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    « Les États-Unis n’ont pas agi pour le Japon » : les vraies raisons de l’intervention américaine sur le yen

    IntelliNewsBy IntelliNewsaoût 3, 2026Aucun commentaire8 Mins Read
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    « Un geste d’amitié », vraiment ? Voilà comment Donald Trump a qualifié l’intervention des Etats-Unis et du Japon sur les marchés de changes pour soutenir le yen la semaine dernière. Une première depuis près de 30 ans. La monnaie nippone était récemment tombée à son plus bas niveau face au dollar depuis plusieurs décennies, fragilisée par l’écart grandissant entre les taux d’intérêt américains et japonais.

    Pour l’économiste japonaise Sayuri Shirai, professeure à l’Université de Keio et membre du conseil de politique monétaire de la Banque du Japon (BOJ) de 2011 à 2016, Washington a avant tout agi pour les intérêts américains en limitant les risques de contagion sur les marchés financiers mondiaux, en particulier sur le marché des obligations américaines. Cette intervention offre toutefois une nouvelle marge de manœuvre à la Banque du Japon, qui doit désormais poursuivre la normalisation de sa politique monétaire et relever ses taux pour tenter de stabiliser durablement le yen.

    L’Express : L’intervention coordonnée entre les États-Unis et le Japon est sans précédent depuis près de trente ans. Pourquoi Washington a-t-il décidé de soutenir Tokyo cette fois-ci ?

    Sayuri Shirai : Il était déjà assez clair que le Trésor américain s’inquiétait de la sous-évaluation du yen. Dans son rapport semestriel sur les taux de change publié en juillet, il évoquait déjà cette question : sa position était donc connue. Ce qui rend cette intervention exceptionnelle, c’est qu’elle est intervenue pendant la réunion de politique monétaire de la Banque du Japon. Lors de sa conférence de presse, le gouverneur a d’ailleurs beaucoup insisté sur les mouvements de change, ce qui contrastait nettement avec la réunion de juin. Cela laisse penser que la Banque du Japon était informée à l’avance.

    À mes yeux, tout cela a été soigneusement coordonné, non seulement entre le ministère japonais des Finances et la Banque du Japon, mais aussi avec le Trésor américain. C’est la participation des États-Unis qui est véritablement inédite. Le rapport du Trésor américain avait déjà préparé le terrain.

    Avez-vous été surpris par cette intervention ?

    Oui. D’abord parce qu’elle est intervenue pendant une réunion de politique monétaire, ce qui est très inhabituel. Ensuite parce que, d’après les informations disponibles, les autorités sont intervenues en vendant des euros pour acheter des yens. Cela montre qu’il s’agissait d’une opération très bien préparée, planifiée et coordonnée.

    Qu’est-ce que les États-Unis gagnent à aider à stabiliser le yen ? S’agit-il avant tout du Japon, ou d’intérêts américains plus larges ?

    Je ne pense pas que les États-Unis aient agi avant tout pour aider le Japon. Ils cherchent surtout à éviter deux risques. Le premier concerne le marché obligataire américain. Si la situation échappe à tout contrôle, la Banque du Japon ne pourra pas relever ses taux de manière excessive et les interventions sur le marché des changes finiront par montrer leurs limites. Le ministère japonais des Finances serait alors contraint d’intervenir massivement, ce qui impliquerait de vendre des bons du Trésor américain pour financer ces opérations. C’est, à mon avis, la principale inquiétude de Washington.

    On l’a déjà vu en janvier : après les annonces budgétaires de Sanae Takaichi, les rendements des obligations d’État japonaises (JGB) ont fortement augmenté, avec un effet de contagion sur les Treasuries américains. Les autorités américaines ont immédiatement manifesté leur mécontentement. Tout ce qui est susceptible de déstabiliser le marché des Treasuries constitue aujourd’hui leur principale préoccupation.

    Le second risque est plus global. Le yen demeure une monnaie majeure et reste, selon de nombreux indicateurs, la devise la moins chère d’Asie, tant en termes nominaux que réels. Si sa faiblesse persistait dans un contexte de forte incertitude financière, cela pourrait finir par perturber l’ordre économique mondial.

    Quel message cette intervention envoie-t-elle aux marchés financiers et aux autres grandes économies, en particulier la Chine et l’Europe ?

    C’est une forme de surprise, et je pense que son effet sera durable, davantage qu’une intervention unilatérale. Le yen devrait donc rester autour de son niveau actuel pendant un certain temps.

    Mais le marché va rapidement commencer à se demander s’ils interviendront à nouveau. Or leur marge de manœuvre est limitée : si les États-Unis répètent trop souvent ce type d’opération, cela enverrait un mauvais signal sur l’ordre monétaire international, car d’autres devises se déprécient également. Intervenir pour corriger ces désalignements n’est pas nécessairement favorable, à long terme, à la stabilité des marchés des changes.

    Ils ne peuvent donc pas multiplier les interventions. Cette fois, l’objectif était surtout d’envoyer un message clair : si nécessaire, ils sont prêts à agir. Mais, au bout du compte, la solution la plus importante reste une nouvelle hausse des taux par la Banque du Japon. C’est cela qui sera déterminant.

