Le travelling de la vidéo est contrôlé. Il permet de gonfler la petite file de badauds qui se forme dans une rue de Strasbourg, ce mercredi, et piétine sur le trottoir. Des dizaines de personnes venues rencontrer Sarah Knafo. L’eurodéputée Reconquête a convoqué ceux qui le souhaitent à participer à un « moment d’échange privilégié » dans le cadre de la « Grande consultation » qu’elle vient de lancer. Objectif : élaborer, à partir de participations citoyennes, une base de programme pour l’élection présidentielle de 2027. Sur le fond, rien de très innovant. Sur la forme non plus. Des rencontres avec des représentants de la société civile, censées se tenir dans toute la France, et brasser les thématiques les plus larges possibles. Un format de dialogue devenu quasi-classique, à l’heure où la politique cherche à se défaire à tout prix des procès en déconnexion.
« Ils écrivent des programmes dans leur coin, entre eux, pour eux, jamais pour vous (…), professe Sarah Knafo dans une vidéo postée sur le réseau social X. Nous avons décidé de faire autrement. Je commence dès aujourd’hui à construire le programme qui manque à la France. » Le programme de Reconquête, le parti d’Eric Zemmour, donc. Mais au fait… où est passé le président du parti ? D’Eric Zemmour, candidat malheureux à la présidentielle 2022 et censé porter à nouveau ses couleurs en 2027, il n’est pas question dans cette promotion. A peine est-il mentionné dans la boucle Telegram du parti, sur laquelle on peut lire : « Sarah Knafo vient de lancer une nouvelle action nationale pour Reconquête et Eric Zemmour ». Mais sur le kakémono qui trône devant la librairie strasbourgeoise, où la députée européenne reçoit ce mercredi, c’est son visage, tout sourire, que l’on aperçoit. Nulle trace de son compagnon à ses côtés à l’intérieur non plus. « J’ignore s’il compte participer à cette initiative, balaie un cadre du parti. Mais tous ceux qui veulent peser pour 2027 d’une manière ou d’une autre poussent leurs pions maintenant. Il est donc logique que Sarah se mette en place. »
Un nouveau livre chez Fayard
Message reçu. Après sa très commentée campagne pour les élections municipales parisiennes, pas question pour Sarah Knafo d’entamer une diète médiatique. Nouvelle annonce : à la rentrée de septembre, elle publiera un livre. Son éditrice n’est autre que celle de son compagnon : Lise Boëll, directrice générale de chez Fayard, la maison d’édition de Vincent Bolloré qui se spécialise dans la publication des têtes d’affiche de l’extrême droite. Jordan Bardella y a publié ses deux ouvrages, vendus à plusieurs milliers d’exemplaires. Sarah Knafo, elle, compte aborder la question économique et faire de ce livre une base programmatique supplémentaire pour l’élection présidentielle.
Eric Zemmour, quant à lui, publiera le 20 mai, toujours chez Fayard, une édition actualisée du Suicide français, un de ses essais les plus radicaux. Une série adaptée de l’ouvrage était en développement, prévue sur une chaîne du groupe Canal + (également propriété de Vincent Bolloré), mais le projet a été mis sur pause. L’essayiste continue ses quelques apparitions télévisées. Ce dimanche, il était d’ailleurs invité de l’émission Le Grand jury, où il a été interrogé sur ses velléités concernant l’élection présidentielle à venir. « Il faut soigner son annonce de candidature, a-t-il assuré. C’est un moment important, et quand je vois certains qui ratent complètement leur annonce, ça me donne encore plus envie de faire très attention à soigner la mienne. » Et Sarah Knafo dans tout ça ? « Elle a fait une percée magnifique dans le landerneau médiatique et politique, les gens l’aiment beaucoup, nos électeurs l’aiment beaucoup et ils ont raison. Maintenant nous verrons tous les deux (ndlr : qui portera la candidature) mais pour l’instant comme disait François Hollande : ‘Je me prépare’. »
La droite a tourné la page Zemmour
« Il n’y a que lui qui n’est pas au courant qu’il ne sera pas candidat », commente, goguenard, un ancien allié. A Reconquête, certains regardent avec perplexité l’offensive de Sarah Knafo, persuadés que la jeune femme pave la voie à une candidature présidentielle au détriment d’Eric Zemmour. Les réseaux sociaux du parti sont mis à disposition de la campagne promotionnelle de l’eurodéputée, relayant les différentes enquêtes de popularité et sondages sur sa capacité à conquérir l’Elysée. En privé, elle-même se félicite de faire partie des sondés, et des potentiels 35 % qui indiqueraient pouvoir voter pour elle.
