On ne meurt que deux fois. Et un ministre ? Robert Boulin disparaît le 30 octobre 1979, il y a exactement 47 ans, et, d’une certaine manière, il n’a jamais été aussi présent depuis. Son décès constitue un cold case incroyable dont s’empare Gilles Boyer, eurodéputé et codirecteur de campagne d’Edouard Philippe, avec son livre publié aux éditions JC Lattès. S’y mêlent une plongée dans la vie politique de la seconde moitié du XXe siècle, entre affairisme malsain et violences physiques, et une description effarante de la conduite d’une enquête, entre négligences policières et invraisemblances scientifiques (et inversement), y compris pour un membre du gouvernement.
Car Robert Boulin a été successivement, excusez du peu, chargé des Rapatriés, du Budget, de l’Économie, de la Fonction publique, de l’Agriculture, de la Santé, des Relations avec le Parlement et enfin du Travail avant de voir son nom cité pour Matignon, à une époque, le septennat de Valéry Giscard d’Estaing, où un nouveau Premier ministre n’arrivait pas tous les quatre matins. C’est alors que son corps est retrouvé dans un étang de la forêt de Rambouillet. Il faudra le talent singulier de Pierre Desproges pour rire de ce drame : « Mon ami, le regretté ministre Robert Boulin, et moi-même avions en commun cette obsession de la ponctualité. Je l’entends encore : « Je suis dans les temps, je suis dans les temps… » »
« Il y a des choses que je ne peux pas dire ici »
On ne peut pas dire que L’affaire Boulin se lit comme un polar, en tout cas jusqu’au bout. Car il manque, oh, un détail : on referme le livre sans connaître la vérité, mais en ayant pratiqué une curieuse gymnastique : le lecteur est convaincu du suicide, absolument convaincu, puis, la page suivante, persuadé du contraire, totalement persuadé, et ainsi de suite. Et nul ne reprochera à l’auteur, au terme de deux ans de recherches, de choisir son camp : « Si, arrivé jusqu’ici, vous savez ce que je pense, je vous envie car moi-même, je ne le sais plus très bien », avance-t-il dans les dernières pages de l’ouvrage.
Le temps ne joue pas en faveur de la lumière et c’est l’une des singularités de cette histoire à nulle autre pareille : la certitude du suicide s’impose pendant les premières années, ce n’est qu’ensuite que naissent les doutes. Aujourd’hui, ce dossier, qui a fait l’objet de moult documentaires et fictions à la télévision, est tout sauf enterré. Le 29 juin 2026, trois juges d’instruction ont été désignés pour reprendre l’enquête. Il reste tant de mystères, cette autopsie complète qui n’a jamais été effectuée, cet embaumement qui, lui, l’a été mais à l’insu de la famille, cette fracture sur le visage jamais élucidée, cette modification du certificat de décès qui ne peut qu’intriguer, ce mégot dont on ne sait pas à qui il a appartenu… Et que signifiaient ces propos lâchés par le ministre au Club de la presse d’Europe 1, dix jours avant sa mort : « Il y a des choses que je ne peux pas dire ici » ? « C’est peut-être cette phrase qui l’a tué », glisse Alain Duhamel, qui animait l’émission ce jour-là, à Gilles Boyer.
L’humour pince-sans-rire de l’auteur aide à rendre très plaisante la lecture de ce dossier parfois diablement complexe. Pour l’organisation des obsèques, note Gilles Boyer, « Giscard a conclu la conversation (au téléphone avec la veuve) en disant qu’il s’occupait de tout et qu’il arrivait. On l’attend encore, et on peut raisonnablement penser qu’il n’arrivera plus ». Ou encore, à propos d’un témoin dont une avocate dit qu’ « il occupe des fonctions qui laissent à penser qu’il ne peut affabuler », cette remarque : « On peut donc être certain qu’il ne s’agit pas d’un homme politique. » Mais cette affaire ne peut faire sourire la justice, qui s’est emmêlé les pinceaux plus souvent qu’à son tour et dont on ose espérer qu’elle a progressé dans son fonctionnement depuis cette époque. Il faut le lire pour le croire : l’une de ses décisions, prise par la cour d’appel de Paris en 1993, évoquera « la mort insolite » de Robert Boulin.
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Author : Eric Mandonnet
Publish date : 2026-10-30 06:30:00
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