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    « C’est l’hubris qui m’a coulé » : le skipper Fabrice Amédéo raconte comment il s’est relevé après un naufrage

    IntelliNewsBy IntelliNewsseptembre 28, 2026Aucun commentaire9 Mins Read
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    Il y a plusieurs façons de couler. Dans sa vie professionnelle ou personnelle. Quand les planètes ne sont plus alignées, quand une décision stratégique s’avère être une erreur ou lorsqu’un cygne noir chamboule tous les plans. Le skipper français Fabrice Amédéo, lui, a fait naufrage au sens propre du terme, lors de la Route du Rhum en novembre 2022. A la suite d’une explosion, son bateau prend feu et sombre dans les flots. Après un sauvetage quasi miraculeux, il décide le soir même de poursuivre sa passion, la course au large, malgré les doutes, la peur et les casse-tête financiers. Comment se répare-t-on après un naufrage ? Comment retrouve-t-on l’envie d’entreprendre ? Et puis surtout, comment apprend-on de ses échecs ? Pour L’Express, Fabrice Amédéo nous parle d’envie, d’humilité et de renaissance.

    Une interview exclusive issue du podcast Anatomie d’une décision, à écouter sur Apple Podcasts, Spotify, Deezer, Castbox, Podcast Addict ou en cliquant sur le player en tête de cet article.

    L’Express : Commençons par planter le décor. Nous sommes le lundi 14 novembre 2022. Vous êtes partis quelques jours plus tôt de Saint-Malo pour la Route du Rhum. Après une terrible explosion, votre bateau prend feu. Vous vous extirpez de justesse du navire qui coule à pic et vous vous retrouvez sur un canot de survie à 700 kilomètres des côtes portugaises. Et là, vous pensez d’abord à votre banquier et à vos dettes…

    Fabrice Amédéo : Oui, c’est un peu étonnant dit ainsi, mais c’est la vérité. Mon bateau prend feu puis explose à cause des batteries au lithium qui ont pris l’eau. Il brûle très rapidement. Je dois l’évacuer en quelques instants. A quelque 700 kilomètres au large des côtes portugaises, j’assiste à son naufrage, et je me retrouve seul sur un petit radeau de survie avec une simple radio VHF au milieu d’une mer très formée. Je ne pense pas à sauver ma vie, alors que je suis tout de même dans une situation très précaire. Je pense à l’argent. On ne le sait pas toujours, mais les marins sont aussi des entrepreneurs. Derrière le bateau, il y a des sponsors, des partenaires, des salariés. Ce bateau-là m’avait coûté 3 millions d’euros. Je n’ai pas de fortune personnelle, et j’avais hypothéqué ma maison pour garantir le prêt bancaire. Quand il coule sous mes yeux, je songe d’abord à la catastrophe financière.

    Quel est l’encours bancaire ? Quel est le capital restant dû de la banque ? A quel niveau je vais être ruiné ? Et comme je ne suis pas dans un état normal, je me trompe dans les calculs ! J’anticipe que, même avec le remboursement de l’assurance, il me restera une dette de 800 000 euros. Un montant énorme pour moi ! Je m’imagine déjà devoir vendre ma maison. C’est assez déroutant : alors que dans ce moment précis, j’aurais dû être absorbé à sauver ma peau, j’ai d’abord pensé à l’argent.

    Quelques heures après votre sauvetage et alors que votre agent vous interroge sur votre futur, vous lui répondez que dans deux ans, vous serez au départ du Vendée Globe… Ne manquez-vous pas un peu de lucidité à ce moment-là ?

    Je pense qu’a posteriori, c’est une excellente décision, même si elle est prise de manière totalement irréfléchie. J’avais un ressenti : j’étais un rescapé du feu, pas un rescapé de l’océan. J’avais abandonné un bateau en flammes, mais sur mon canot de survie, je m’étais senti en sécurité malgré un vent à 30 nœuds et des vagues de quatre mètres. Comme si l’océan m’avait accueilli, protégé. Lorsque mon agent me demande ce que je compte faire alors que j’ai tout perdu, je lui réponds que je ne vais pas lâcher, que je vais y retourner, que j’éprouve toujours ce même amour pour la navigation depuis la plus tendre enfance. Et puis, l’ego parle aussi : on ne va pas se débarrasser de moi comme ça ! Ma performance à moi, ce sera d’être dans deux ans au départ du Vendée Globe. C’est tout cela qui passe dans ma tête en une fraction de seconde. Cette décision n’est ni clairvoyante, ni intelligente, elle est juste spontanée…

    Le retour sur terre et les mois qui suivent sont pourtant très douloureux. Il y a les doutes, et finalement aussi le manque de désir de repartir en mer. Mais vous êtes embarqué avec votre équipe et vos sponsors dans la préparation du Vendée Globe. Comment retrouve-t-on l’envie d’entreprendre?

    Ce fut très compliqué. C’est vrai qu’il y a d’abord ce réflexe de dire : « Allez, j’y retourne ». Mais derrière, les conséquences sont nombreuses. Si certains sponsors m’ont lâché, la plupart sont restés fidèles, trouvant que c’était une histoire incroyable. Et puis, quand on soutient un marin pour le Vendée Globe, il y a aussi l’idée que le naufrage fait partie de l’aventure et qu’il faut porter un message de résilience. Comme une entreprise après une faillite, il faut se relever. Tout le monde s’est mis en ordre de marche. D’une certaine manière, j’étais un peu dans la seringue et le système – mon système – me poussait vers le Vendée Globe. Mais il s’avère que quelques semaines après le naufrage, j’ai perdu ma mère. Des problèmes managériaux sont arrivés, une partie de l’équipe m’a quitté, on m’a volé du matériel… Je me suis senti piétiné humainement, trahi dans ma confiance de skipper et de manager, et aussi dans l’amitié que j’avais pu donner à certains. Ces projets de course au large sont, certes, des aventures entrepreneuriales, mais ce sont surtout des aventures humaines.

