En 2015, le fils de David Smadja est harcelé au collège. Son père, médecin à l’hôpital Européen Georges-Pompidou (AP-HP) et enseignant à l’Université Paris-Cité, le change d’école, puis fait de cette expérience un combat. Dans Grandir sans peur. Refonder la santé scolaire pour protéger nos enfants (Éditions de l’Observatoire), il défend une réforme de fond : confier la santé scolaire au ministère de la Santé, faire entrer jeunes soignants et internes dans les établissements, évaluer enfin ce qui marche. Il rappelle notamment qu’environ 5 % d’élèves étaient en situation de harcèlement caractérisée en 2023, soit environ 600 000 enfants et adolescents par an.
À l’occasion de la journée de lutte contre le harcèlement scolaire qui a lieu le 5 novembre, il revient pour L’Express sur les données qui manquent en France, les limites du programme pHARe et ses doutes sur l’interdiction des réseaux sociaux avant 15 ans.
L’Express : Votre livre part d’un vécu familial très douloureux. Comment faites-vous la distinction, scientifiquement, entre un conflit ponctuel entre élèves et un harcèlement caractérisé ?
David Smadja : Je ne suis pas certain que l’on puisse enfermer le harcèlement dans une définition unique. Ce qui compte, ce sont des actes répétés qui ont une conséquence sur le bien-être de l’enfant. Dès lors, il faut se poser la question du harcèlement.
Quand un enfant se dit harcelé, on regarde souvent la victime. Mais il y a aussi les auteurs, et surtout l’ambiance, ce qui se passe dans l’école. Lorsqu’il y a un harcèlement caractérisé, il y a rarement un seul fautif : c’est très souvent un phénomène de groupe. Protéger les enfants harcelés, comprendre ceux qui harcèlent et agir sur le collectif : les trois dimensions sont indissociables.
Les études que vous mobilisez montrent des conséquences à long terme : anxiété, dépression, troubles du sommeil, idées suicidaires. Peut-on établir une relation de cause à effet entre harcèlement et ces troubles, ou s’agit-il surtout d’un facteur de risque parmi d’autres ?
C’est, comme souvent en science, un facteur de risque qui peut être très prépondérant chez un enfant donné. Mais il ne faut pas réduire la santé mentale des jeunes au seul harcèlement. Depuis le Covid, nous voyons une augmentation des difficultés psychologiques chez les enfants et les adolescents, avec des causes multiples : angoisse environnementale, angoisse sociétale, exposition aux réseaux sociaux.
Je suis arrivé à cette réflexion par le harcèlement, par une expérience personnelle. Mais il faut aujourd’hui élargir la question au bien-être global de l’enfant. La réforme de la santé scolaire que je défends vise précisément cela : mieux évaluer, repérer et accompagner les enfants.
Cette expérience remonte à plus de dix ans, en 2015. Beaucoup de choses ont changé depuis : il y a une meilleure détection, une meilleure prise en compte, et le simple fait que le harcèlement soit devenu un sujet public a compté. Mais les réseaux sociaux ont aussi transformé la donne. Le harcèlement ne s’arrête plus au mur de l’école : les enfants le ramènent à la maison par les groupes de classe, Instagram ou WhatsApp. Quand mon fils était en sixième, ils n’avaient pas tous un téléphone. Aujourd’hui, l’exposition est permanente.
Je ne veux pas diaboliser le numérique. Il y a des choses merveilleuses dans ces outils. Mais nous répondons aux problèmes du XXIe siècle avec des institutions pensées au XXe siècle. On corrige à la marge, avec des circulaires ou des plans, mais le fond de notre organisation n’a pas vraiment changé.
Vous écrivez que le harcèlement est un « tueur silencieux ». Sur le plan épidémiologique, quelles données manquent aujourd’hui pour mesurer précisément son rôle dans le suicide des adolescents en France ?
Le problème, c’est le « en France ». Nous avons des données globales sur le harcèlement, mais pas suffisamment de données scientifiques solides et systématiques. C’est pour cela que j’ai beaucoup cité les travaux sur le programme finlandais KiVa. Ils ont abordé la question comme un véritable problème de santé publique et se sont donné les moyens de l’évaluer.
