Oui, Donald Trump a bel et bien décroché un Nobel. Non, personne n’en parle, ce qui a le don d’agacer Edward Russo, l’homme ayant reçu la récompense au nom du président des Etats-Unis. « J’avais prévenu dans mon discours : ‘Vous ne lirez jamais cela dans la presse’. J’ai eu raison, pas un seul article n’a été publié », explique-t-il à L’Express. Après vérification, l’affirmation n’est pas tout à fait exacte.
Le 5 décembre dernier, à Miami, Donald Trump s’est vu décerner une « médaille de reconnaissance spéciale ». Non pas pour la paix dans le monde, qu’il réclamait ouvertement, mais pour ses initiatives en matière de biodiversité – ce qui peut surprendre vu l’ampleur de ses attaques contre l’écologie et son déni du changement climatique. La distinction lui a été remise par le Nobel Sustainability Trust, une organisation suisse créée en 2007 par des membres de la famille Nobel, sans être pour autant liée au prestigieux prix.
Pour Edward Russo, 80 ans, à la tête de la task force de la Maison-Blanche sur l’environnement, cet événement passé sous silence confirme deux choses. La première : « La presse est biaisée, partisane. » La seconde : « Le travail de Donald Trump pour la planète est insuffisamment reconnu. » Lui le clame haut et fort depuis longtemps. En 2016, il a même autoédité un livre, Donald J. Trump : An Environmental Hero, dont le titre se passe de traduction. « Si vous avez été associé à la famille Trump ou à la Trump Organization, vous êtes habitué à entendre et à utiliser des superlatifs, écrit-il en introduction. L’un de ceux que je n’aurais jamais imaginé voir associé à Donald Trump était celui d’excellence environnementale. Avec le temps, je comprendrais que j’avais complètement tort et que je devais ajuster ma façon de penser. » Pourquoi un tel revirement ?
Bataille pour un green
Quand ils se rencontrent pour la première fois, rien ne laisse présager la naissance d’une solide amitié. C’est même tout le contraire. Au début des années 2000, Trump et Russo s’opposent autour d’un projet de terrain de golf dans la ville de Bedminster, dans le New Jersey. Le premier, adepte du swing, convoite l’ancienne propriété du constructeur automobile John DeLorean pour y construire un 18 trous. Le second, président du comité d’urbanisme de la commune, s’efforce de l’en empêcher. D’autant qu’il « déteste le golf et les golfeurs », raconte-t-il dans son livre. Russo manÅ“uvre alors pour faire adopter sur le terrain « des normes environnementales si strictes qu’il serait très difficile, voire impossible, de s’y conformer ».
Le magnat de l’immobilier se heurte à un mur. Furieux, Trump invite son rival dans son penthouse new-yorkais pour le « retourner ». L’échange est brutal. Russo, qui a préparé la rencontre en lisant The Art of the Deal, ne cède pas. En sortant, il dira : « Donald Trump ne pourra jamais rien tirer de ce terrain. Jamais. » Deux semaines plus tard, le milliardaire l’appelle et lui annonce qu’il se pliera aux règles établies. Mieux, il l’embauche pour surveiller la construction du Trump National Golf Club de Bedminster ! Hier opposant, Edward Russo devient ainsi le consultant en conformité environnementale des terrains de golf de la Trump Organization. Puis, au fil du temps, le principal conseiller du futur président pour la protection de la nature.
« On n’ignore pas un ordre du président »
« Si vous rencontriez Edward, vous ne l’imagineriez pas en ami de Donald Trump, décrit Barry Wray, le directeur exécutif de la Florida Keys Environmental Coalition. Beaucoup de personnes veulent juste obtenir quelque chose de Trump. Pas lui. C’est un vrai écologiste de longue date, passionné et éloquent. » Ce proche confie avoir bataillé pour que le consultant ne rejoigne pas la première administration de l’élu républicain : « J’ai longuement soutenu que ce n’était pas dans son intérêt. » Et quatre ans plus tard ? « Je n’avais plus le choix, balaye Edward Russo. Donald me l’a ordonné : on n’ignore pas un ordre direct du président. » Le voilà donc, en janvier 2025, responsable d’un objet politique aux contours flous.
La mission de la task force s’avère très large : promouvoir un air pur, une eau propre et protéger les ressources naturelles du pays. Edward Russo rend compte directement au président, mais conseille aussi Lee Zeldin, l’administrateur de l’Agence de protection de l’environnement (EPA). Il affirme avoir des missions diverses, sans s’étendre sur les moyens ni l’équipe dont il dispose. « C’est un rôle fantôme, illustre Barry Wray. Ed évolue en coulisses, participe à plein de réunions dans lesquelles tout le monde sait qu’il est le type le plus important de la pièce. » Cette discrétion complique le droit d’inventaire, un an et demi après sa prise de fonction. La task force ne possède pas de site Internet. Aucune information n’est partagée publiquement. Une seule a filtré : Russo a confirmé à Front Office Sports qu’il était chargé de redessiner le Langston Golf Course, un parcours emblématique de Washington… avec l’aide de Tiger Woods, la légende du green.
