Iraniens et Américains se livrent à une véritable guerre des nerfs dans le détroit d’Ormuz. Donald Trump, qui vient unilatéralement de prolonger pour une durée indéterminée la trêve avec Téhéran tout en maintenant le blocus maritime sur les ports iraniens, a déclaré le 23 avril avoir ordonné à la marine américaine d' »abattre et tuer tous les bateaux, aussi petits soient-ils (…) qui posent des mines » dans cette voie navigable stratégique. « Il ne doit y avoir aucune hésitation », a écrit le président américain sur son réseau Truth Social, assurant avoir « le contrôle total » dans la zone. Washington a confirmé ce jeudi avoir arraisonné dans l’océan Indien un second pétrolier sous sanctions, le « Majestic », transportant du pétrole iranien. Les forces américaines ont déjà dévié 33 navires depuis le début du blocus, a précisé le Pentagone jeudi.
De leur côté, les Gardiens de la Révolution ont affirmé le 22 avril avoir « saisi » deux navires qui essayaient de franchir le détroit d’Ormuz et les ont « dirigés vers la côte iranienne ». La télévision d’Etat a diffusé des images de soldats masqués arrivant à bord d’un hors-bord gris près du « MSC Francesca » et grimpant à bord avec des fusils.
Par ces actions, l’Iran veut prouver qu’il conserve une redoutable capacité de guérilla maritime dans la région, estime Farzin Nadimi, chercheur au Washington Institute. Dans un entretien à L’Express, ce grand spécialiste des questions de sécurité et de défense de l’Iran et de la région du golfe Persique dévoile les nombreuses capacités de guerre asymétrique du régime : de l’emploi de petites vedettes rapides, à l’usage des drones, jusqu’au minage… Entretien.
L’Express : Imposer un blocus était-il une bonne décision de la part des Etats-Unis ?
Farzin Nadimi : A mon avis, la décision de bloquer les ports iraniens a été une manœuvre stratégique à la fois intelligente et décisive, car elle a privé le régime islamique de l’initiative sans pour autant céder à sa revendication de contrôle sur la voie maritime. L’Iran se retrouve désormais dans une position extrêmement inconfortable : non seulement il n’a pas été en mesure d’exploiter le nouveau schéma de trafic dans le détroit d’Ormuz qu’il a imposé au secteur maritime, mais son économie est également en pleine spirale négative. Il reste à voir comment Téhéran réagira. Jusqu’à présent, nous avons surtout entendu des menaces iraniennes visant des ports situés dans le sud du golfe Persique, dans des pays arabes. En bref, le message est clair : « si nous ne pouvons pas utiliser nos ports, vous ne pourrez pas utiliser les vôtres ». Mais pour l’instant, cela relève davantage de la rhétorique que d’une action concrète.
Quels sont les moyens encore à disposition de l’Iran pour mener sa guérilla maritime ?
L’Iran dispose de deux marines : une marine nationale (IRIN) et une marine des Gardiens de la révolution (SN). La première a été sévèrement endommagée par la puissance aérienne américaine et les missiles. La plupart de ses navires de guerre ont été détruits, tout comme ses sous-marins. Elle ne dispose donc plus de véritable capacité navale.
Cependant, la marine conserve encore certaines capacités offensives et défensives. Elle dispose de drones, notamment des drones à longue portée qui auraient été lancés contre des cibles en Israël, ainsi que de batteries de missiles, en particulier des missiles antinavires et des missiles de croisière. Cela pourrait donc représenter une menace pour les navires de la marine américaine situés à portée, en particulier ceux stationnés le plus près des côtes iraniennes.
Au cœur de cette guérilla maritime, on parle beaucoup de la « flotte moustique » des Gardiens de la Révolution. Quelles sont ces capacités ?