A droite, aussi, on semble avoir tourné la page Eric Zemmour. Laurent Wauquiez, lorsqu’il évoque la possibilité de tenir une primaire élargie, l’envisage d' »Edouard Philippe à Sarah Knafo ». Chez Les Républicains, la députée européenne est davantage crainte que son compagnon, car jugée moins radioactive. « Celui qui dit des monstruosités, c’est Zemmour, assurait encore un député LR à l’automne. Elle dit peu d’énormités, et joue habilement à être le réceptacle des orphelins de Retailleau. » Une proche a d’ailleurs averti Bruno Retailleau en janvier : « Si c’est Zemmour le candidat, il fera 2 %. Mais c’est elle qu’il faut tuer. Tu dois montrer qu’elle est une créature médiatique. » Au Rassemblement national aussi, on se désintéresse d’Eric Zemmour. Marine Le Pen l’assure à son entourage : elle est persuadée que Sarah Knafo se présentera à l’élection présidentielle. Jordan Bardella y croit aussi, et s’agace, surtout, du traitement médiatique « disproportionné » dont bénéficie l’eurodéputée.
« Elle est perso, elle prépare sa carrière »
Certains anciens soutiens d’Eric Zemmour partagent cet avis. Charles Millon, engagé dans la campagne 2022, entretient toujours des liens avec les deux têtes d’affiche de Reconquête. Il a vu Sarah Knafo il y a quelques semaines. « Elle est perso, elle prépare sa carrière », assure-t-il. D’autres affichent des mines perplexes. « Je pense qu’il ne se rend absolument pas compte de ça, commente un proche. D’à quel point Sarah est ambitieuse et se fout d’être à la tête d’une commission d’enquête au Parlement européen. Eric c’est objectivement l’un des meilleurs analystes politiques, mais il n’a aucun nez pour les trahisons humaines. Il n’a pas vu arriver des mecs comme Guillaume Peltier ou Nicolas Bay ». Et d’autres, enfin, choisissent d’occulter le sujet. Eric Zemmour a bu un verre, il y a quelques semaines, avec le député RN Frédéric-Pierre Vos, également ami proche de Marine Le Pen. Ils ont refait le monde, disserté sur Napoléon, parlé d’Histoire et de civilisation. Tout sauf de politique.
De loin, certains anciens compagnons de télévision jurent qu’il reviendra à ses premières amours. Tous n’y croient pas. Encore moins lui-même, qui répétait encore à un récent déjeuner avec un ami qu’il serait candidat en 2027. Y croit-il lui-même ? « Peut-être qu’ils se sont réparti les rôles, que le candidat sera lui si c’est Jordan Bardella, et elle si c’est Marine Le Pen », suppose un stratège à droite. En attendant, chacun ronge son frein à Reconquête. Avec plus ou moins de patience. « Quand même, on a envie de le secouer, s’agace un membre du parti. De lui envoyer par la poste un exemplaire du Premier sexe (ndlr : un essai d’Eric Zemmour traitant notamment des rapports hommes-femmes) avec un post-it ‘Bonjour, c’est le Eric de 2002, réveille-toi' ». Il lui reste encore quelques mois.
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Author : Marylou Magal
Publish date : 2026-05-06 14:00:00
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