Elysée, 12 octobre 2021. Le Palais a revêtu le décorum des grands jours. Le Covid et son « quoi qu’il en coûte » sont toujours là, la campagne présidentielle approche à grands pas. Dans un de ses discours jupitériens, Emmanuel Macron présente son programme « France 2030 », une vaste enveloppe de 30 milliards d’euros (qui atteindra par la suite un total de 54 milliards d’euros). Après les mesures d’urgence face à la pandémie et le premier plan de relance de 2020, ces nouvelles annonces ambitionnent de doper la croissance future du pays. Il s’agit de « bâtir la France de 2030 » et de « faire émerger dans notre pays et en Europe les champions de demain ».
Cinq ans plus tard, où en est-on ? Une question d’une brûlante actualité. A l’automne, le Pr Philippe Aghion a reçu le Prix Nobel pour ses travaux sur l’importance de l’innovation pour la croissance, et pourtant des parlementaires ont tenté de reprendre une partie des fonds alloués à France 2030 lors des débats sur la loi de finances. Alors que le programme se trouve à mi-mandat et qu’une nouvelle campagne présidentielle se dessine, il y aura probablement dans les mois à venir de nouvelles discussions autour du rôle des financements publics dans le soutien à l’innovation. Le bilan de France 2030 va donc être scruté à la loupe. Après le Comité de surveillance des investissements d’avenir (CSIA), la Cour des comptes finalise ainsi un avis.
En attendant, l’Institut Évidences, fondé par l’ancienne ministre de la Santé Agnès Buzyn, tente à son tour d’apporter des éléments de réponse. « Notre think tank s’intéresse à la place de la science dans la société, car il ne s’agit pas juste de produire de la connaissance mais aussi de préparer le futur, explique-t-elle. Pour cela, les politiques doivent développer une stratégie de moyen long terme en faveur de la recherche et de l’innovation. C’est pourquoi il nous a paru légitime d’étudier les particularités de ce plan par rapport aux précédents programmes d’investissement d’avenir, et de voir s’il a tenu ses promesses ».
Le rapport très fouillé du CSIA s’est surtout penché sur les résultats sectoriels et la gestion globale du programme, reconnaissant son déploiement rapide, mais pointant aussi son fonctionnement complexe et ses lenteurs, aux antipodes des besoins des entreprises. Un certain nombre de recommandations portées par les deux structures se recoupent : faire évoluer la gouvernance, mieux coordonner au niveau européen certains dispositifs… Mais le travail d’Evidences, mené par l’économiste et ancien fonctionnaire Pierre Jérémie, spécialiste des politiques d’investissement public, élargit le regard : « Le CSIA se place dans le cadre du mandat actuel de France 2030, alors que, pour notre part, nous nous demandons si ce mandat est le plus efficace pour le développement de l’économie française », résume l’expert.
Un choix qui interroge
Au cœur de son analyse : le changement assez radical de philosophie survenu entre les trois premiers programmes d’investissements d’avenir, lancés à la suite du rapport des anciens premiers ministres Alain Juppé et Michel Rocard en 2010. « Le constat central est que France 2030 ne constitue finalement plus un plan d’investissement au sens économique strict, mais un plan de politique industrielle majoritairement subventionnel (…). Cette transformation (…) mérite aujourd’hui d’être interrogée rétrospectivement, car elle fragilise la capacité du plan à produire des effets structurels durables », écrit Pierre Jérémie. Le plan n’est en effet plus conçu principalement comme un outil de financement pérenne de moyens de recherche d’excellence et de la valorisation industrielle de leurs résultats, mais part de quelques filières sectorielles dont l’exécutif juge pertinent que la France soit dotée à l’horizon 2030 : petits réacteurs nucléaires, hydrogène, avion bas-carbone, véhicules électriques… « Et ce sans jamais expliciter ou établir le lien entre l’existence de ces capacités industrielles ou technologiques et la performance intrinsèque attendue de l’économie française, en termes de croissance, d’emploi ou de valeur ajoutée », poursuit Pierre Jérémie dans son rapport.
