Enfin d’accord. Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez sont engagés dans une lutte fratricide pour la conquête de LR. Cela n’empêche pas les diagnostics communs. Prenez le Rassemblement national. L’héritier du FN serait-il d’extrême droite ? A en croire les deux rivaux, non. Plutôt un repaire de gauchistes, sous la tutelle intellectuelle de la France insoumise. « Marine Le Pen n’est pas Meloni, confiait dès 2023 le patron des députés LR. Elle a le programme économique et social de Mélenchon. » « Elle n’est pas de droite », abonde le ministre de l’Intérieur.
« La justification d’un parti est son utilité », a coutume de dire l’ancien ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux. Quelle est la singularité de LR ? Sa contribution spécifique au débat public ? Cette exigence est d’autant plus forte pour un mouvement en déclin électoral. Les Républicains (LR), menacés de mort par l’expansion du Rassemblement national (RN), n’insistent aujourd’hui que sur leurs divergences économiques avec la formation d’extrême droite pour justifier leur existence. Le RN est dépeint en parti de « l’assistanat », au projet dépensier et guère sensible aux besoins des entreprises. Les preuves de ce « gauchisme » sont brandies ad nauseam. Ici, l’opposition du RN à la réforme des retraites. Là , l’hostilité des députés frontistes à la réforme du RSA.
« Pas de différence entre les militants LR et RN sur le régalien »
De principes, il n’est jamais question. La droite a cessé d’opposer un discours de valeurs au RN. En interne, cet argumentaire est associé à de la « moraline » voire à une culpabilisation des électeurs frontistes. Et puis, sur quoi asseoir ce discours ? Le RN a entrepris une démarche de dédiabolisation. La droite, elle, se rapproche des positions historiques du RN en matière d’immigration.
Au printemps 2023, le camp Le Pen ironisait sur le « copier-coller » de LR après sa présentation de deux projets de loi sur le sujet. Le parti, amputé de son aile centriste parti en macronie, s’est rétréci. A l’origine figure de l’aile droite de LR, l’ancien villiériste Bruno Retailleau en est aujourd’hui au barycentre. « Je ne vois pas de différence entre les militants LR et RN sur les sujets régaliens », note un cadre LR. D’après un sondage CSA, 97 % des sympathisants LR sont favorables à la préférence nationale contre… 91 % des électeurs RN. Difficile d’extraire de cette gémellité une opposition de valeurs.
Alors, va pour l’économie. La doctrine du RN est mouvante. Le parti est tiraillé entre son électorat historique – issu des anciens bastions communistes – et ses nouveaux soutiens, sociologiquement plus sensibles à la musique libérale. La droite veut lui arracher cette dernière clientèle, en épinglant le discours économique du RN. Elle raille sa plasticité idéologique, qualifiée de « démagogie » par Bruno Retailleau. Cet opportunisme entache la crédibilité du RN. C’est sa faiblesse. Il offre au parti une mobilité intellectuelle totale. C’est sa force contre la droite.
Virage libéral
Ainsi, le RN a muté sur les questions économiques, au point que son virage libéral soit devenu un sujet en interne. Le contre-budget frontiste, présenté en octobre 2024, met l’accent sur la réduction des dépenses publiques, visant notamment les missions de l’Etat et les administrations. L’arrivée de personnalités issues du monde de l’entreprise, comme François Durvye, bras droit de Pierre-Edouard Stérin au sein de la société d’investissement Otium capital, chargé de « droitiser » le volet économique du parti, a participé à cette inflexion. Lors des élections législatives, le projet frontiste multipliait déjà les emprunts à Emmanuel Macron, du maintien de la flat tax à la réduction des cotisations sociales pour augmenter les salaires.
Au point de satisfaire le libéral Eric Ciotti, qui juge la transition lepéniste sur la bonne voie. « Ils arrivent peu à peu à un principe de réalité, note-t-il en privé. D’ailleurs, si l’on regarde de près leur budget, ils vont sur la baisse des dépenses publiques, prônent la baisse des impôts de production. » Les députés UDR – le nom du mouvement d’Eric Ciotti – prêchent désormais pour leur paroisse, et jurent que l’offensive envers les patrons de Jordan Bardella est en train de prendre. « Les chefs d’entreprise le savent bien, au-delà du discours d’affichage, ils sentent que les lignes bougent quand ils regardent les détails, assure Charles Alloncle, député UDR de l’Hérault. La demande sur la fin des impôts de production, les propositions fiscales sur les transmissions d’entreprises, les investissements en France… Le virage libéral opéré pendant les élections législatives ne leur a pas échappé, comme sur la question des retraites où la ligne originelle a été nettement amendée. »
« La droite a abandonné le combat idéologique »
La droite n’a guère de prise sur cette inflexion, qui menace son espace politique. La voilà contrainte de prier pour que le RN, prisonnier de sa sociologie électorale, n’opère pas une mue complète. « Il n’y a pas de volte-face dingue possible chez eux. Car ils pourraient perdre les électeurs qu’ils ont », juge un proche de Bruno Retailleau. Le programme économique du RN est ainsi parsemé d’ambiguïtés. Il se rapproche d’une offre libérale classique, mais contient quelques mesures symboliques à destination de son électorat historique. Il en va ainsi de l’abrogation de la réforme de l’assurance chômage ou du texte sur les retraites de 2023. Une partie du RN reste très attaché à ces emblèmes quand une autre cherche à les faire disparaître. La droite s’appuie sur ses urticants pour disqualifier la formation d’extrême droite, qui tient à ses objets pour maquiller ses inflexions.
L’économie, rien que l’économie ? A droite, plusieurs voix appellent à densifier la lutte contre le RN. Le patron des Hauts-de-France Xavier Bertrand érige le combat contre cette formation en valeur cardinale. « La droite a abandonné le combat idéologique face au RN, déplore le député d’Eure-et-Loire Olivier Marleix. Or sa manière de relier tous les sujets à l’immigration, thème important, de faire de l’étranger le bouc émissaire absolu de tous nos problèmes, est la marque d’un parti d’extrême droite. » « C’est devenu très compliqué, voire impossible, de dire que le RN est raciste, ajoute son homologue de Seine-et-Marne Vincent Jeanbrun. Les gens n’achètent pas ce terme. Mais nous devons installer dans le débat l’idée qu’ils ne respectent pas l’universalisme républicain. » Encore faut-il trouver les mots pour le dire, sans agacer un électorat peu sensible à cette thèse.
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Author : Paul Chaulet, Marylou Magal
Publish date : 2025-05-05 05:30:00
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