    Les mois passent et à quelques semaines du départ, je me rends compte que la passion n’est plus là. Comme si un ressort était cassé. J’avais racheté un bateau, reconstruit un projet, repris des engagements bancaires… Je suivais à l’époque sur les réseaux sociaux Thomas Coville, un marin exceptionnel qui s’était lancé dans le Trophée Jules Verne, un tour du monde en équipage. Lorsqu’il était dans les mers du Sud, je voyais ses images envoyées du navire, cette mer formée, ce temps gris… J’en avais des haut-le-cœur. Malgré tout, je me suis présenté sur la ligne de départ.

    Et très vite, l’envie est revenue ?

    Ah non, pas du tout ! Je suis vraiment parti dans l’inconnu de ce Vendée Globe, en ne sachant plus très bien où j’en étais. Dès le début, j’ai eu de gros problèmes techniques. Tous les problèmes que l’on peut rencontrer sur une course de cet ordre. Et c’est là que je me suis dit : tant pis pour la performance, tu es seulement là pour boucler ton histoire. Ma performance, à moi, sera de franchir la ligne d’arrivée deux ans après le naufrage. Peu importe le classement. J’ai réduit l’allure et mené une sorte de combat contre les éléments et contre moi-même, contre mes démons. La navigation dans les mers du Sud a été très dure. Mais j’ai réussi à aller au bout, par fidélité à l’enfant que j’étais, à mes rêves de jeunesse… Terminer ce Vendée Globe m’a vraiment permis de tourner la page du naufrage précédent et d’avancer.

    Financer une course au large rappelle le parcours du combattant du startuper qui fait le tour des fonds d’investissement. Comment avez-vous réussi à convaincre de nouveaux sponsors de vous suivre ?

    J’ai eu de la chance. Déjà, je ne suis pas seul. Je travaille depuis plusieurs années avec une personne qui s’appelle Olivier Delagrange. Je me permets de le nommer parce qu’il joue un rôle essentiel dans mon projet. C’est lui qui trouve des partenaires, fait de la prospection. Et ça, c’est primordial. Il faut savoir s’entourer des bonnes personnes.

    Pendant des années, j’ai naïvement pensé que la recherche de partenaires fonctionnait de manière qualitative, c’est-à-dire les amis de mes amis sont mes amis. En somme, je réserve un resto et on va me présenter des gens qui vont potentiellement me soutenir. C’est un tout petit peu plus compliqué que ça ! Surtout, à un moment, il faut transformer l’essai. Présenter un projet, tisser une histoire autour. C’est le projet qui détermine la personnalité du skipper. Le mien est très orienté vers la préservation des océans, avec des tas de capteurs sur mon bateau. Ce sont de réelles opportunités pour la science. Je peux ramener des données inédites sur la salinité, la température, les microplastiques et toutes les pollutions anthropiques. J’ai même un capteur d’ADN environnemental qui mesure le vivant. Et puis, mon discours autour de la résilience a accroché des sponsors. On a chuté, on se relève et on ne lâche rien. Le directeur de la communication d’une grande entreprise m’a même dit : » Tu sais, un jour tu te rendras compte que ce naufrage, il est positif, parce qu’il va te donner de l’épaisseur… »

    Comment apprend-on de ses échecs ?

    Quand on est skipper ou chef d’entreprise, la responsabilité incombe à celui qui tient la barre. Dans mon cas, ma grande erreur – ce que j’appelle mon péché d’hubris – a été de vouloir voler trop près du soleil. J’ai été pris dans une logique de réussite, dans un univers très compétitif, avec de plus en plus d’argent, de grosses entreprises qui ont des projets de plus en plus structurés avec des skippers très performants, des bateaux de plus en plus chers, de plus en plus rapides. Et donc, j’ai installé de grands foils, ces ailerons qui permettent de voler haut et d’aller vite sur l’océan. C’est ce chantier-là que je n’ai pas su gérer…

    C’est donc un échec purement technique ?

    Non, pas seulement. C’était aussi un revers presque philosophique, puisque je n’ai pas eu la sagesse de me dire que j’avais atteint mon plafond de verre. Pour ne pas commettre les mêmes erreurs, il faut toujours essayer de savoir si nous ne sommes pas allés trop loin. Avoir l’humilité de se rendre compte de sa vulnérabilité. Et se dire : plus jamais je ne refranchirai la ligne rouge.

    Dans quelques semaines, vous vous élancerez dans votre cinquième Route du Rhum. Si on rembobinait le film de votre carrière, que feriez-vous différemment ?

    Contenir mon hubris. Et renoncer à un bateau plus rapide que de raison. De grands marins vont prendre le départ de cette Route du Rhum sur des navires incroyablement puissants. Ils sont câblés pour ça, ils sont faits pour ces bateaux-là. Moi, je suis taillé pour des machines un peu plus modestes. Si je devais revenir en arrière, j’apprendrais à vivre avec davantage d’humilité.



    Source link : https://www.lexpress.fr/economie/entreprises/cest-lhubris-qui-ma-coule-le-skipper-fabrice-amedeo-raconte-comment-il-sest-releve-apres-un-naufrage-SK4VIBOQSRD2BGK5WBPMGUWMBA/

    Author : Béatrice Mathieu

    Publish date : 2026-09-28 15:00:00

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