A Rabat comme à Alger, la presse locale se fait régulièrement le porte-voix des acquisitions militaires respectives. Il ne se passe plus un mois sans qu’une annonce ne fasse la Une, racontant les arsenaux qui se renforcent, les budgets militaires en constante augmentation depuis cinq ans et les pourvoyeurs d’armes qui se multiplient.
Fin 2025, la télévision publique algérienne a annoncé la formation de soldats à Moscou, en Russie, initiés au pilotage de Soukhoï Su-57, un avion de chasse russe de dernière génération, comparable au F-35 américain. Quelques semaines plus tard, le 8 février, des vidéos amateurs publiées sur les réseaux sociaux ont confirmé la présence d’au moins deux de ces appareils ultramodernes dans le ciel algérien, près de la base militaire d’Oum El Bouaghi, dans le Nord-Est du pays. Alger en aurait commandé quatorze, à 140 millions de dollars l’appareil, devenant officiellement le premier pays d’Afrique et du monde arabe à posséder un avion aussi moderne. « Notre mission ne se limite pas à défendre l’espace aérien national. Elle vise aussi à projeter une dissuasion crédible face à toute tentative d’agression ou de déstabilisation de notre pays », a prévenu à l’été 2025 le général-major Zoubir Ghouila, commandant des forces aériennes algériennes dans les colonnes de la revue El Djeich.
Carte de la dissuasion
Dans le même temps, l’attention de la presse marocaine fin 2025 s’est largement focalisée sur l’achat de F-35 américains par Rabat, pourtant déjà client de F-16 Block 72 (un autre avion de chasse américain de quatrième génération). Après des années de spéculations, les négociations avec Washington quant à l’acquisition des chasseurs de dernière génération seraient désormais à un « stade avancé ».
Faut-il y voir le simple fait d’une modernisation concomitante, portée par un effet cyclique des achats d’armes, ou s’agit-il d’une montée en tension entre les deux pays voisins ? « Cette surenchère indique indéniablement une course à l’armement », note Xavier Driencourt, ambassadeur de France en Algérie pendant huit ans.
Et elle ne s’arrête pas à l’acquisition d’avions de chasse. En deux ans, l’Algérie a acheté de nombreux missiles de courte et moyenne portée Iskander-M, et modernisé sa flotte d’aéronefs et de radars avancés S-350 et S-400, de fabrication russe. De son côté, le Maroc a renforcé ses capacités aériennes par l’acquisition de systèmes de missiles sol-air Patriot à moyenne portée, et d’hélicoptères d’attaque Apache fabriqués par Boeing. « L’Algérie et le Maroc se préparent au pire sans toutefois vouloir entrer en guerre », abonde Intissar Fakir, chercheuse au Middle East Institute. « Aucune des deux puissances n’a intérêt à un conflit, leur stabilité est trop précieuse pour leurs économies, mais chacun joue à fond la carte de la dissuasion, parfois jusqu’à la provocation », poursuit la chercheuse.
En 2026, jamais les budgets militaires de part et d’autre de la frontière n’avaient été aussi importants. Avec 25,4 milliards de dollars annoncés, la défense est le premier poste de dépense d’Alger, représentant près de 21 % de son PIB. C’est 8 points de plus qu’en 2025. Le Maroc a quant à lui annoncé dans son projet de loi de finances un budget défense de 15,7 milliards de dollars (contre 13 milliards en 2025), soit près de 10 % de son PIB.
« Les récentes acquisitions du Maroc ne s’inscrivent pas dans une logique de course, mais plutôt dans un esprit de modernisation », estime au contraire Adnane Kaab, analyste en géopolitique et ancien colonel de l’armée de l’air marocaine. Allié majeur non membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (Otan), le royaume serait « obligé » de se mettre à niveau de l’Occident, dans une logique d’interopérabilité. « Du point de vue marocain, la menace est globale, poursuit Adnane Kaab. Mais l’attention se porte aussi inévitablement sur la gestion de l’espace au Sahara occidental ».
Climat de suspicion
« Les deux Etats entretiennent des tensions anciennes qui continuent d’influencer leurs décisions d’approvisionnement », observe Zain Hussain, chercheur au Stockholm International Peace Research Institute (Sipri). Farouchement opposés sur la question de la souveraineté du Sahara occidental depuis des décennies, Alger et Rabat n’ont officiellement plus de relations diplomatiques depuis 2021 et leurs frontières sont verrouillées depuis 1994. « Le Sahara occidental est l’une des raisons principales de la montée en tension, mais elle n’est certainement pas la seule », souligne Intissar Fakir. « Il y a un climat de suspicion et de défiance mutuelle sur tout un tas de sujets », poursuit-elle.
Fin 2020, la signature des accords d’Abraham, qui ont conduit à la normalisation des relations diplomatiques entre le Maroc et Israël, en échange de la reconnaissance par les Etats-Unis de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, n’a guère plu à l’Algérie. « Soutien historique de la cause palestinienne et engagé dans le dossier du Sahara occidental (en soutien du Front Polisario, NDLR), Alger s’est senti assailli par des Etats hostiles tout près de ses frontières », analyse Xavier Driencourt : « C’est avec ce prétexte qu’elle a entamé la modernisation de son armée ».
Ces dernières années, le Maroc et l’Algérie ont modernisé les armées grâce à l’industrie de défense américaine.
En cinq ans, Israël s’est imposé comme le deuxième fournisseur d’armes majeures du Maroc, derrière les Etats-Unis et devant la France. « Le fait que le Maroc achète à Israël est perçu comme une menace », relate Intissar Fakir. D’autant que cette nouvelle alliance aurait eu un effet d’accélérateur sur la modernisation de l’armée de Rabat.
Selon un rapport du Sipri, paru le 9 mars dernier, les importations d’armes du royaume chérifien ont augmenté de 12 % sur la période 2021-2025, le plaçant premier importateur d’armes sur le continent africain, devant l’Algérie pour la première fois. Des données à nuancer, de l’aveu même des auteurs du document, car « il est difficile de déterminer l’ampleur exacte des importations d’armes de l’Algérie en raison du manque de transparence, à la fois du côté du pays importateur et du côté des fournisseurs », principalement la Russie, précise Zain Hussain.
« Le Maroc n’a clairement pas les moyens de l’Algérie, mais sa manière de dépenser pour son armée est rationnelle et stratégiquement avantageuse, avec des achats de haute technologie pour la surveillance et la formation de ses soldats mais aussi des investissements pour faire émerger une filière de l’industrie militaire », observe Intissar Fakir du Middle East Institute.
Depuis 2021, pas moins de dix projets ont été lancés au Maroc avec des multinationales turques (Baykar), américaines (Lockheed Martin), indiennes (Tata Advanced) ou israéliennes (BlueBird Aero Systems) pour la fabrication de drones et de blindés. D’abord destinées au marché marocain, ces unités de fabrication des géants de l’armement ont ensuite pour but de s’exporter sur le marché régional, alors que le Maroc dispose de partenariats stratégiques sur le continent. « L’idée de voir des drones israéliens dernier cri fabriqués au Maroc et distribués ailleurs en Afrique est quelque chose qui inquiète la classe militaire algérienne », indique Intissar Fakir.
A Paris, comme dans le reste des capitales d’Europe du Sud, cette situation est suivie de près. Le scénario d’un conflit diplomatique qui se transformerait en conflit armé n’est pas totalement écarté. « Le sujet est étudié attentivement et je pense que nous avons raison de nous inquiéter de cela », conclut Xavier Driencourt.
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Author : Célia Cuordifede
Publish date : 2026-05-05 15:00:00
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