En affirmant qu’il était « hostile à l’immigration pour le travail », François Ruffin s’est attiré les foudres du reste de la gauche. L’ancien insoumis a ainsi, le temps d’une séquence, incarné un écueil à bâbord : l’impossibilité de parler sereinement d’immigration. Le candidat à l’élection présidentielle n’est pas le premier : par le passé, ceux qui s’y sont essayés en des termes restrictifs se sont brûlé les ailes. « C’est une question très présente depuis longtemps, mais assez peu travaillée en profondeur, justement parce qu’elle demeure très conflictuelle », indique Pierre-Nicolas Baudot, maître de conférences en sciences politiques à l’université de Rouen-Normandie. Entretien.
L’Express : François Ruffin a-t-il brisé un tabou à gauche en se déclarant « hostile à l’immigration pour le travail »?
Pierre-Nicolas Baudot : Je ne dirais pas que c’est un tabou au sens strict. Ses propos renvoient à des débats récurrents à gauche. Paradoxalement, c’est une question très présente depuis longtemps, mais assez peu travaillée en profondeur, justement parce qu’elle demeure très conflictuelle.
Les positions exprimées par François Ruffin rappellent évidemment certains discours du Parti communiste français dans les années 1970-1980. Il y a ce qu’il dit sur l’immigration de travail, qui renvoie à une tradition notamment communiste – centrée sur la défense prioritaire des travailleurs français. Il y a ensuite ce qu’il disait il y a quelques années sur l’antiracisme qui ne serait pas un sujet prioritaire car jugé clivant, notamment dans les classes populaires. Selon cette logique, pour reconquérir ou ne pas s’aliéner de ces électorats, il vaudrait mieux éviter d’en faire un axe central de campagne.
Si sa stratégie est relativement marginale et historiquement minoritaire en France, elle n’est pas inédite en Europe, notamment en Allemagne ou au Danemark. La gauche y défend des politiques sociales et l’Etat-providence, tout en soulignant les tensions que l’immigration pourrait faire peser sur le modèle social.
Quelles conséquences ont eu les discours communistes opposés à l’immigration sur la gauche française dans les années 1970-1980 ?
Ce durcissement sur l’immigration de travail n’a pas empêché le déclin électoral du PCF, ni dans la société en général, ni dans les classes populaires en particulier. En revanche, il a probablement éloigné une partie de l’électorat de gauche favorable au libéralisme culturel, notamment les classes moyennes en forte expansion dans les années 1970. Ces catégories se sont plutôt tournées vers le Parti socialiste, qui portait alors un discours beaucoup plus ouvert sur les questions de discrimination et de diversité.
Comment expliquer les levées de boucliers à gauche lorsqu’une personnalité parle d’immigration en des termes restrictifs ?
Une grande partie de la gauche s’est historiquement construite autour de l’antiracisme et de la solidarité avec les immigrés. Ces combats sont une composante importante de la gauche institutionnelle, ainsi que de son électorat. Fabien Roussel avait suscité de fortes critiques lorsqu’il avait parlé de « frontières passoires ». Tout comme Arnaud Montebourg, en proposant de suspendre certains transferts d’argent vers les pays refusant de reprendre leurs ressortissants expulsés.
Mais il y a aussi un élément historique fondamental : en France, le discours restrictif sur l’immigration – celui qui insiste sur la concurrence entre classes populaires françaises et immigrées ou sur les conséquences sociales de l’immigration – a d’abord été porté par l’extrême droite, notamment par Jean-Marie Le Pen, puis relayé par une partie de la droite. Lorsqu’il apparaît à gauche, beaucoup y voient un clin d’œil malvenu.
La gauche donne ainsi l’impression d’être muette sur l’immigration. Mais lorsqu’elle en parle, comment le fait-elle ?
Dans le débat public français, on parle souvent moins des immigrés eux-mêmes que des populations françaises dites « issues de l’immigration ». Les discussions portent en réalité souvent sur le vivre-ensemble, l’identité nationale et la place des différences culturelles dans l’espace public. La question migratoire est donc devenue avant tout une question française, davantage encore aujourd’hui que dans les années 1980. Sur la question des réfugiés et du droit d’asile, la gauche reste traditionnellement favorable à l’accueil et à la protection. Ensuite, il y a le sujet des frontières et des flux migratoires. C’est un terrain plus conflictuel, mais depuis les années 1980 un consensus relatif existe à bâbord autour de l’idée de « maîtrise des flux migratoires ». Même à gauche, l’idée dominante reste qu’une ouverture trop importante des frontières peut fragiliser l’équilibre social et compliquer l’intégration.
Au fond, c’est la question de l’expression de la diversité culturelle qui divise le plus à gauche…
Cette question provoque les divisions les plus fortes, entre les tenants d’un libéralisme culturel – considérant la diversité comme une richesse et défendant une forme de reconnaissance des minorités – et ceux du modèle républicain d’intégration, qui estiment que les particularismes doivent rester cantonnés à la sphère privée. Le sujet du voile en est l’illustration la plus concrète. Au fond, cette conversation renvoie à une question jamais totalement tranchée à gauche : comment articuler égalité et différences culturelles ? L’égalité suppose-t-elle une neutralisation des identités particulières dans l’espace public, ou peut-elle au contraire passer par leur reconnaissance ?
La gauche est-elle sanctionnée électoralement par son incapacité à parler sereinement d’immigration ?
L’immigration peut constituer une variable du vote, mais elle ne suffit pas à expliquer les évolutions électorales de la gauche. Les études montrent que l’électorat de gauche est surtout attentif à la question sociale. Dès lors, l’avenir de la gauche dépend largement de sa capacité à reconstruire un discours crédible sur cet enjeu. L’idée selon laquelle elle aurait perdu les classes populaires faute d’avoir investi les questions identitaires ou migratoires occulte d’autres variables essentielles : les mutations économiques, le retrait dans certains secteurs de la société ou encore la professionnalisation du Parti socialiste, devenu en partie un parti d’élus et de collaborateurs d’élus.
Pour autant, vu la place centrale qu’occupent aujourd’hui ces thèmes dans le débat public, la gauche ne peut pas rester silencieuse, ni se contenter, comme elle l’a longtemps fait, de renvoyer systématiquement ces questions aux seuls enjeux économiques. Elle doit en revanche articuler les deux thématiques : montrer à la fois les racines économiques des discriminations et les dimensions raciales des inégalités économiques.
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Author : Mattias Corrasco
Publish date : 2026-05-08 15:00:00
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