Une scène cocasse de printemps à Moscou. En pleine rue, un objet que l’on croyait remisé dans les greniers fait son grand retour. Ici et là, des Moscovites dégainent de leur sac un plan de la capitale. Un plan papier, encombrant et chiffonné, de ceux que l’on n’arrive jamais à replier. Un comble dans l’une des villes les plus digitalisées du monde ! Les 12 millions d’habitants de la métropole doivent ce retour au siècle dernier au Kremlin, qui a coupé début mars les robinets d’Internet et donc mis en rade tous les GPS, d’abord sans la moindre explication, puis en invoquant des raisons de « sécurité ». Quatre ans après le début de « l’opération militaire spéciale » russe en Ukraine, Moscou est pour la première fois percutée par la guerre dans son quotidien. Pas par la mobilisation de ses fils au front, mais par ce black-out qui l’empêche de vivre comme si de rien n’était : plus moyen de payer par carte dans beaucoup d’enseignes, de commander son VTC sur l’application dédiée ou de régler sa place de parking en deux clics. La perte est sèche pour quantité de commerces, dans la capitale et le pays tout entier, touché par cet assaut sans précédent sur le Web. « 88 % des transactions sur le marché de la consommation s’effectuent par carte bancaire, bien souvent grâce à des connexions mobiles, précise l’économiste Vladislav Inozemtsev. Aujourd’hui, les Russes font un grand bond en arrière. Pourquoi ? Simplement par la volonté de Poutine. »
Plus exactement du FSB, successeur du KGB, aux manettes de cette vaste opération de censure touchant l’accès à Internet, l’application de messagerie Telegram (autour de 100 millions d’utilisateurs mensuels en Russie) et les VPN, qui permettent de contourner les interdictions en sécurisant sa connexion Internet et en masquant sa localisation. « Les services de sécurité veulent créer un goulag numérique car ils considèrent Internet comme une menace, commente Alexander Kolyandr, chercheur non-résident au Centre d’analyse des politiques européennes. Mais cela crée des tensions énormes dans la société. » Si l’épuration politique avait touché une minorité de la population, ce coup d’arrêt brutal affecte le grand public, du petit entrepreneur au fonctionnaire, de l’étudiant jusqu’aux enfants. « Les gamins ne veulent plus partir avec leurs parents dans les datchas [NDLR : les maisons de campagne] : sans connexion, ils ne savent pas quoi faire de leur journée », plaisante Inozemtsev, à qui un ami de Russie a récemment raconté cette anecdote.
« Il y a un grand mur entre vous et les gens », monsieur Poutine
Bien plus grave, les coupures intempestives du réseau empêchent les habitants des zones frontalières de l’Ukraine d’être alertés lors des attaques de drones. Quant à l’interdiction de Telegram, elle affecte directement les unités militaires russes qui, comme les administrations et les ministères, s’en servaient comme moyen de communication interne et de propagande n° 1. La colère couve, au point que les langues commencent à se délier, y compris dans les cercles pro-Poutine. La vidéo de Victoria Bonya, influenceuse beauté aux lèvres botoxées vivant à Monaco, a fait un incroyable buzz mi-avril. La blogueuse aux 13 millions d’abonnés y lance un appel solennel au président russe – qu’elle assure par ailleurs admirer –, listant les problèmes accumulés en Russie… dont le blocage d’Internet. « Il y a un grand mur entre vous et les gens ordinaires », alerte-t-elle dans cet enregistrement de dix-huit minutes, vu par des millions d’internautes. Un post « follement populaire », dixit le porte-parole du gouvernement Dmitri Peskov, qui s’est fendu d’une réponse, assurant que ce message abordait des « questions importantes », dont « aucune n’a été laissée sans réponse ».
Que cet aller-retour ait été spontané ou mis en scène, il souligne une fébrilité au sein du pouvoir, à cinq mois des élections à la Douma. Le mois dernier, le blogueur pro-Kremlin Ilya Remeslo a terminé en clinique psychiatrique après une intervention appelant Poutine à la « démission », fustigeant une « guerre sans issue » coûtant des milliards de dollars à l’économie. « Pour la première fois depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022, l’élite russe semble au bord d’un schisme », souligne la politologue Tatiana Stanovaya dans une récente note publiée sur le site du Centre Carnegie Russie-Eurasie. « Si chaque critique prise individuellement peut sembler insignifiante, leur ensemble est significatif, ajoute-t-elle. Pour reprendre une analogie médicale : des symptômes mineurs et difficiles à expliquer peuvent n’être qu’un désagrément passager, ou le signe d’une maladie potentiellement mortelle. »
La confiance dans l’économie russe s’étiole et atteint son plus bas niveau depuis l’invasion de l’Ukraine.
Les raisons de la colère
Les raisons de la colère ne manquent pas. Sur le front, l’armée stagne : depuis début 2024, elle a conquis moins de 1,5 % du territoire ukrainien, d’après une analyse du Center for Strategic and International Studies. L’hémorragie humaine est catastrophique. Les forces russes auraient subi 1,2 million de pertes (morts, blessés et disparus) depuis le lancement de cette opération. Pour financer cette machine à tuer, le Kremlin consacre son économie à la production militaire et vide les caisses de l’Etat. Au premier trimestre 2026, le déficit avait déjà dépassé les prévisions officielles pour l’année entière, à près de 61 milliards de dollars.
