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    « J’ai peur, mais je suis venue quand même » : à Angers, une mobilisation sous contrôle malgré quelques tensions

    IntelliNewsBy IntelliNewsoctobre 26, 2026Aucun commentaire8 Mins Read
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    Ses béquilles claquent sur le sol au même rythme que les applaudissements réguliers de la foule. Malgré une attelle au pied, la pluie qui s’abat sur Angers et l’interdiction préfectorale de manifester dans le centre-ville de la capitale du Maine-et-Loire, Julie* ne se voyait pas rester chez elle en ce samedi 24 octobre. Etudiante en danse contemporaine, venue manifester avec sa mère, professeure de lettres dans le public, la jeune femme est en colère. Elle évoque la baisse drastique des budgets de la Culture (-62 %) décidée par le conseil régional des Pays de la Loire en 2024, la dégradation des conditions de travail dans l’enseignement public, la situation des lycéens… Et l’interdiction de se mobiliser, annoncée la veille, qui n’arrange rien. « Je me bats contre un pouvoir qui dicte lui-même de quelle manière on devrait le contester, quand et pourquoi », lâche-t-elle en suivant tant bien que mal un cortège fourni.

    Depuis 13 heures ce samedi, plusieurs milliers de manifestants – 3 500 selon les autorités, 8 000 selon les organisateurs – ont défié, comme elle, les ordres du préfet pour se rejoindre en plein centre-ville d’Angers. Boulevard du Maréchal-Foch, l’ambiance est plutôt bon enfant : une fanfare bat le rythme au milieu du cortège, des gilets jaunes défilent aux côtés des étudiants et des retraités, les drapeaux des syndicats se mêlent à ceux, plus rares, du Nouveau parti anticapitaliste (NPA), de Lutte ouvrière ou de La France insoumise (LFI), et quelques parents sont même venus avec leurs enfants. « Les droits de l’homme ne sont pas une option » ; « L’essence flambe, nos salaires calent » ; « Tu l’as, ta République en marche », peut-on lire sur certaines pancartes, quand d’autres sont un peu plus vindicatives. « Recyclez vos déchets, n’en faites pas des ministres » ; « Passe ton Capes pour pas devenir CRS », « L’essence coûte un bras, la police s’occupe de l’autre », brandissent certains manifestants. Beaucoup sont venus équipés de masques et de lunettes, se préparant à quelques tensions avec les forces de l’ordre.

    L’affrontement ne tarde pas. A 14h33, à peine une demi-heure après le début de la marche, les policiers regroupés boulevard Foch lancent abondamment des premiers gaz lacrymogènes pour disperser la foule et l’éloigner de l’hôtel de police et de la gare, considérés comme des sites sensibles. Les manifestants reculent, insultant copieusement les fonctionnaires. « Ils vont nous nasser », s’inquiète Gérard, 76 ans, dont 50 à militer avec la CGT. Le retraité a l’habitude de ce type de mobilisations : malgré la fumée acide, il retrouve en quelques secondes son épouse dans le brouhaha, et s’éloigne en vitesse des nuages de fumée. « La dernière fois, ils balançaient des gaz du haut des toits, mais ça ne nous empêchera pas de venir », lâche-t-il. Drapeau du syndicat en étendard, ce septuagénaire affirme être venu marcher pour montrer son désaccord avec la réforme des retraites, témoigner de la précarité dans laquelle l’inflation a plongé certains retraités, et soutenir les lycéens. « On est tous dans la même galère. Et quand je vois comment ça se matérialise chez certains, ça me fait vraiment peur », confie-t-il, évoquant l’assassinat raciste d’un jeune d’origine africaine à Trappes (Yvelines), la veille.

    Sécurité privée et rideaux fermés

    Les yeux rouges, Chloé tente également de se mettre à l’abri des gaz lacrymogènes, avec son amie Maëlle. A 27 ans, les deux jeunes femmes indiquent vouloir « se battre pour leurs droits ». « J’ai peur, mais je suis venue quand même. Il faut que les choses changent », plaide Chloé, factrice dont le salaire ne dépasse pas les 1 600 euros par mois. La fonctionnaire sait bien que la manifestation a été interdite, et ne veut ni finir en garde à vue, ni passer la journée « à se faire gazer, voire pire ». Comme tant d’autres, elle ne cautionne pas la casse ou les pillages qui ont émaillé des manifestations partout en France la semaine précédente. « Il ne faut pas que ça nuise à nos revendications. Mais il faut doser : les gens ne retiennent que ça, alors que des milliers de personnes se mobilisent tout à fait pacifiquement », plaide-t-elle, désignant du menton le cortège qui tente de se réunir pour marcher vers les berges.

    La semaine précédente, la manifestation qui avait regroupé près de 10 000 personnes dans la capitale de l’Anjou a en effet largement dégénéré. En marge du mouvement officiel, des groupuscules ont visé, dès le début d’après-midi, le commissariat de la ville, s’attaquant aux forces de l’ordre en sous-effectif. La mairie a également été prise pour cible, tandis qu’une fenêtre de la préfecture a été fracturée et qu’une tentative d’incendie y a été contrôlée par un agent. Une tentative d’intrusion au château d’Angers, emblème de la ville, a également été constatée par les autorités. « Les personnes qui ont visé ces bâtiments avaient plutôt un profil d’ultragauche, étaient parfois identifiées par les services et équipées pour s’en prendre aux forces de l’ordre et s’attaquer aux symboles de l’Etat », récapitule auprès de L’Express Anthony Lusson, adjoint à la sécurité et à la prévention de la mairie d’Angers.