La marine du Corps des Gardiens de la révolution islamique (IRGC), connue en Iran sous le nom de marine Sepah (SN), a perdu presque tous ses grands navires et repose désormais principalement sur de petites embarcations d’attaque très rapides, légères et extrêmement manœuvrables. Elles peuvent atteindre des vitesses élevées comprises entre 70 et 110 nœuds (130 à 185 km/h). Ces navires sont équipés de lanceurs de missiles, de lance-torpilles et de lance-roquettes. Toutefois, la portée maximale des missiles embarqués par la SN sur ses petites unités est de 35 à 40 kilomètres.
Certaines embarcations laissées à découvert ont été détruites par l’armée américaine. Cependant, d’autres, dissimulées dans des tunnels souterrains – notamment près de la côte ou sous au moins l’île de Qeshm dans le golfe Persique – seraient encore opérationnelles. Elles peuvent être mises à l’eau très rapidement, car elles sont stockées dans des cavernes immergées. D’autres encore sont entreposées sur des remorques et doivent être transportées jusqu’au littoral avant utilisation.
Combien de ces embarcations sont encore disponibles ?
Dans un premier temps, le commandement central américain (CENTCOM) estimait que plus de la moitié avait été détruite, mais selon moi, ils conservent encore environ 70 % de leurs vedettes d’attaque rapide, avec des capacités variables. Pour parvenir à cette estimation, je me suis appuyé sur le nombre de frappes effectuées contre plusieurs bases navales des Gardiens de la révolution et j’ai comparé des images satellites prises avant et après les attaques. Ces images ont montré que la plupart des installations en surface le long de la côte ont été détruites, tandis que les tunnels semblent être restés largement intacts. Dans plusieurs cas, ces tunnels n’ont pas été directement touchés et, tant que leurs entrées restent accessibles, ils peuvent encore permettre la mise à l’eau de bateaux.
D’après les vidéos disponibles et les estimations de la taille de ces installations souterraines, une bonne partie des vedettes d’attaque rapide de l’IRGC est en réalité stockée dans des tunnels et des abris protégés, à la fois près de la côte et plus à l’intérieur des terres. Ils seront probablement parmi les premières cibles en cas de reprise des hostilités.
L’Iran peut-il coupler ces vedettes avec d’autres moyens militaires pour tenter de perturber le détroit d’Ormuz ?
Les missiles plus lourds, d’une portée comprise entre 120 et 700 kilomètres, sont conçus pour être tirés depuis des navires de guerre — dont la plupart ont été détruits — ainsi que depuis des batteries côtières, qui sont des lanceurs mobiles terrestres. Les Iraniens en possèdent encore un nombre important, ce qui leur permettrait de frapper des cibles situées dans leur portée.
Avant la guerre, les Iraniens affirmaient également disposer de missiles de croisière opérationnels capables d’atteindre plus de 1 000 kilomètres. Ils pourraient donc lancer ces missiles depuis l’intérieur du territoire et tenter ensuite de cibler des navires à l’aide d’un guidage terminal. Ils affirment aussi que certains de ces systèmes intègrent des algorithmes d’intelligence artificielle, ce qui pourrait leur permettre — en particulier pour les missiles guidés par radar — de sélectionner des navires de guerre ou des bâtiments présentant des signatures radar ou des silhouettes visuelles spécifiques.
En théorie, cette capacité existe. Cependant, les missiles guidés par radar peuvent généralement être neutralisés par le brouillage électronique. Cela dit, certains modèles plus récents seraient dotés de capacités anti-brouillage, ce qui laisse penser qu’une guerre électronique sophistiquée serait engagée si de nouveaux missiles antinavires étaient utilisés contre des navires américains chargés de maintenir le blocus. En cas d’attaque directe, on peut s’attendre à ce qu’un grand nombre de missiles soient tirés pour saturer les défenses. Beaucoup seraient probablement interceptés et détruits, mais certains pourraient franchir les défenses et causer des dommages et des pertes humaines.
