L’Union européenne pourrait-elle être entre les mains de trois femmes en 2029? De plus en plus plausible, ce scénario n’a pourtant rien d’un rêve progressiste. Issue de la droite post-fasciste, Giorgia Meloni est à la tête de l’Italie depuis quatre ans, Marine Le Pen fait figure de favorite en France pour 2027, et l’AfD coprésidée par Alice Weidel ne cesse de monter en Allemagne. Dans Femmes extrêmes (Les Arènes, parution le 22 octobre), Marion Van Renterghem retrace avec brio le parcours de ces trois figures de proue de la droite radicale européenne. Héritières de la libéralisation des meurs dont elles partagent pleinement les codes (deux mères célibataires, et une troisième en couple avec une femme d’origine sri-lankaise), bénéficiaires des acquis du féminisme, elles sont pourtant à la tête de formations virilistes qui jouent sur la nostalgie du monde d’avant. Soulignant leur nombreux paradoxes, Marion Van Renterghem montre que si Le Pen, Meloni et Weidel ont en commun le nationalisme, elles ont aussi de nombreuses divergences idéologiques, de la Russie à l’économie. De quoi empêcher leurs partis de partager ne serait-ce qu’un même groupe au Parlement européen…
L’Express : Trois femmes sont à la tête des partis de droite radicale des trois premières puissances de l’Union européenne. L’une gouverne déjà, les deux autres pourraient y parvenir. Est-ce une coïncidence, alors qu’ailleurs, on retrouve plutôt des « hommes forts », de Donald Trump à Vladimir Poutine ?
Marion Van Renterghem : Elles ne viennent pas de nulle part. Marine Le Pen est née en 1968, Giorgia Meloni en 1977, Alice Weidel en 1979. Elles ont grandi dans un monde transformé par 1968 : la libéralisation de la société, l’émancipation des femmes. Mais elles sont aussi le produit de ce que cette libéralisation a suscité en réaction, une contre-révolution en germe dès le départ.
La libéralisation a comblé beaucoup de gens ; d’autres y ont éprouvé de l’inquiétude, du déclassement, une déstabilisation, que la mondialisation, accélérée par la chute du mur de Berlin, est venue aggraver. C’est le paradoxe fondamental de ces trois femmes : elles sont au pouvoir grâce à l’émancipation, et elles ont fait leur fonds de commerce politique de l’opposition à ce mouvement.
Leur genre a-t-il été un atout dans leur ascension ?
Oui. Ces partis d’extrême droite, virilistes, les ont utilisées au moment où ils voulaient sortir des marges pour devenir des partis de gouvernement. Le cas de Marine Le Pen est particulier, puisqu’elle est une héritière. Mais toutes trois ont servi de vitrine adoucissante. Fabio Rampelli, l’un des mentors de Giorgia Meloni, a une phrase éloquente : « Je l’ai choisie parce qu’elle était à la fois irrévérencieuse et douce. Et qu’elle se prêtait parfaitement à redorer l’image du militant de droite pur et dur, celui à la mâchoire volontaire et au crâne rasé. »
A l’épreuve du pouvoir, Giorgia Meloni s’est recentrée, voire modérée. Ce scénario est-il reproductible avec Marine Le Pen et Alice Weidel ?
C’est précisément la conclusion à laquelle je suis arrivée : non. Parler de « mélonisation » est un discours confortable pour l’extrême droite. En Italie, Meloni est assez populaire, elle a plutôt réussi et sera peut-être réélue l’année prochaine. On pourrait même la qualifier d’Angela Merkel de droite par son habileté à maintenir une coalition. Comme Meloni a une image plutôt positive, d’autres partis d’extrême droite tentent de profiter de son succès et défendent cette idée d’un post-populisme : ces partis seraient populistes pour conquérir le pouvoir, puis pragmatiques et réalistes une fois aux commandes. Or il y a deux différences absolument fondamentales entre Giorgia Meloni d’un côté, Alice Weidel et Marine Le Pen de l’autre : l’Europe et l’atlantisme…
Weidel et Le Pen ne sont pas « mélonisables »
Commençons par l’Europe.