Un choix qui interroge, à la fois pour des raisons théoriques, et pour les résultats obtenus, avec des réussites mais aussi quelques ratés spectaculaires. « Il existe très peu de cas documentés dans la littérature économique où le fait que l’Etat stratège sélectionne quelques secteurs clés pour y flécher des investissements publics et privés ait permis de générer de la croissance de long terme », rappelle Pierre Jérémie. Un message souvent compliqué à faire entendre en France, où les grands plans d’investissement lancés sous l’impulsion du général de Gaulle dans quelques domaines – le nucléaire, l’aéronautique avec le Concorde, le plan calcul… – restent bien ancrés dans la mythologie économique nationale. « On oublie que la France des années 1950 avait dix à quinze ans de retard sur les Etats-Unis. Pour identifier les technologies dont nous allions avoir besoin, il suffisait de regarder celles dont les Américains disposaient. Dans le monde actuel, la frontière de l’innovation est bien plus vite partagée entre les économies développées », constate l’économiste.
Ainsi, le choix de produire 20 biomédicaments ou deux millions de véhicules électriques paraît davantage répondre à un objectif de communication politique que d’avoir été établi après une véritable analyse des besoins et des capacités du pays. A l’inverse, la première version de France 2030 laisse de côté le quantique et même l’intelligence artificielle. « Certes ChatGPT n’existait pas encore et le domaine était très émergent, mais Open AI était au tout début de son aventure, et la France a toujours été bien placée dans le traitement du signal et les réseaux de neurones. Cela montre que l’Etat n’est pas forcément meilleur que le privé pour identifier correctement les secteurs qui se développeront à l’avenir », constate Pierre Jérémie. Au contraire, certains choix réalisés dans le cadre de France 2030 se sont soldés par des échecs retentissants.
Ainsi en va-t-il de la filière hydrogène. Près d’1,5 milliards d’euros ont été consacrés au financement d’usines de production d’équipements (électrolyseurs, réservoirs, piles à combustible), avec un équilibre entre le segment de la production d’hydrogène décarboné pour l’industrie et celui des mobilités. Mais dans le même temps, aucun soutien clair au déploiement de véhicules ou de bornes de recharge ne verra le jour, à l’exception d’utilitaires légers « sans analyse réelle de leur coût total comparé aux alternatives décarbonées », note l’expert. La décision de Stellantis de finalement se retirer de ce marché représente une perte sèche pour France 2030. Dans le champ du « nouveau nucléaire », des soutiens très importants ont été apportés à des projets requérant des formes de combustible qui n’étaient pas fabriquées en Europe, voire dont les technologies de production à l’échelle industrielle n’étaient pas matures, et pour lesquelles il n’existait pas à date de solution adaptée de traitement des déchets.
Comment rendre le dispositif plus efficace ?
Compte tenu par ailleurs du nombre très important de projets soutenus, et donc des moyens relativement modestes alloués à chacun d’entre eux, il paraissait de toute façon illusoire d’en attendre l’émergence de nouveaux leaders, quel que soit le domaine. Le programme Concorde avait ainsi coûté environ 10 milliards de francs de 1968 soit 1 à 1,5 % du PIB de l’époque, tandis que les dépenses pour Apollo sont évaluées à environ 25 milliards de dollars de 1969, soit 0,7 % du PIB. « Une échelle comparable sur la France de 2025 représenterait de l’ordre de 25 à 30 milliards d’euros, soit la taille complète du plan France 2030, mais pour un seul objectif », écrit encore Pierre Jérémie.
Comment, dès lors, rendre le dispositif plus efficace ? Probablement, pour l’Institut Evidences, en revenant à la lettre du rapport Juppé-Rocard : « Pour répondre à l’objectif d’augmenter la croissance potentielle, il faut améliorer le capital humain, et commencer par investir prioritairement dans l’environnement général de recherche et d’innovation. Ensuite, il faut allouer les budgets en priorité en fonds propres, en prêts convertibles, en dette, et seulement en dernier recours en subventions pour soutenir le développement des start-up nées de la recherche fondamentale », insiste Pierre Jérémie. L’argent serait ainsi mieux utilisé, avec davantage de leviers de contrôle. Des propositions qui ne manqueront pas d’alimenter les réflexions dans le cadre de la prochaine campagne présidentielle.
*membre du Comité éditorial du think tank Institut Evidences
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Author : Stéphanie Benz
Publish date : 2026-04-29 10:00:00
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