Surtout, Vladimir Poutine fait payer directement la sanglante addition à ses citoyens, étranglés par les hausses de taxes. Le « tsar » n’a guère le choix : en 2025, les recettes pétrolières et gazières de l’Etat – affectées par les sanctions et les frappes ukrainiennes – ne représentaient plus que 23 % du budget, le pourcentage le plus faible en vingt ans. Pour compenser ces pertes, les autorités ont élargi l’assiette de la TVA. Passée de 20 à 22 % au 1er janvier dernier, elle concerne désormais beaucoup plus d’entreprises, puisque le seuil d’exemption sera progressivement abaissé dans les deux prochaines années. Les entreprises réalisant moins de 60 millions de roubles de chiffre d’affaires (autour de 801 000 dollars) étaient jusqu’à présent exonérées de TVA, mais ce seuil passe à 20 millions en 2026, et 10 millions (133 000 dollars) à l’horizon 2028.
Sans surprise, les entrepreneurs ont le moral dans les chaussettes. Près de 1 sur 3 envisageait de fermer sa société au premier trimestre 2026, selon une étude de la Fondation de l’opinion publique de la Haute Ecole d’économie de Moscou. Un chiffre en chute de 8 points comparé à la même période l’année dernière. « Les investissements orientés vers l’armement et le complexe militaro-industriel ne bénéficient en réalité à personne et les problèmes structurels s’aggravent, observe Tatiana Kastouéva-Jean, directrice du Centre Russie/Eurasie à l’Ifri : l’argent est très cher, la fiscalité grimpe… Les entrepreneurs ne peuvent plus travailler normalement. Ils sont en gestion de crise permanente et n’en voient pas le bout. »
Pendant ce temps, les infrastructures continuent de pourrir sur pied, faute d’investissements. Le rude hiver russe a une fois de plus révélé ces failles, avec des incidents en série sur les réseaux de chauffage, d’électricité et d’eau courante. Quant aux modes de transport, tous sont touchés, de l’aveu même de la Cour des comptes russe. Dans un audit publié en décembre dernier, elle estimait que près de 90 % des projets de développement d’infrastructures de transport inscrits au budget n’avaient pas été achevés comme prévu.
Sur les réseaux sociaux, on s’en amuse parfois, on fulmine souvent… Au Bachkortostan, cette république russe située entre la Volga et l’Oural, à un millier de kilomètres à l’est de Moscou – où de violentes émeutes ont eu lieu en 2024 après la condamnation d’un activiste local –, un village s’en remet même au Vatican pour réparer ses routes ! Dans une lettre à Rome, les habitants de Boriskino ont imploré le pape d’intervenir…
Dynamique en berne
Partout, les indicateurs virent au rouge. Le très respecté Robert Nigmatullin, professeur et académicien de l’Académie des sciences de Russie, les a égrenés dans un discours au vitriol début avril au Forum économique de Moscou : « Même dans les régions les plus pauvres de Chine, les niveaux de revenus dépassent ceux des régions les plus pauvres de la Fédération de Russie », cingle-t-il. « La population russe diminue de 600 000 personnes chaque année. La croissance annuelle moyenne du PIB au cours de la dernière décennie a été de 1,5 %. Sur la même période, les prix à la consommation ont augmenté de 77 % […] Et pour une raison qui m’échappe, le président n’exige rien et ne punit personne pour cela. »
L’intervention est peut-être arrivée aux oreilles de Vladimir Poutine, lequel a convoqué les lieutenants de son économie le 15 avril pour s’émouvoir, en direct à la télévision, d’une « dynamique économique en berne », exigeant de ses sous-fifres une action rapide pour redresser la croissance. Message reçu 5 sur 5 par la gouverneure de la Banque centrale, Elvira Nabioullina, qui avait fait flamber, ces trois dernières années, le taux directeur pour enrayer la spirale inflationniste.
Le Kremlin compte également tirer profit de la guerre au Moyen-Orient, qui lui offre un cadeau tombé du ciel : des cours du pétrole à la hausse. « La Russie devrait aussi bénéficier d’une augmentation des prix des engrais et des céréales, que nous verrons plus tard dans l’année », prévient Alexander Kolyandr. De quoi renflouer ses caisses, voire combler son déficit. Mais il en faudrait bien plus pour assainir cette économie malade. « Le budget pourrait être en très bonne santé à la fin de l’année sans que la croissance ne suive, présage Vladislav Inozemtsev. Même si Poutine réinjecte de l’argent en faveur des entreprises, ces dernières ne pourront pas augmenter drastiquement leur production en raison des pénuries de main-d’œuvre. De plus, les sociétés sont tellement endettées qu’elles voudront en priorité rembourser leurs dettes. »
Avec de telles perspectives, on comprend mieux pourquoi les « « silovikis », aux manettes de l’appareil sécuritaire russe, sont obsédés par la « menace » des réseaux sociaux : les doléances s’y accumulent, affichant jour après jour l’impéritie de l’Etat.
Dernier exemple en date, l’épidémie bovine qui a conduit à l’abattage de dizaines de milliers de bêtes sans que les autorités ne mettent de mots clairs sur la maladie, très probablement la fièvre aphteuse. « Le gouvernement a réagi exactement comme l’Union soviétique l’avait fait à Tchernobyl, selon un triptyque bien connu : cacher, nier, puis trouver des boucs émissaires, face à des éleveurs furieux, indique Alexander Kolyandr. Cet épisode montre que la marge de manœuvre des autorités se réduit. Le système se sclérose et a moins d’argent. Il sera donc de moins en moins capable de s’adapter aux ‘cygnes noirs’ [NDLR : ces événements rares et imprévus]. »
Et les mensonges d’Etat n’y changeront pas grand-chose. Signe des temps, les Russes se précipitent sur Google – quand ils le peuvent – pour trouver des portes de sortie. La recherche « Déménager de Russie » a atteint un pic début 2026, au plus haut depuis septembre 2022.
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Author : Charlotte Lalanne
Publish date : 2026-04-29 05:30:00
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