Meloni est une nationale-conservatrice, qui était eurosceptique, voire anti-européenne, si l’on reprend ses déclarations passées. Une fois au pouvoir, elle a mis beaucoup d’eau dans son vin, même si elle continue d’attaquer l’Europe de manière assez populiste, en ne tenant pas le même discours à Rome et à Bruxelles. Mais elle n’a jamais dit qu’elle voulait sortir de l’Union, contrairement à Le Pen, qui a toujours exprimé une véritable détestation de l’Union européenne, dans son autobiographie comme dans ses déclarations pour sortir de l’UE et de l’euro. Son discours a ensuite changé à 180 degrés, sans jamais expliquer pourquoi.
Quand ce virage a-t-il eu lieu ?
Après son débat désastreux face à Emmanuel Macron en 2017, où elle s’est complètement emmêlé les pieds sur l’euro et ridiculisée. On aurait pu penser qu’elle ne s’en relèverait jamais. Eh bien si, et c’est la force du populisme : rebondir tout en se contredisant totalement sur des questions fondamentales. Tout d’un coup, Marine Le Pen a cessé de parler de sortie de l’euro, de sortie de l’Union, sans le début d’une explication. Pourtant, dans son programme, elle continue de prôner le Frexit de manière déguisée, en posant des conditions incompatibles avec le maintien dans l’Union. Ce que ne fait pas Meloni : elle défend une Europe des nations qui n’est d’ailleurs pas très claire, mais ne va jamais jusqu’à la rupture.
Et sur l’atlantisme ?
On ne souligne pas assez à quel point Meloni n’a jamais dérogé à sa fidélité à l’Alliance atlantique, c’est-à-dire à l’alliance occidentale face à la Russie de Poutine, qui est une menace pour la sécurité de l’Europe et pour les démocraties libérales. Meloni a certes modéré son discours au seuil du pouvoir, influencée notamment par Mario Draghi. Mais il y a chez elle ce respect fondamental des alliances que Le Pen et Weidel n’ont pas. Même si Meloni enfonce bien des coins dans la démocratie libérale en Italie, notamment sur le plan juridique, ce socle demeure. Tout montre que Weidel, extrêmement radicale, ni même Le Pen, qui joue la dédiabolisation, ne sont pas « mélonisables ».
Sur l’Europe, la plus radicale des trois est donc Alice Weidel ?
Oui. L’AfD est née de la volonté de sortir de l’euro. Pour ses partisans, l’abandon du Deutsche Mark a été une perte, l’Allemagne a toujours payé pour les autres – ce qui n’est d’ailleurs pas totalement faux même si elle y a eu intérêt. Weidel ne prononce plus le mot « Dexit » dans les programmes électoraux, mais la sortie de l’euro et de l’Union reste inscrite dans le programme fondamental du parti.
Le Pen n’est conservatrice ni au sens religieux, ni au sens familial
En 2029, les trois premières puissances de l’Union pourraient donc être dirigées par ces trois femmes ?
Il peut se passer tellement de choses. On ne sait même pas si Marine Le Pen sera élue en France. Que Weidel accède à la chancellerie en 2029 est encore plus fictif. Mais une configuration Weidel-Le Pen-Meloni, avec une Meloni entraînée par les deux autres et peut-être alors « démélonisée », serait un détricotage fatal pour l’Union européenne. Les trois partagent un fond nationaliste commun.
Par ailleurs Marine Le Pen à l’Elysée, puisque c’est la probabilité la plus forte selon les sondages, est le scénario le plus dangereux des trois. Pas parce qu’elle est la plus radicale, mais parce que la France recèle un pouvoir de déstabilisation plus grand du fait qu’elle est une puissance diplomatique, militaire, nucléaire. Et parce qu’un président de la Ve République a bien plus de poids institutionnel et de pouvoir effectif qu’un chancelier allemand ou un président du Conseil italien. Meloni est très largement tenue en laisse par le président de la République, Sergio Mattarella. Le chancelier allemand n’est qu’un Premier ministre, tributaire d’une coalition, du Bundestag et de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe.