À ma connaissance, nous n’avons pas en France ce niveau de données de santé publique à l’école. C’est une des raisons pour lesquelles je pense qu’il faut réformer la santé scolaire : sans mesure, sans suivi, sans évaluation, on ne peut pas piloter une politique publique.
La recherche, notamment les travaux de Christina Salmivalli, montre que le harcèlement est un phénomène de groupe. Concrètement, comment transformer les témoins passifs en acteurs de protection sans les exposer à des représailles ?
Cela passe d’abord par l’éducation. Il faut en parler, intégrer ces approches dans l’école et expliquer aux élèves ce que signifie protéger quelqu’un. C’est aussi l’idée derrière ma proposition de faire entrer de jeunes professionnels de santé dans les établissements : des jeunes qui parlent à des plus jeunes, pour aborder la santé mentale, le harcèlement, les addictions ou la vie affective.
Aujourd’hui, on fait peser énormément de choses sur les enseignants. C’est un métier très difficile, et tout ne peut pas reposer sur leurs épaules. Il faut changer l’environnement des écoles avec des professionnels capables de les aider, afin qu’ils puissent se concentrer sur l’instruction et la transmission des savoirs. Il faut éduquer autrement, détecter autrement, faire de la vraie prévention. La prévention n’est pas seulement un terme médical. Le bien-être de la jeunesse est multifactoriel, comme la santé. Mais cela doit être expliqué, enseigné et surtout mis en action.
Le programme finlandais KiVa a justement démontré une réduction du harcèlement et de la victimisation. Qu’est-ce qui empêche la France d’évaluer rigoureusement pHARe avec le même niveau d’exigence scientifique ?
Cela nécessiterait une véritable organisation de recherche clinique : des essais, des questionnaires, des équipes capables d’interroger les élèves, les familles et les professionnels. Avoir une structure de recherche clinique dans les écoles suppose des moyens et des personnes. C’est cela qui manque.
Mais je nuancerais : la science est internationale. Lorsque des études bien conduites existent ailleurs, comme les essais sur KiVa, nous pouvons nous en inspirer et en utiliser les conclusions. En revanche, leur mise en œuvre doit être adaptée à notre système éducatif et sanitaire.
La France est-elle particulièrement en retard en Europe ?
Soyons honnêtes : je ne peux pas répondre de manière définitive. Dans ce livre, j’ai surtout mobilisé les données existantes, et KiVa fait partie des essais les plus importants. Je n’ai pas comparé systématiquement les autres pays, notamment sur la question qui m’intéressait le plus : la réforme du système de santé scolaire.
Les systèmes de santé sont différents d’un pays à l’autre. On peut utiliser des données internationales, surtout en santé mentale et en prévention, mais il faut ensuite les traduire dans une mise en œuvre concrète, compatible avec le système français.
Vous estimez que le dispositif pHARe reste trop souvent formel. Quels indicateurs objectifs — taux de signalement, délais de traitement, climat scolaire, santé mentale des élèves — permettraient de savoir s’il fonctionne vraiment ?
Sur les premières années de pHARe, lancé en 2021, il y a eu des avancées réelles : des cellules de prise en charge dans les écoles, une sensibilisation des enseignants, des personnes relais dans les établissements. Cela n’existait pas avant.
Mais ces résultats sont difficiles à quantifier, car le contexte évolue très vite. Notre retard d’adaptation fait que nous avons de plus en plus de problèmes liés aux réseaux sociaux, aux conséquences de la pandémie et à la désinformation. La pandémie a créé une véritable source d’angoisse chez les jeunes, et nous n’étions pas armés pour y répondre.
Je dirais que pHARe constitue de bonnes fondations. Mais je ne suis pas sûr que nous puissions aujourd’hui tirer des conclusions définitives sur son efficacité. Il faudrait des indicateurs précis : signalements, délais de traitement, climat scolaire, absentéisme, santé mentale des élèves, accès aux soins. Sans cela, on reste dans l’incantation.
