Pouria Amirshahi n’est pas un prophète de malheur. C’est un député inquiet et prévoyant. Ces derniers temps, le parlementaire du groupe écologiste et ses camarades ont voyagé, des Etats-Unis à la Hongrie, en passant par le Brésil et la Turquie. Dans ces pays où la démocratie a vacillé, les acteurs locaux racontent le choc, l’impréparation d’une opposition parfois en ruine et le relais salutaire de la société civile. Des excursions pédagogiques dans le cadre de « La Digue », l’association qu’il a fondée il y a deux ans. Elle réunit des élus de tout bord, surtout issus des nuances de gauche et des syndicats, et lève un tabou : celui de l’organisation dans l’éventualité d’une victoire de Marine Le Pen. « Tu te mets dans l’idée qu’on a perdu d’avance », lui a-t-on rétorqué; il répond qu’il faut « préparer l’hypothèse que ça se passe très mal pour le pays ». Il en a brièvement discuté l’an dernier avec un vieux camarade. Jean-Luc Mélenchon a approuvé la démarche sans en être : les élus insoumis se veulent concentrés sur l’objectif d’une victoire. En cas de malheur, « ils savent leur organisation assez puissante, ils auront une capacité de repli », dit-il sans jugement.
Il n’existe pas de discussions officielles pour anticiper un lendemain douloureux. Mais dans le huis clos des conversations, quelques figures à bâbord tentent de saisir, avec leurs compères insoumis, la stratégie. « Avec la gauche, ils occuperont d’abord le terrain des législatives sur le thème de la démocratie, avec la promesse de passage à la VIe République pour déprésidentialiser le régime et débrancher Le Pen », prédit un élu. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que le mouvement compte sur les mobilisations. Bally Bagayoko a créé la polémique il y a quelques mois, disant avoir « l’intime conviction que la population est capable de se lever », dans une « forme d’insurrection populaire ». Manuel Bompard a corrigé : envisager la victoire du RN relevait « peut-être » d’une « maladresse » de l’édile dyonisien. Mais sur le fond, lui aussi « souhaite absolument qu’il y ait des mobilisations populaires, absolument pas violentes », insiste-t-il sur Europe 1. Les manifestations massives et les avancées obtenues par les lycéens ces dernières semaines ont conforté Mathilde Panot dans une conviction : « La rue, c’est aussi la démocratie », affirme la présidente du groupe parlementaire LFI à La Tribune Dimanche. La démocratie, c’est aussi la rue.
Les insoumis ont multiplié les accusations à l’encontre des institutions répressives, de la police, cette « troupe [qui] n’est plus tenue », gangrenée « d’idées racistes », à la justice accusée de participer au « lawfare ». Quid, donc, d’un appareil d’Etat dirigé par l’extrême droite ? Philippe de Villiers, l’ancien sous-préfet de Vendôme, a longtemps raconté avoir démissionné de la haute fonction publique au soir de l’élection de François Mitterrand – il s’est en réalité mis en disponibilité. « Non, si le RN est au pouvoir, ça n’est pas aux hauts fonctionnaires de s’opposer », tempère un cadre insoumis.
Jean-Luc Mélenchon pourrait-il reconnaître une victoire de Marine Le Pen ? La question taraude à gauche. Surtout depuis que certains ont semblé contester par anticipation la légitimité politique de la frontiste. « Si le RN est élu, le candidat aura une légitimité institutionnelle, mais jamais la légitimité populaire », évacue déjà Bally Bagayoko dans une drôle de dichotomie. « Nous n’accepterons jamais dans notre pays que le fascisme prenne le pouvoir légalement par les urnes, ce que veut faire Marine Le Pen », dit franchement Mathilde Panot en février sur sa chaîne YouTube. Etait-ce une maladresse oratoire ? « Pour LFI, on ne négocie pas avec Le Pen, on ne la reconnaît pas, on la combat », traduit un élu unitaire.
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Author : Mattias Corrasco
Publish date : 2026-11-04 15:00:00
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