Vous montrez que les trois ne s’entendent pas vraiment, que le trio Meloni-Le Pen-Weidel n’existe pas d’un point de vue personnel…
Entre Meloni et Le Pen, il y a eu une petite tentative qui, très vite, a mal tourné. Entre Meloni et Weidel, il n’y a jamais eu de rencontre. Le Pen et Weidel ont été alliées, jusqu’à siéger dans le même groupe au Parlement européen. Le Pen y a mis fin quand elle a compris que l’AfD était dommageable pour sa dédiabolisation : un député européen de l’AfD a déclaré que les SS n’étaient pas tous des criminels [NDLR : Maximilian Krah, en mai 2024], puis il y a eu la fameuse réunion secrète de Potsdam, où des membres de l’AfD ont parlé de « remigration », non seulement des étrangers en situation irrégulière, mais aussi d’Allemands d’origine étrangère.
Les divergences entre elles ne s’arrêtent pas là : économie, valeurs, immigration…
C’est pour cela qu’elles sont difficiles à classer. Sur le plan sociétal, la plus conservatrice est Meloni. Son credo, c’est « Dieu, patrie, famille ». Le Pen n’est conservatrice ni au sens religieux, ni au sens familial. Elle instrumentalise plutôt les valeurs républicaines d’une nation sécularisée, dans une logique identitaire. Weidel vient d’une famille catholique dont elle s’est extraite, mais reste conservatrice. Sur l’économie, le programme de Le Pen est qualifié de socialiste par les proches de Weidel comme Eric Zemmour et Sarah Knafo. Weidel, elle, a pour modèle Margaret Thatcher. Elle est protectionniste sur le plan identitaire mais ultralibérale sur le plan économique. Son programme, c’est baisser les impôts, déréguler réduire au maximum l’intervention de l’Etat et la dépense publique.
Et sur l’immigration ?
Weidel pourrait être classée comme ethno-nationaliste, même si elle ne peut pas le revendiquer en Allemagne. Meloni est nationale-conservatrice, et Le Pen nationale-populiste. Toutes trois partagent l’idée que la communauté nationale n’est pas seulement politique mais culturelle, historique, voire ethnique sans le dire. Selon elles, on n’est pas français, allemand ou italien seulement par les papiers, autre chose doit le définir. Meloni par l’héritage culturel, familial, chrétien, Le Pen par l’appartenance nationale au « peuple français », Weidel par une frontière plus rigide, ethno-culturelle, entre les « vrais » Allemands et les autres.
Marine Le Pen est aujourd’hui la plus populiste des trois…
Clairement. Le populisme, c’est d’abord faire miroiter des réponses simples et impossibles à des problèmes complexes. C’est ensuite instituer un divorce entre des élites forcément corrompues et un peuple toujours vertueux, sans qu’on sache très bien qui il est : à l’extrême gauche, il se définit par la classe sociale ; à l’extrême droite, plutôt par le rejet des « élites », des juges, des corps intermédiaires, de tout ce qui embarrasse le rapport direct entre le peuple et le pouvoir. C’est aussi la désignation d’un bouc émissaire. Chez Le Pen, Meloni et Weidel, les boucs c’est l’UE, et c’est l’étranger. Le slogan du RN, « On est chez nous », pose une question : qui est « eux » ? Le Pen ne le définit pas.
Chez Meloni et Weidel, qui ont un programme assez clair, le populisme est plutôt un style, une manière de convaincre les foules. Chez Le Pen, qui a changé d’avis sur à peu près tout, le Frexit, l’Otan, la peine de mort, l’avortement, le nucléaire, le corpus populiste est presque ontologique.