Dérégulation massive
Auprès de L’Express, l’homme se révèle un peu plus prolixe. Il cite la création d’un programme de détection précoce des feux de forêt et d’intervention rapide, grâce à des drones autonomes. Evoque aussi l’élaboration d’un partenariat avec le roi Charles III pour protéger certaines zones fragiles de l’océan Pacifique. Mais ces dispositions font pâle figure au regard du démantèlement mené par le milliardaire depuis son retour au pouvoir. « L’administration Trump est la plus anti-environnement de l’histoire américaine. Aucune opération d’écoblanchiment ne peut masquer ce bilan », accuse Loren Blackford, la directrice exécutive du Sierra Club, une influente organisation écologiste.
Après le retrait des Etats-Unis de l’accord de Paris, le chantre du Drill, baby drill s’est attaqué de manière répétée aux recherches sur le climat. Il a torpillé les effectifs de l’EPA, l’Agence de protection de l’environnement, ou de la réputée NOAA, l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique, avant de supprimer plusieurs normes protectrices contre le mercure ou les particules fines. « Donald Trump tente de vider de leur substance les Clean Water Act et Clean Air Act, des réglementations qui venaient pourtant du conservateur Richard Nixon… Il se fiche complètement de la santé des Américains », déplorait récemment dans nos colonnes le Prix Nobel de physique Steven Chu, ex-secrétaire à l’Energie de Barack Obama.
Une accusation rejetée par Edward Russo. Qui insiste : Trump est « très conscient de notre environnement. » Un exemple ? Il a préservé des milliers d’hectares de toute construction à Doral, en Floride. « La plus grande conservation en valeur jamais réalisée dans l’histoire du pays », loue-t-il. Sauf qu’il s’agit de terrains appartenant… à la Trump Organization. Fin 2022, celle-ci a conclu un accord pour céder à la ville les droits d’aménagement d’un immense parcours de golf, le Blue Monster. En échange, selon le New York Times, l’entreprise peut prétendre à des déductions fiscales s’élevant à plus de 300 millions de dollars ! « Ce n’est guère un exploit pour Donald Trump d’être qualifié de ‘héros de l’environnement’ par quelqu’un qui a été à sa solde », fustige Loren Blackford.
« Ed n’est pas un faiseur de miracles »
Au-delà de sa loyauté sans faille, difficile de mesurer la réelle influence d’Edward Russo sur le président des Etats-Unis. « Je ne crois pas qu’un esprit scientifique comme le sien pense que forer des combustibles fossiles est une bonne idée pour l’avenir, expose son ami Barry Wray. Ed n’est pas un faiseur de miracles. Il ne résoudra pas tous les problèmes, ni ne gagnera tous ses arbitrages avec Trump. Mais il est capable de lui faire entendre raison sur certaines positions discutables, et de les réorienter dans la bonne direction. »
Les sujets ne manquent pas. Donald Trump est en guerre contre les technologies vertes ; Edward Russo, lui, a longtemps conduit une voiturette de golf électrique, avec des panneaux solaires sur le toit. Le président qualifie de changement climatique de « canular » ; son conseiller ne nie pas le phénomène, mais regrette sa « politisation ». Pour faire avancer concrètement les choses, il a cofondé, en 2021, Russkap Water, dont il a depuis démissionné pour éviter de potentiels conflits d’intérêts. La société développe et fabrique des systèmes capables de transformer l’humidité de l’air en eau potable. Des solutions utilisées dans plus de quarante pays, avec des applications allant de l’humanitaire au militaire.
Ce travail aurait valu à Edward Russo et son collègue Yehuda Kaploun, devenu l’an dernier l’envoyé spécial des Etats-Unis chargé de lutter contre l’antisémitisme, une désignation au prix Nobel de la Paix 2024. Le vrai, cette fois. Le comité gardant secret les nominations pendant un demi-siècle, il est impossible de confirmer l’information. Cette position du finaliste malheureux, Edward Russo l’a déjà connu vingt ans plus tôt – bien que l’enjeu n’eut rien de comparable. En 2005, dans les Keys (Floride), il échoua à remporter le concours annuel… de sosie de l’écrivain Ernest Hemingway. Sans regret, ni rancune. « J’avais encore des cheveux et c’était vraiment très fun. »
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Author : Baptiste Langlois
Publish date : 2026-05-06 05:30:00
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