L’Iran peut aussi faire appel à des drones dans le détroit d’Ormuz…
L’Iran dispose en effet d’un large éventail de drones aériens dédiés au renseignement, à la surveillance et à la reconnaissance. Il possède également des drones kamikazes armés de charges explosives de tailles variées. Certains sont spécifiquement conçus pour des missions antinavires, avec des charges perforantes, tandis que d’autres sont équipés de charges à fragmentation, bien qu’ils soient toujours capables d’endommager la soute ou les compartiments d’équipage d’un navire. Pour des missions à courte portée, il est même envisageable de déployer de petits drones légers contre des navires.
Ceux lancés depuis des embarcations sont généralement de petite taille : leur portée maximale peut atteindre 100 kilomètres, mais elle se situe le plus souvent entre 25 et 35 kilomètres, avec des charges utiles de taille limitée. Ces drones sont équipés d’une caméra orientée vers l’avant, qui peut être utilisée soit pour guider le drone vers la cible lorsqu’une embarcation peut maintenir une ligne de visée, soit via un algorithme de ciblage capable de suivre un navire — pas nécessairement un bâtiment précis, mais plutôt un type de navire présentant certaines caractéristiques. Si un drone parvient par chance à toucher la soute à munitions d’un navire de guerre, il peut potentiellement provoquer des résultats dévastateurs.
L’Iran possède également un très grand nombre de drones de surface navals, y compris des modèles explosifs. Il y a quelques années, les estimations faisaient état d’un stock d’environ 1 500 unités. Depuis, il est raisonnable de penser que ce chiffre a au moins doublé.
L’Iran a-t-il vraiment la capacité aujourd’hui de frapper des cibles en mouvement ?
Cela reste un défi, même pour l’Iran. Selon le président Trump, les Iraniens auraient tiré pas moins de 111 missiles antinavires contre des navires américains, en particulier le porte-avions USS Abraham Lincoln, pendant la guerre. Ces projectiles incluraient probablement un mélange de missiles de croisière, de missiles balistiques et de drones, et ils auraient tous été interceptés. Cela illustre clairement une réalité : toucher un navire en mouvement bien défendu est extrêmement difficile, et la crise en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb entre 2023 et 2025 en est une autre démonstration.
Les navires en mouvement sont nettement plus difficiles à atteindre que des cibles fixes, ce qui nécessite un renseignement précis et en temps réel. Les îles de la région, ainsi que les nombreuses plateformes dans le golfe Persique, sont traditionnellement utilisées par les Gardiens de la révolution pour surveiller et suivre les navires. Cependant, dans ce cas précis, les cibles sont des navires de guerre américains, y compris des porte-avions, opérant en mer d’Oman, au sud de la zone économique exclusive de l’Iran. Pour les identifier et les cibler efficacement, l’Iran aurait donc besoin de drones dédiés à la collecte de renseignements. Il est également raisonnable de supposer que la marine américaine chercherait à empêcher ces drones de survoler la zone, voire à les intercepter ou à les détruire.
L’Iran pourrait-il réellement décider d’aller plus loin si les négociations ne donnent rien ?
L’Iran n’a pas encore décidé de défier activement le blocus, mais il pourrait le faire à un moment donné, que ce soit en lançant des missiles ou des drones d’attaque à sens unique contre des navires de guerre américains, ou simplement en tentant de poser des mines dans des voies maritimes majeures. Je penche pour la deuxième option, car elle est en quelque sorte moins escalatoire que de tirer des missiles sur des navires de guerre américains.
Justement, l’Iran laisse planer le doute sur la potentielle existence de mines dans le détroit d’Ormuz. Donald Trump a annoncé une opération de déminage de la zone mais celle-ci pourrait prendre des six mois, selon les estimations du Pentagone. Y a-t-il une menace réelle ?
La prochaine étape pourrait être une campagne limitée de minage dans le détroit d’Ormuz. L’Iran a imposé illégalement son propre schéma de trafic maritime dans ses eaux territoriales au nord et au sud de l’île de Larak, et affirme que les routes de navigation établies présentent un risque lié aux mines. La marine américaine surveille étroitement ses mouvements et tentera d’empêcher toute tentative de pose de mines dans ce couloir maritime stratégique.