Pour Meloni, le pire a été quand Trump s’en est pris au pape
A quel point la Russie représente-t-elle une ligne de fracture entre les trois ?
C’est la principale ligne de fracture entre Meloni et les deux autres. Son soutien à l’Ukraine est total, malgré une aide effective limitée du fait de sa coalition. Le Pen et Weidel, à l’inverse, sont alignées sur les positions de Moscou. Les traditions pro-russes sont très fortes chez les élites en France et en Allemagne. En France, c’est lié à une détestation profonde du libéralisme incarné par l’Amérique. Cet antiaméricanisme rend sensible au modèle alternatif qu’offrirait la Russie de Poutine, complètement fantasmée d’ailleurs A quoi, en Allemagne, s’ajoute une tradition de main tendue à Moscou, et des relations commerciales et énergétiques historiques.
Donald Trump a été un modèle pour elles. Est-il depuis devenu un boulet ?
Toutes trois ont été éblouies par son arrivée au pouvoir. En 2017, Le Pen avait même fait le pied de grue au pied de la Trump Tower dans l’espoir d’un rendez-vous qui n’est jamais venu. Trump et la sphère Maga, Elon Musk en tête, leur ont bien rendu ce soutien. Musk est intervenu en vidéo dans un congrès de l’AfD et a discuté en direct avec Weidel sur X. Ce rapprochement s’est même institutionnalisé dans la Stratégie de sécurité nationale américaine, qui présente ces partis « patriotiques » comme les sauveurs potentiels d’une Europe en déclin, minée par l’immigration.
Trump, Poutine et les partis nationalistes partagent cet ennemi commun : l’Union européenne. Mais ça s’est compliqué quand le président américain a ciblé les pays européens, avec les droits de douane, puis par ses prétentions sur le Groenland. Pour Meloni, le pire a été quand il s’en est pris au pape. Là, ce n’était plus possible. Quant à Le Pen, elle s’est faite plus discrète sur le sujet depuis que Trump rate tout ce qu’il entreprend, semant le désordre dans le monde entier.
Le féminisme a-t-il une place dans leur logiciel politique ?
Elles doivent beaucoup au féminisme, mais ne font rien pour lui. Un peu comme Angela Merkel ou Margaret Thatcher, qui ne se positionnaient pas en tant que femmes. Marine Le Pen se dit féministe quand elle défend les droits des femmes face à l’islam, mais l’objet de son combat est l’islam, pas les femmes.
C’est d’ailleurs ironique : on associe volontiers l’accès des femmes au pouvoir à une marque de progressisme. Or les femmes politiques les plus influentes d’Europe sont trois femmes qui viennent contester ce progressisme. Ce sont des femmes puissantes, mais pas celles que la gauche aurait voulues.
Leurs vies privées sont pourtant loin du modèle traditionnel : Meloni est séparée du père de sa fille, Le Pen divorcée, Weidel en couple avec une femme d’origine sri-lankaise, et deux enfants de deux donneurs différents…
C’est un aspect qui pourrait plaire aux progressistes : elles ne sont nullement représentatives des programmes de leurs partis. Ce sont trois cas atypiques. Quand j’ai vu Alice Weidel gravir les échelons de l’AfD, je me suis dit que c’était le signe que ce parti allait gagner : s’il est capable d’absorber une figure aussi contraire à ce qu’il prétend être, c’est qu’il va s’étendre à une partie plus large de la société. Cela veut dire que même des homosexuels ou des personnes en couple avec quelqu’un d’origine étrangère peuvent s’y reconnaître.
Elles ont en commun d’avoir grandi dans des milieux violents
Le parcours de Weidel est le plus étonnant des trois. Elle est un pur produit de la prospérité ouest-allemande alors que l’AfD est souvent associée à l’Est. Elle a mené des études brillantes et a eu un parcours cosmopolite, de la Chine à la Suisse…
Rien ne va [sourire]. Adhérer à un parti qui va à ce point contre soi-même, c’est presque freudien. Alice Weidel coche toutes les cases contraires à l’AfD, et pourtant elle en est la vitrine. D’abord parce qu’elle est intelligente et charismatique. Ensuite parce que ce paradoxe joue : elle fascine. Il faut la voir au Bundestag, les deux mains posées sur le pupitre, interpellant les députés en hurlant.