    En fin de journée, des groupes distincts ont également profité de la situation pour casser ou abîmer une douzaine de vitrines, et piller un magasin de sport et une supérette. « C’était un tout autre profil, que l’on pourrait qualifier de délinquance d’opportunité. Certains ont même volé des bonbons”, soupire l’élu. Une semaine plus tard, des mesures strictes ont été prises en prévision de nouveaux débordements : une vingtaine d’agents de sécurité privée ont été déployés par la mairie devant les commerces du centre-ville, et les effectifs de police ont été revus à la hausse.

    « Il y a eu une vraie prise de conscience au niveau local, les dispositifs du 24 octobre ont fait l’objet d’intenses réunions tout au long de la semaine entre le préfet, le directeur de la police nationale et la mairie », raconte Benoît Renault, secrétaire départemental du syndicat de police Un1té pour le Maine-et-Loire. Partout dans la ville, de nombreuses banques, supérettes ou magasins ont également été barricadés, et certaines vitrines vidées de leurs articles. « A 15 heures, je baisse le rideau », indique la gérante d’un tabac, dépitée. Sept jours plus tôt, elle a été forcée de fermer sa boutique en catastrophe, impressionnée par « une bande de jeunes qui jouaient au jeu du chat et de la souris avec les policiers » en marge des manifestations.

    « Le service public s’effondre »

    Mais en ce samedi 24 octobre, la mobilisation se déroule sans incident majeur. Plusieurs moments de tension font légèrement monter la pression, notamment lorsque la foule se place face à plusieurs dizaines de policiers sur les marches de l’hôtel de ville, en milieu d’après-midi. Pour les disperser, les agents font un usage massif de gaz lacrymogènes et de grenades assourdissantes. Sorti soudainement des rues adjacentes, un groupe de cinq personnes habillées de noir, visage couvert, tente de casser la vitrine d’une banque : hué par le reste des manifestants, qui leur hurlent de « se casser », le petit commando abandonne rapidement son entreprise et disparaît. Tentant d’échapper aux gaz, le cortège remonte péniblement jusqu’à la gare sans parvenir à s’en approcher – le hall est tout de même évacué et les commerces fermés en prévision.

    « J’avais hésité à venir à cause de ce genre de tensions, mais je ne regrette pas », confie une urgentiste en blouse blanche, masque FFP2 sur le nez. Sonia n’avait jamais manifesté jusqu’à présent, et a commencé à se mobiliser il y a trois semaines pour soutenir le mouvement étudiant et son compagnon, professeur dans un lycée. Dans l’hôpital où elle travaille, dans la Sarthe, les mois de novembre et décembre s’annoncent tendus. Il manquera neuf équivalents temps plein de médecins, tandis que la nuit, des patients peuvent déjà attendre 12 heures aux urgences. Les lits d’aval manquent, des cas psy « en grande précarité » échouent pendant des jours dans les couloirs faute de places dans une structure spécialisée. « Le service public s’effondre et le gouvernement ne réagit pas », regrette Sonia. « Et en attendant, on met le matériel avant les vies humaines dans les manifs », fait valoir l’urgentiste, qui se dit « choquée » par les « blessures de guerre » de certains lycéens gravement touchés lors des précédentes mobilisations.

    Quelques centaines de mètres plus loin, Thierry, gilet jaune sur le dos, reprend les chants qu’il entonnait déjà lors des manifestations de 2019. « Ne nous regardez pas, rejoignez-nous », scande-t-il à l’adresse des curieux qui observent le cortège depuis leurs balcons. « Moi j’ai remis mon gilet pour montrer qu’on est encore présents, je voudrais une renaissance du mouvement », espère-t-il, défendant toujours les mêmes revendications : le prix « indécent » du gasoil, du loyer, des courses hebdomadaires. « Tout augmente mais jamais les salaires, c’est de la folie. Le peuple en a marre », expose-t-il avant d’être coupé par un énième largage de gaz lacrymogènes. « On a l’habitude, on sait qu’on va en bouffer », commente-t-il avant de rebrousser chemin.

    La manifestation se termine sans heurts. Selon les autorités, 19 personnes ont été interpellées en fin de journée, mais aucune « deuxième vague » de casseurs n’a été constatée. « Le même groupe d’une cinquantaine de personnes était à l’affrontement avec les forces de police, mais ni l’hôtel de ville, ni la préfecture, ni le commissariat n’ont été touchés ou directement visés, précise à L’Express Anthony Lusson. Les sanctions à l’encontre des manifestants arrêtés la semaine précédente ont peut-être été dissuasives : sur les 13 personnes placées en garde à vue après le 17 octobre, plusieurs ont déjà été jugées en comparution immédiate, parfois condamnées à des peines de prison ferme.

    *Le prénom a été modifié.



    Source link : https://www.lexpress.fr/societe/jai-peur-mais-je-suis-venue-quand-meme-a-angers-une-mobilisation-sous-controle-malgre-quelques-PDOMRL7E2BAE5BSCXFAKW4MXGM/

    Author : Céline Delbecque

    Publish date : 2026-10-25 11:45:00

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