. La loi du 18 janvier 1994 a confié les soins aux personnes détenues au service public hospitalier. L’évaluation Igas–IGSJ du plan 2010–2014 indique que les personnels sanitaires ont doublé entre 1997 et 2013, tandis que la population carcérale n’augmentait que de 25 %. Elle décrit cependant des difficultés de recrutement. Ces constats ne permettent pas encore d’attribuer au seul changement de tutelle l’amélioration de la santé des prisonniers ou de l’attractivité des professionnels.
Des équipes présentes dans les écoles et reliées aux ressources du territoire
Chaque équipe de santé scolaire pourrait bénéficier d’un partenariat hospitalier et universitaire local, en lien avec les médecins de ville, la protection maternelle et infantile, les centres médico-psychologiques et les maisons des adolescents. Les médecins et infirmiers scolaires resteraient au plus près des élèves, dans les établissements et les centres médico-scolaires. Les partenaires apporteraient leur expertise, leur soutien à la formation et des possibilités d’avis spécialisés.
Ainsi, les établissements recevraient l’appui scientifique nécessaire pour construire et évaluer des programmes de prévention adaptés et assurer aux familles des relais clairement identifiés en cas de besoin de bilans ou de soins. L’expertise des infirmiers, des psychologues et des assistants de service social doit être pleinement reconnue, aux côtés de celle des médecins et des enseignants. Le respect du secret médical, des règles de consentement et la place donnée à la parole de l’enfant seront indispensables pour préserver la confiance. Le temps consacré aux élèves et les ressources allouées à la prévention seraient explicitement identifiés et sécurisés.
L’engagement territorial doit porter sur un diagnostic partagé des besoins, des professionnels identifiés et un programme pluriannuel de prévention. Son évaluation doit porter sur la couverture des interventions, leur qualité, les délais d’accès aux soins et les écarts entre territoires et milieux sociaux. Les bénéfices pour la santé des enfants et les éventuels inconvénients doivent être mesurés rigoureusement.
Restaurer l’attractivité exige aussi une expertise reconnue et des possibilités d’agir. Les médecins recrutés par concours bénéficient d’une formation statutaire à l’École des hautes études en santé publique, à Rennes (EHESP). Leur expertise mérite une meilleure reconnaissance. Il n’est pas acceptable par exemple, que les médecins scolaires n’aient dans les faits pas le droit de prescrire. Le rapport sénatorial de 2019 rappelait que ce droit de prescrire était limité par un refus de remboursement qui imposait de nouvelles consultations aux familles. Or la prescription par le médecin scolaire peut faciliter les suites d’un dépistage sans entraîner la multiplication d’examens inutiles. Prenons un enfant chez lequel le médecin scolaire repère des difficultés de langage justifiant un bilan orthophonique, sa famille ne devrait pas avoir à multiplier les consultations pour obtenir la prescription nécessaire.
Nous proposons de construire une filière universitaire de médecine scolaire. Une formation spécialisée transversale en médecine scolaire existe certes depuis 2020. Elle constitue un point d’appui pour développer des terrains de stage, des postes d’enseignants-chercheurs, une recherche sur la prévention en milieu scolaire et des perspectives de carrière universitaire. Nous préconisons d’aller plus loin, et créer une spécialité médicale à part entière, comme dans le cas de la médecine du travail. L’avantage d’une filière académique sera de construire une expertise internationale de haut niveau dans un domaine où la France a des atouts considérables et peut disposer d’un leadership incontestable en Europe. Les travaux de recherche dans ce domaine permettront de mieux évaluer les programmes réalisés dans les territoires, de disposer de comparaisons rigoureuses, de proposer les dernières innovations au service de la santé des enfants.
Les étudiants des différentes professions de santé pourraient participer à ces recherches dans un cadre supervisé. Ils apprendraient à travailler avec les enseignants et à mieux comprendre les déterminants sociaux et environnementaux de la santé. Leur présence compléterait les équipes permanentes.
Nous savons que le pays fait face à de lourdes contraintes budgétaires mais nous soutenons qu’il est possible d’agir vite pour peu que l’on réalise à quel point l’investissement est rentable pour la nation. S’il faut financer une telle ambition, il faudra parallèlement en mesurer ses effets et la corriger si elle n’atteint pas ses objectifs. Certaines interventions ont des bénéfices sanitaires démontrés souvent accompagnés de bénéfices économiques rapides ; mais cela ne permet pas de promettre que toutes s’autofinanceront à court terme. Les rémunérations, les recrutements, la formation et l’évaluation devront faire l’objet de budgets dédiés et fléchés. La responsabilité des politiques publiques dans ce domaine est d’organiser une prévention démontrée efficace et sûre et dont chaque enfant et l’ensemble de la collectivité puissent bénéficier.
Un enfant doit pouvoir grandir sans peur, apprendre dans un environnement protecteur tant pour sa sécurité que pour sa santé et trouver de l’aide avant que ses difficultés ne s’installent et ne s’aggravent. Prendre soin de la jeunesse, c’est aussi prendre soin de la démocratie : l’intérêt des enfants doit guider nos choix collectifs.
*Antoine Flahault, professeur de santé publique à l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris (AP-HP) et à l’Université Paris Cité (Inserm IAME), auteur de Prévention positive (Flammarion).
David Smadja, professeur d’hématologie à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité (Inserm PARCC), responsable de la commission santé du Laboratoire de la République, auteur de Grandir sans peur (Éditions de l’Observatoire).
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Author : Par les Pr Antoine Flahault et David Smadja*
Publish date : 2026-10-22 04:40:00
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