La clé biographique, chez Weidel, ce serait l’immigration, avec cet épisode de la piscine que vous racontez dans le livre…
C’est l’anecdote fondatrice qu’Alice Weidel raconte dans toutes ses interviews. Une famille où tout va bien, bons élèves, très sportifs, tennis, natation, promenades en forêt, randonnées dans les Alpes, … à part les cadavres dans le placard. Jeune fille, elle n’aurait plus voulu aller à la piscine municipale parce que des garçons turcs l’importunaient. Un historien de la région m’a dit trouver cela curieux : l’immigration était marginale. Un journaliste allemand, homosexuel et de la même génération, garde au contraire le souvenir d’une ville où il souffrait d’être traité de « sale pédé » par des groupes néo-nazis. Je ne conteste pas le souvenir d’Alice Weidel, elle a sans doute eu des ennuis avec un groupe de garçons. Mais elle en a fait une généralité, un élément structurant dans ses positions.
Je suis allée sur les lieux d’enfance des trois. À la Garbatella, le quartier populaire de Meloni à Rome, j’imaginais une cité défavorisée alors que c’est ravissant. Harsewinkel, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, raconte beaucoup de Weidel. La ville proche, Gütersloh, concentre les sièges sociaux : la marque d’électroménager Miele, le groupe de médias Bertelsmann… C’est une métaphore de la prospérité et de la réussite économique allemande. Harsewinkelest un petit village perdu au milieu de champs bien moissonnés et de grandes fermes prospères. On y trouve une immense usine, celle de Claas, le fabriquant de moissonneuses-batteuses, leader de son secteur. C’est le génie industriel allemand dans ce qu’il a de familial et d’inventif. Ce qui m’a amusée, c’est de voir qu’un kebab avait surgi. Je suis allée regarder la fameuse piscine municipale : il n’y avait que des familles blanches.
Vous parlez d’une Allemagne fantasmée…
Le génie de Weidel a été de jouer à l’Est sur « l’Ostalgie », très présente là-bas mais dont elle ne fait pas partie, et à l’Ouest sur la « Westalgie », la nostalgie de la RFA. Les trois femmes mettent en avant chacune la nostalgie d’une patrie perdue et fantasmée, même si elle formulée différemment en fonction des langues. Les Allemands ont le mot « Heimat » : plus que la patrie, c’est le chez-soi, un paysage reconnaissable, l’enfance, le côté protecteur. Chez Le Pen, c’est « le peuple ». Chez Meloni, la « nazione« . Ces nations imaginaires, c’est ce qui les unit le plus fortement.
En allant à Harsewinkel, je me suis dit que c’était l’Allemagne parfaite selon Alice Weidel. C’est une Allemagne d’avant l’immigration, d’avant la réunification allemande qui a bousculé le confort et qu’il a fallu payer. La famille Weidel abhorrait le « Soli » cet impôt de solidarité pour les Allemands de l’Est. C’est l’idée d’un pays pur, débarrassé de son actualité. Weidel, Le Pen et Meloni ne cessent de parler de vagues d’immigrés, alors que les immigrés dont elles parlent ont déjà la nationalité de leur pays. Leurs discours font abstraction du monde tel qu’il est, constitué de grands empires qui ne nous veulent pas du bien. Elles veulent un monde d’avant l’Union européenne, en oubliant que c’est justement l’Europe qui, au moment où les Etats-Unis font défaut et face à des empires menaçants comme la Russie ou la Chine, est devenue le filet protecteur indispensable des patries qu’elles prétendent défendre.
