Beaucoup craignaient que le beau voyage d’Anthropic dans l’IA ne se termine comme celui du Titanic : dans un iceberg. En l’occurrence, celui de ses imposantes pertes nettes, évaluées à 80,7 milliards de dollars et équivalentes à cinq fois son chiffre d’affaires au premier semestre 2026. Ce chiffre, ébruité dans la presse ces dernières semaines, étayait un soupçon : l’idée que l’industrie IA dépense bien trop d’argent comparé à ce qu’elle rapporte. Un constat peu rassurant, avant l’entrée en Bourse d’Anthropic prévue mi-novembre et très attendue par le secteur.
Lundi 26 octobre, le dépôt auprès du gendarme boursier américain (SEC) du prospectus S-1 officialisant le projet de cotation d’Anthropic, a rassuré les marchés sur deux points. Les pertes ? « Une anecdote comptable », balaie auprès de L’Express Matéis Mouflet, analyste au sein du courtier XTB France. La quasi-totalité tient à la réévaluation d’obligations convertibles, souscrites entre autres par Amazon. En clair, la valorisation de l’entreprise a tant augmenté que ces titres, qui permettent aux créanciers de devenir actionnaires, ont pris beaucoup de valeur. Une hausse que l’entreprise doit comptabiliser comme une charge, sans pour autant débourser un centime.
Wall Street a fini les deux derniers jours dans le vert, revigoré par une autre révélation du S-1 : Anthropic dispose, étonnamment, de beaucoup de cash. Au 30 juin, le créateur de Claude détenait 112,4 milliards de dollars de trésorerie, et 131,7 milliards en comptant ses placements à court terme. Et ce, avant l’introduction en Bourse, attendue autour du 19 novembre et qui pourrait lui en offrir 100 de plus.
« Pour une start-up, c’est du jamais-vu », souffle Matéis Mouflet. Une partie de ce magot vient des levées de fonds : 141,1 milliards de dollars depuis la création de l’entreprise, en janvier 2021. Mais le propre d’une jeune pousse, c’est de vite utiliser ce carburant. En particulier dans l’IA, qui réclame de forts investissements dans le calcul informatique et l’achat ou la location de puces électroniques GPU ou TPU onéreuses. « Tout le monde s’attendait à ce que l’entraînement et l’inférence aient brûlé énormément d’argent », assure l’analyste de XTB. Pour l’heure, Anthropic a, au contraire, bien préservé sa trésorerie, notamment grâce à des deals malins.
Premier bénéfice opérationnel
« Anthropic a pu préserver autant de trésorerie grâce à des accords conclus auprès d’entreprises comme Amazon, Google et Broadcom, qui lui ont fourni l’accès à de la puissance de calcul à prix réduit contre des engagements à long terme, observe Malik Ahmed Khan, spécialiste IA au sein du cabinet d’analyses Morningstar. S’ils avaient payé le prix réel, leur consommation de trésorerie aurait été nettement plus élevée. »
Anthropic a également su convaincre les clients. Au premier semestre, son chiffre d’affaires a été multiplié par 13,5 par rapport à celui affiché un an plus tôt. Son revenu annualisé est d’environ 68 milliards, selon une note de PitchBook. Une croissance pas uniquement liée à l’arrivée de nouveaux abonnés. « Les clients existants dépensent neuf fois plus qu’il y a un an », précise George Nahon, ancien patron d’Orange Labs dans la Silicon Valley. Plus de la moitié des 500 plus grandes entreprises américaines versent désormais au moins 100 000 dollars par an à Anthropic.
Ainsi, lors du deuxième trimestre de l’année, l’entreprise a même dégagé pour la première fois un bénéfice opérationnel, de près d’un milliard de dollars, frais d’entraînement des futurs modèles compris. « Il y a deux ans, pour un euro de calcul, Anthropic générait 40 centimes de revenus. Aujourd’hui, c’est un peu plus de deux dollars », constate Alfred Buot de L’Épine, analyste de la société française de gestion d’actifs CPR Asset Management, à la lecture du S-1. « La question est désormais de savoir : pourra-t-on aller vers 3 ou 4 ? »
Ce n’est en rien évident, le prix des modèles se divisant, lui, par trois à dix chaque année, en raison de la forte concurrence chinoise. « Il faut réussir à faire de la marge avec quelque chose que l’on vend de moins en moins cher », rappelle Matéis Mouflet. Le S-1 observe, fidèle au paradoxe de Jevons, que chaque baisse de prix fait grimper la consommation : c’est au fond le pari d’Anthropic.
Le trésor de guerre d’Anthropic est voué à fondre. En comptant les accords signés après le 30 juin, PitchBook chiffre les engagements d’achats de puissance de calcul d’Anthropic à 855 milliards de dollars, dont une large partie n’est pas annulable même si la demande venait à baisser – ce n’est pas le cas pour le moment. « On estime que leurs coûts en calcul vont fortement augmenter à partir de 2027 », note Malik Ahmed Khan de Morningstar. D’où le calendrier d’introduction en Bourse d’Anthropic. « La question que les investisseurs doivent se poser est celle-ci : Anthropic générera-t-il suffisamment de revenus, et quel taux de croissance constitue le seuil critique afin de payer leurs factures », poursuit l’analyste. Pour s’éviter un naufrage, à plus long terme.
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Author : Maxime Recoquillé
Publish date : 2026-10-29 05:30:00
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