Votre proposition la plus forte est de transférer la santé scolaire au ministère de la Santé. Quelle preuve empirique permet d’affirmer que ce changement de tutelle améliorerait le repérage et la prise en charge, au-delà d’une réorganisation administrative ?
Le meilleur exemple est français : la réforme de la santé pénitentiaire de 1994. À l’époque, il y avait un problème de présence médicale dans les prisons. La réforme a transféré la responsabilité sanitaire au ministère de la Santé et rattaché les unités de consultations et de soins ambulatoires aux hôpitaux. Les soins ont ainsi été intégrés aux parcours de santé de droit commun.
Nous avons des données et surtout plusieurs décennies de recul. La santé en prison n’est pas parfaite, il reste beaucoup à améliorer. Mais nous n’avons plus les problèmes de présence médicale que nous connaissions avant 1994. C’est un exemple de changement de gouvernance qui a fonctionné.
La comparaison est séduisante, mais l’école accueille une population bien plus nombreuse et hétérogène : cette transposition résiste-t-elle vraiment à l’épreuve des faits ?
Je suis convaincu que cela peut marcher. D’abord, chaque année, des postes de médecins scolaires ne sont pas pourvus. Le métier n’est pas assez attractif, parce qu’il est mal connu et peu enseigné. Beaucoup de médecins scolaires sont des reconversions, pas des vocations. Les jeunes professionnels en formation ne vont jamais sur les terrains scolaires.
Il y a aussi une question salariale. Le personnel de santé de l’Education nationale n’a pas les mêmes grilles que celui de la fonction publique hospitalière. Si les professionnels de santé scolaire avaient les mêmes grilles, on attirerait davantage de candidats.
Mais l’enjeu dépasse le recrutement. Aujourd’hui, l’école n’est pas intégrée aux parcours de soins. Un médecin scolaire qui détecte un problème ne peut pas faire grand-chose lui-même. Il doit renvoyer vers des professionnels, sans garantie que l’enfant entre réellement dans un parcours de soins. Si le médecin scolaire était un professionnel de santé intégré à un parcours de soins, il pourrait orienter l’enfant vers des structures identifiées. Cela demande de l’organisation, mais organiser des parcours de soins, c’est ce que sait faire le système de santé français. Les départements et les régions peuvent aussi participer à l’organisation de ces relais.
Je ne propose pas de surmédicaliser l’école. Je propose d’en faire un lieu de prévention. De la même manière qu’il existe des groupements hospitaliers de territoire, il faudrait des centres de référence auxquels les écoles seraient affiliées. Aujourd’hui, les conventions entre écoles et hôpitaux servent surtout lorsqu’un élève se blesse pendant le cours de sport. Il faut aller beaucoup plus loin.
Vous plaidez pour faire entrer étudiants, externes et internes en santé dans les écoles. N’y a-t-il pas un risque à confier des situations sensibles de santé mentale ou de harcèlement à des professionnels en formation, même supervisés ?
À l’hôpital, nous formons les externes et les internes, et ils ont déjà des responsabilités curatives et préventives. J’ai quatre internes dans mon service, qui changent tous les six mois. Ce sont de vrais professionnels de santé en formation. Ils connaissent leurs limites et savent référer à un senior lorsque c’est nécessaire.
En grande partie, ce sont les internes qui font tourner nos hôpitaux. Ils prennent en charge des pathologies très graves. Je ne vois donc pas pourquoi, s’ils sont formés et supervisés, ils ne pourraient pas participer à de la prévention dans les écoles. Pour moi, c’est un faux débat.
Sur les réseaux sociaux, vous refusez de réduire le problème à une interdiction d’accès avant 15 ans. Que disent réellement les données sur le lien entre usages numériques, cyberharcèlement et santé mentale des adolescents ?
La donnée qui me paraît la plus solide concerne le temps d’exposition et les troubles de la santé mentale. En revanche, je ne connais pas de mesure d’interdiction formelle dont l’efficacité serait démontrée par la science. Ce n’est pas non plus un sujet qui a été massivement étudié. Je ne suis pas contre le principe d’une interdiction. Les jeunes doivent passer moins de temps sur leur téléphone et, dans les murs de l’école, il ne doit pas y avoir de téléphone. Là, je suis entièrement d’accord. Mais comment vérifie-t-on une interdiction ? Chaque fois que l’on a mis en place de grandes interdictions, il y a eu des contournements.
