Le Premier ministre arménien Nikol Pashinyan affrontera ce dimanche 7 juin une élection législative cruciale, dans un contexte national tendu et de pressions politiques extérieures. Arrivé au pouvoir en 2018 à la suite d’un mouvement anticorruption, il se trouve désormais confronté à une opposition dominée par plusieurs forces pro-russes, tandis que son pays, encore marqué par la guerre et la perte du Haut-Karabakh en 2023, se trouve à un tournant politique majeur.
Partenaire politique et économique historique en perte d’influence en Arménie, la Russie a intensifié sa pression sur Erevan à l’approche du scrutin, combinant pressions politiques et chantage économique. Selon le New York Times, Moscou a d’ores et déjà imposé des restrictions sur plusieurs exportations arméniennes, comme certains produits agricoles, l’alcool et les eaux minérales, tout en menaçant de réduire l’accès de l’Arménie au gaz à prix préférentiel.
Selon les informations de TV5 Monde, la campagne électorale est également marquée par une importante vague de désinformation attribuée à des réseaux liés à la Russie. En mai, l’organisme NewsGuard a recensé au moins 31 contenus falsifiés en une semaine, usurpant l’identité de médias comme The Telegraph ou France 24 pour diffuser de fausses accusations visant Nikol Pashinyan, notamment sur des fraudes électorales ou des violences sexuelles présumées. Ces opérations s’inscriraient dans une campagne plus large baptisée « Matryoshka » (« poupée russe » en français), visant à discréditer le Premier ministre. Le réseau à son origine, « Storm-1516 », lié selon des experts à une unité du renseignement militaire russe, est accusé d’amplifier ces contenus en ciblant particulièrement l’Arménie depuis 2025.
Un délitement des liens avec Moscou
Cette élection est également observée de près en Russie, pour qui le scrutin représente, selon le chroniqueur Marc Champion dans une tribune publiée par Bloomberg le 5 juin, un véritable test de l’influence qu’exercerait encore Vladimir Poutine dans l’une des anciennes républiques soviétiques historiquement les plus proches de la Russie.
Longtemps considérée comme l’allié le plus fidèle de Moscou dans le Caucase, l’Arménie s’est nettement éloignée de la Russie depuis la guerre du Haut-Karabakh, un revers pour lequel de nombreux Arméniens reprochent au Kremlin son absence de soutien. Selon l’enquête Caucasus Barometer relayée par le New York Times, la part de la population considérant la Russie comme le « principal ami » du pays est tombée de 57 % en 2019 à 14 % en 2024. Un sondage de l’International Republican Institute réalisé du 5 au 11 mai 2026 auprès de 1 511 personnes montre par ailleurs que 55 % des Arméniens souhaitent désormais un rapprochement avec l’Occident, contre seulement 6 % favorables à un alignement exclusivement pro-russe. Malgré cette évolution, l’Arménie reste liée à Moscou par des dépendances économiques et énergétiques importantes, la Russie représentant plus de 35 % du commerce extérieur arménien et conservant une base militaire sur le territoire du pays.
Soutien américain et rapprochement avec l’Occident
Sur le terrain, le Premier ministre a poursuivi sa campagne dans des villages ruraux, notamment dans les zones montagneuses proches de sa région natale, en mettant en avant la mise en place récente d’une assurance santé publique, ainsi que des projets de nouvelles écoles, de crèches et de logements. Sur le pan de la politique extérieure, Nikol Pashinyan défend également un projet d’accord de paix avec l’Azerbaïdjan, présenté comme une étape clé pour stabiliser durablement le pays après des décennies de conflit entre les deux anciennes républiques soviétiques.
Un projet politique s’inscrit dans une stratégie plus large d’ouverture diplomatique, incluant un rapprochement accru avec les États-Unis et l’Union européenne, recueillant ainsi dernièrement le soutien l’administration de Donald Trump. Le Premier ministre a ainsi reçu récemment le vice-président JD Vance et le secrétaire d’État Marco Rubio, et a accueilli des dirigeants européens ainsi que le président ukrainien Volodymyr Zelensky lors du premier sommet UE–Arménie.
L’avenir de l’Arménie se joue dans cette élection
En plus d’être prise en étau entre deux puissances internationales, cette campagne électorale particulièrement tendue est marquée par des accusations croisées entre pouvoir et opposition. Ces dernières semaines les autorités arméniennes ont procédé à des arrestations visant des responsables de l’opposition, accusés de corruption, de fraude électorale et d’appels à la déstabilisation de l’État. Tandis que ces derniers dénoncent une utilisation politique de la justice. L’opposition principale est menée par Samvel Karapetyan, un homme d’affaires milliardaire ayant fait fortune en Russie, actuellement assigné à résidence et accusé d’avoir appelé à renverser le gouvernement. Sa formation, « Strong Armenia », souhaite modifier la loi pour lui permettre de devenir Premier ministre, malgré ses nationalités russe et chypriote.
Pour les observateurs extérieurs, un retour de cette opposition pro-russe au pouvoir pourrait réorienter profondément la politique étrangère du pays vers Moscou, dans un pays où les débats restent marqués par la comparaison avec la trajectoire de la Géorgie. Dans ce contexte, les proches du Premier ministre actuel mettent en garde contre un basculement qui pourrait fragiliser les réformes engagées depuis 2018, et remettre en cause l’orientation pro-occidentale progressive du pays. Pour ses alliés, ce scrutin dépasse ainsi largement une simple élection législative et engage l’avenir stratégique de l’Arménie.
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Author : Enola Richet
Publish date : 2026-06-06 14:14:00
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