L’Iran pourrait essayer plusieurs options pour obtenir des effets de coercition ou de déni d’accès. Il peut déployer des mines à l’aide de vedettes rapides, de forces spéciales, de plongeurs, ou de submersibles habités ou non habités. Il possède également des mines dispersées par roquettes, qui pourraient être tirées en direction des couloirs de navigation du détroit. Toutefois, comparés aux mines traditionnelles, ces systèmes sont généralement moins puissants et contiennent des charges explosives plus faibles. Ils permettraient surtout une action rapide avec un effet de surprise, mais les panaches de lancement pourraient être détectés par satellite, alertant rapidement les forces américaines.
En revanche, si des moyens plus discrets, comme des submersibles, étaient utilisés pour poser des mines plus efficaces, leur détection pourrait prendre davantage de temps. Les conditions hydrologiques du détroit jouent également un rôle important : les courants y sont relativement forts par rapport à d’autres zones du golfe Persique, ce qui rend moins efficaces les mines dérivantes. Cela favorise plutôt l’utilisation de mines de fond, adaptées à une profondeur maximale d’environ 80 mètres.
Il est également possible que certaines mines à commande à distance ou déclenchées à distance soient déjà en place. Certaines ont pu être neutralisées ou rendues inopérantes, notamment par des drones sous-marins ou des forces spéciales américaines, comme les Navy SEALs.
Certains navires en provenance de ports iraniens sont parvenus à passer malgré le blocus. Comment l’expliquez-vous ?
La situation est assez complexe. Il est certainement possible que certains navires falsifient leur système d’identification (AIS) en indiquant une origine différente, ou en longeant les eaux territoriales iraniennes, mais la marine américaine dispose probablement des moyens de détecter ces incohérences et de remonter jusqu’à leur véritable port de départ. Dans ce cas, les navires peuvent franchir le détroit d’Ormuz, mais ils sont finalement stoppés plus en aval, là où se situe la véritable ligne de blocus. Par ailleurs, la marine américaine s’est réservée la possibilité d’arrêter et de saisir des navires liés à l’Iran partout où cela est nécessaire et ne s’est pas limitée aux seules eaux régionales.
Comment ce blocus peut-il évoluer alors que ce régime se prépare depuis des décennies à la guerre asymétrique ?
Cela n’a pas vraiment d’importance. L’objectif principal du blocus est d’empêcher les navires de quitter ou d’entrer dans les ports iraniens. S’il parvient à atteindre cet objectif — qui est d’imposer des coûts économiques à l’Iran — alors même des capacités asymétriques auront peu de chances de le remettre en cause ou d’en modifier les effets. Cela étant dit, des acteurs asymétriques peuvent toujours tenter de le contester indirectement par divers moyens, principalement cinétiques. S’ils parviennent à attaquer des navires ou à perturber la navigation — notamment en posant des mines dans les voies maritimes — ils pourraient effectivement compromettre l’efficacité du blocus. A mon avis, toute action cinétique directe visant les navires chargés de faire respecter le blocus dégénérerait rapidement en conflit ouvert.
Mais même des escalades limitées pourraient rapidement dégénérer en conflit ouvert entre les Etats-Unis et l’Iran, avec une probable extension régionale impliquant également Israël et certains pays du golfe Persique. Ainsi, à moins que Téhéran ne cherche délibérément une escalade vers une confrontation de haute intensité, il est probable qu’il évite toute action susceptible de remettre en cause le blocus.
Source link : https://www.lexpress.fr/monde/proche-moyen-orient/la-guerilla-dans-le-detroit-dormuz-vue-par-farzin-nadimi-liran-na-pas-encore-defie-le-blocus-mais-O5JQROXZEBE5ZNDWB5DJM77GMY/
Author : Charles Carrasco
Publish date : 2026-04-27 08:04:00
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