Dire que l’on interdit les réseaux sociaux avant 15 ans, c’est bien. Mais comment s’assure-t-on qu’aucun jeune de 13 ans ne sera sur TikTok ? Je ne trouve pas les réponses très convaincantes. L’interdiction peut ressembler à un aveu d’impossibilité d’éduquer et de réguler. Je crois plutôt qu’il faut faire de l’éducation. Il faut expliquer ce qu’est un algorithme. Dès le CM2, un enfant devrait comprendre que lorsqu’il clique sur une information, l’algorithme peut l’enfermer dans le même type de contenu et lui donner l’impression d’une vérité absolue.
Cela peut paraître naïf, mais expliquer cela aux enfants, et aussi aux parents, pourrait permettre de redialoguer. Au-delà de la santé mentale, l’enfermement algorithmique fragilise la démocratie : les gens sont persuadés que tout le monde pense comme eux et voient dans ceux qui pensent différemment des adversaires. Une véritable éducation aux médias et à la santé me paraît plus fructueuse qu’une simple interdiction.
Les élèves handicapés ou ayant des besoins éducatifs particuliers semblent beaucoup plus exposés au harcèlement. Quelles interventions fondées sur des preuves devraient être priorisées pour ces publics spécifiques ?
Dans le livre, je cite KiVa-SEND, une adaptation du programme finlandais pour les élèves ayant des besoins éducatifs particuliers ou un handicap, dont l’évaluation est en cours. Des études pourront nous apporter des réponses dans les années qui viennent.
Mais le handicap à l’école est un sujet à part entière. Oui, les élèves handicapés sont davantage harcelés. Mais ils rencontrent aussi un problème plus large d’accès à l’école. Et cela ne concerne pas seulement l’école primaire, le collège ou le lycée : l’université non plus n’accueille pas toujours correctement les personnes handicapées.
Les Jeux paralympiques de 2024 ont été un peu un leurre. Nous avons tous vibré, mais cela ne doit pas nous faire oublier qu’il faut améliorer l’accès à l’éducation, au sport et à la santé pour les personnes handicapées. Si l’on veut passer d’un système curatif à un système préventif, il faut aussi une santé préventive adaptée à toutes les formes de handicap.
Votre fils a été sauvé, selon vous, par son départ vers une école privée. Mais la plupart des familles n’ont pas cette option. N’est-ce pas précisément cette inégalité qui rend votre proposition de refonder la santé scolaire une question de justice sociale, et pas seulement de santé publique ?
C’est complètement une question de justice sociale. C’est un sujet de santé publique, clairement, mais c’est aussi un problème de justice sociale. Je n’étais pas content de devoir changer mon fils d’école et de le mettre dans une structure où il était mieux écouté et où les classes étaient moins chargées.
Je suis un enfant de la fonction publique. J’ai grandi dans le public, je travaille dans le public, à l’université et à l’hôpital. Je n’imaginais pas devoir mettre mes enfants dans le privé. Mais c’est ce que font aujourd’hui beaucoup de familles en France.
Nous devons nous occuper de notre jeunesse. Et il faut croire en notre jeunesse pour que les gens puissent vivre ensemble. Si nous reformions clairement la santé scolaire, ce serait, au-delà de la justice sociale, un facteur de réussite du pays et un bien démocratique.
Si vous êtes en difficulté ou si vous connaissez un enfant harcelé : 3114 (prévention du suicide, 24h/24, gratuit), 3020 (harcèlement scolaire), 3018 (cyberharcèlement).
Source link : https://www.lexpress.fr/sciences-sante/david-smadja-medecin-le-harcelement-scolaire-est-un-probleme-de-sante-publique-mais-aussi-de-justice-EKJKVEQVWJA57DVTDOIMNOCK5Q/
Author : Yohan Blavignat
Publish date : 2026-11-05 06:00:00
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