    Le secrétaire au Trésor des Etats-Unis, Scott Bessent, a suggéré que ces mouvements désordonnés du yen pouvaient avoir des conséquences financières plus larges. Quels sont les risques ?

    Oui, Scott Bessent est très clair depuis l’année dernière : le problème vient en partie du différentiel de taux d’intérêt et du sentiment que la Banque du Japon est « en retard sur la courbe ». Une intervention sur le marché des changes ne règle donc pas le problème de fond.

    Bessent encourage depuis longtemps la Banque du Japon à relever ses taux. Mais il sait aussi que la politique japonaise est complexe. La Première ministre Takaichi, de son côté, semblait plutôt favorable au maintien de taux bas et considère que la faiblesse du yen n’est pas nécessairement un problème.

    En mai, Bessent a déclaré que, tant que l’indépendance de la Banque du Japon serait préservée, il s’attendait à ce qu’elle mène une politique appropriée. Le fait même qu’il ait ressenti le besoin de le préciser est révélateur : il sait qu’il existe des positions divergentes, voire contradictoires, au Japon sur la hausse des taux et sur la dépréciation du yen.

    Cette fois, les États-Unis ont en quelque sorte apporté leur soutien au Japon. La pression sera donc probablement plus forte sur la Banque du Japon lors de sa réunion de septembre. Il est très probable qu’elle relève ses taux à ce moment-là, ou un peu plus tard. La Première ministre Takaichi devra sans doute tenir compte de cet accord avec Washington.

    Comment le Japon en est-il arrivé là ? Quels sont les principaux facteurs de la forte dépréciation du yen ?

    Le principal facteur est le différentiel de taux d’intérêt. Le taux directeur de la Banque du Japon n’est que de 1 %, contre 3,5 à 3,75 % aux États-Unis, où l’inflation est beaucoup plus forte et plus persistante. Il est donc probable que les États-Unis maintiennent des taux élevés, voire les relèvent encore. Cela exerce une forte pression sur le yen.

    Au regard de ce différentiel, la Banque du Japon devrait normalement poursuivre la normalisation de sa politique monétaire. Mais le problème est que l’économie japonaise reste très fragile : elle vieillit, les gains de productivité sont limités et la croissance potentielle est estimée autour de 0,6 %.

    Une hausse des taux aurait donc des conséquences importantes. Au Japon, environ 70 % des prêts immobiliers sont à taux variable, indexés sur le taux directeur de la Banque du Japon. Une hausse de seulement 25 points de base pourrait ainsi avoir un impact significatif sur les emprunteurs. C’est un véritable défi pour le gouvernement. Mais cette intervention coordonnée donne désormais davantage de marge de manœuvre à la Banque du Japon pour relever ses taux.

    Les récentes mesures de relance budgétaire de la Première ministre Takaichi vont-elles fragiliser davantage la confiance dans la monnaie japonaise ?

    La semaine dernière, elle a finalement décidé de réduire la taxe sur la consommation appliquée aux produits alimentaires, en la faisant passer de 8 % à 1 %. Elle a également évoqué la promotion d’investissements de « gestion de crise ». Mais elle n’a toujours pas présenté de source de financement claire.

    Même pour cette baisse d’impôt, l’annonce a été faite sans préciser précisément comment la mesure serait financée. Elle affirme vouloir éviter d’émettre davantage de JGB, car elle sait qu’une politique budgétaire très expansionniste financée par de nouvelles émissions d’obligations ferait immédiatement remonter les taux.

    Cela pèserait sur l’économie japonaise et augmenterait la charge des intérêts de la dette publique. Elle est donc confrontée à un dilemme : elle souhaite mener une politique budgétaire expansionniste, mais les modalités de financement restent floues. Elle devra clarifier sa stratégie à l’automne. Pour l’instant, elle repousse encore les décisions difficiles et rien n’est véritablement arrêté.

    La Banque du Japon a commencé à relever ses taux après des années de politique monétaire ultra-accommodante. Est-ce suffisant pour stabiliser le yen ?

    C’est une question difficile, car nous savons tous que l’économie japonaise reste fragile. La Banque du Japon a essayé de défendre l’idée d’un cercle vertueux entre les revenus et les prix, mais, honnêtement, ce mécanisme n’est pas encore véritablement à l’œuvre. L’inflation actuelle provient principalement d’une hausse des coûts, et non d’une dynamique solide de la demande intérieure. Elle n’est donc pas nécessairement durable.

    Malgré tout, la Banque du Japon souhaite relever ses taux pour deux raisons. La première est d’empêcher une nouvelle dépréciation du yen, qui est déjà très sous-évalué. La seconde est de se créer une marge de manœuvre pour l’avenir : elle veut normaliser sa politique monétaire autant que possible. Dans cette logique, les taux pourraient passer de 1 % à 1,25 %, puis probablement à 1,5 % l’année prochaine. Mais cela représente sans doute le plafond. Le différentiel avec les États-Unis restera donc important, ce qui rend la stabilisation du yen particulièrement difficile.



    Source link : https://www.lexpress.fr/economie/les-etats-unis-nont-pas-agi-pour-le-japon-les-vraies-raisons-de-lintervention-americaine-sur-le-yen-CKV52MLOCJGWTAOADQ6IYQ2HRQ/

    Author : Thibault Marotte

    Publish date : 2026-08-03 10:51:00

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