Vous avez évoqué des « cadavres dans le placard » dans la famille d’Alice Weidel : son grand-père a rejoint la Waffen-SS dès 1933. Les trois ont des parcours personnels hantés par la Seconde Guerre mondiale, entre nazisme, Mussolini ou pétainisme…
Ces trois femmes portent le nationalisme dans les trois grands pays défaits de la Seconde Guerre mondiale. Elles sont les héritières, plus ou moins directes, de régimes vaincus. Le Front national a été fondé notamment par d’anciens collaborationnistes et pétainistes. Alice Weidel se garde bien de se dire héritière du nazisme, mais elle joue de manière subliminale avec lui à bien des égards, mettant en avant la concurrence des mémoires pour relativiser les crimes nazis comme un épisode parmi d’autres de l’histoire allemande. Quant à Meloni, elle a adhéré au MSI, le grand parti issu du fascisme italien.
Psychologiquement, elles ont en commun d’avoir grandi dans des milieux violents : celui de la famille chez Le Pen, du contexte historique chez Meloni, née pendant les années de plomb. Les trois ont fait l’expérience de l’ostracisme social. Le Pen a subi des railleries à l’école en tant que « fille de », Meloni a été traité de « facho » dans un quartier communiste. Alice Weidel, c’est plus compliqué : elle est issue d’un grand-père nazi, mais aussi d’un père expulsé de Silésie.
Ces « Vertriebene », dont elle défend la mémoire…
Des victimes qu’elle juge injustement traitées par rapport à celles du nazisme. Elle ne le dit pas directement, mais c’est l’idée qu’on ne parlerait que de la Shoah, alors que son père et d’autres Allemands de Silésie ont eux aussi été déportés. Cela n’a bien sûr rien à voir avec le génocide des juifs, mais l’histoire parle peu de ces 10 à 14 millions d’Allemands expulsés et maltraités dans l’indifférence parce qu’ils étaient les vaincus et les méchants de la guerre. C’est l’un des ressorts fondamentaux de Weidel : le ressentiment d’être issue d’une souffrance que personne n’a voulu entendre. Les trois femmes insistent sur leurs douleurs d’enfance.
Vous dédiez votre livre à une femme bien moins extrême, Angela Merkel, qu’Alice Weidel tient pour responsable de la crise migratoire de 2015…
S’il y a une chose dont Angela Merkel n’est pas responsable, c’est l’afflux des migrants de 2015. Mais on ne retient que ça. Sa vraie faute historique, c’est la construction de Nord Stream et le piège de la dépendance de l’Allemagne à la Russie, après l’arrêt du nucléaire. Alice Weidel a fait de Merkel une obsession, sa bête noire. Or elle lui reproche ce dont elle n’est pas vraiment responsable, et ambitionne en revanche d’aller beaucoup plus loin dans la dépendance à la Russie et l’asservissement à Poutine.
Je dois beaucoup à Merkel : c’est la première femme politique sur laquelle j’ai énormément travaillé. Elle s’est fermement opposée à l’AfD, attaquant directement Weidel au Bundestag, mais elle a aussi joué sa part dans l’ascension de cette vague nationaliste.
A l’image de Sarah Knafo, autre phénomène politique à la droite du RN, ces trois femmes ouvrent-elles la voie à d’autres ?
Forcément, elles peuvent en inspirer d’autres, même si elles ne mènent pas de politique féministe. Margaret Thatcher n’a pas été suivie jusqu’à Theresa May en 2016. Angela Merkel a-t-elle pavé la voie à Weidel ? C’est possible. Les femmes arrivent au pouvoir, en politique comme ailleurs. C’est la queue de comète du mouvement de libération des années 1960 : il va falloir compter avec les femmes, quels que soient leur camp et leur idéologie.
Femmes extrêmes, par Marion Van Ranterghem. Les Arènes, 192 p., 20 €. Parution le 22 octobre.
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Author : Thomas Mahler, Corentin Pennarguear
Publish date : 2026-10-20 15:00:00
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