La séparation est un peu rude. En ce lundi matin d’avril, Camille tente de rassurer Saïna, cinq ans, avant de la laisser pour la journée. « Tout va bien se passer, calme-toi », souffle-t-elle en la regardant se diriger vers les escaliers pour rejoindre la « garderie », où l’attendent déjà d’autres camarades. La trentenaire grimace en se tournant vers la sortie. « On n’est jamais ravis de les laisser. Mais c’est hors de question qu’elle reste seule à la maison, et je ne pouvais pas l’emmener au bureau aujourd’hui », commente-t-elle, tandis que quelques aboiements se font entendre depuis le sous-sol. Comme elle l’aurait fait pour un enfant, Camille vient de déposer sa chienne à une équipe de personnels diplômés, qui se chargeront de l’occuper pendant sa journée de travail.
Chez Alpha Dogs House, une structure située en plein cÅ“ur de Paris et spécialisée dans la garde d’animaux de compagnie, Saïna aura l’occasion de se balader longuement en forêt, entourée d’autres chiens et avec un supplément bain à son retour si nécessaire. Comptez 35 euros pour une journée simple, et 45 euros pour la pension complète, nuitée comprise. « Les besoins des propriétaires ont évolué : le chien est passé d’un statut fonctionnel à celui de membre à part entière de la famille. Les clients attendent de nous qu’on leur envoie des nouvelles, des photos, des vidéos », commente Virginie Barbarin, cofondatrice de la pension et intarissable d’anecdotes sur les relations tissées entre les propriétaires et leurs « enfants ». « Il y a ceux qui lâchent la laisse et puis s’en vont, et d’autres qui se retrouvent au bord des larmes, parce qu’ils considèrent leur animal comme leur bébé. On a déjà un couple qui s’est posé la question d’annuler ses vacances ! », raconte-t-elle, amusée.
Au sein de cette pension premium, rien n’est d’ailleurs laissé au hasard pour répondre aux attentes des « pet-parents » (parents d’animaux, selon l’expression consacrée en anglais). En déposant leurs chiens ou leurs chats, les propriétaires peuvent également s’approvisionner dans la boutique en friandises, doudous, croquettes, laisses ou vêtements – parfois griffés de marques haut de gamme -, ou craquer pour l’une des séances de toilettage, de massage ou de luminothérapie proposées dans l’espace « spa », pour des tarifs variant de 65 à 250 euros.
Support émotionnel
Le succès d’Alpha Dogs House révèle une tendance de fond. Alors que le nombre d’animaux de compagnie n’a jamais été aussi élevé sur le territoire (en 2024, la France comptait 16,7 millions de chats et 9,7 millions de chiens), leurs propriétaires ont largement changé de perception sur le statut de leur animal. Exit le chien de garde isolé dans une niche à l’extérieur, ou le chat laissé dans un coin de jardin durant les vacances scolaires : selon une étude Yougov pour Ultima réalisée en mars 2024, 95 % des pet-parents percevaient leur animal comme un membre à part entière de leur famille, et 21 % répondaient même qu’ils le considéraient comme leur enfant. Pas moins de 72 % des propriétaires interrogés concevaient par ailleurs que l’on puisse préférer avoir un chien ou un chat plutôt qu’un enfant, et ce score montait à 81 % chez les 18-25 ans.
Cette nouvelle forme d’amour pour les animaux à quatre pattes pourrait-elle, pour autant, expliquer en partie la chute de la natalité en France, en baisse de plus de 20 % en dix ans ? Face à la simultanéité de ces deux phénomènes, on pourrait imaginer que le désir d’enfant a été supplanté par celui d’adopter un animal de compagnie – mais le raccourci est trompeur, à en croire les données sur les profils des propriétaires d’animaux domestiques. Selon le baromètre de référence publié en 2025 par Odoxa pour la Fédération des fabricants d’aliments pour chiens, chats, oiseaux et autres animaux familiers (Facco), plus la taille d’un foyer augmente, plus il y a de chances qu’il possède un chat ou chien. L’année dernière, 39 % des foyers de cinq personnes ou plus possédaient par exemple un chien, contre 15 % des personnes seules et 21 % des ménages de deux personnes. L’âge et le territoire semblent également être des facteurs déterminants dans l’adoption d’un animal : plus les répondants sont jeunes et plus ils habitent en zones rurales, plus ils sont susceptibles d’être propriétaires d’un chat ou d’un chien (cf graphique ci-dessous).
Si la concomitance entre la courbe de la natalité et celle de l’augmentation des animaux domestiques est frappante, rien ne permet donc d’établir un lien de causalité entre ces deux données. « L’une ne se substitue pas à l’autre : elles sont plutôt à regarder en parallèle, comme une traduction de l’essor de la solitude et de l’individualisme dans nos sociétés occidentales. L’animal devient un support pour les personnes âgées et seules, autant que pour les couples qui ne voudraient pas d’enfants, ou souhaiteraient en avoir plus tard », analyse Jérôme Fourquet, directeur du département « Opinion » de l’Ifop.
Pour le sociologue Christophe Blanchard, qui s’intéresse aux questions socio-politiques relatives aux animaux domestiques, ces espèces permettraient même de « compenser les déficits émotionnels et les manques relationnels amenés par le rythme de nos sociétés contemporaines ». Selon cet enseignant-chercheur à l’université Sorbonne Paris Nord, ce bouleversement rapide de notre perception se serait notamment accentué après la Seconde Guerre mondiale, du fait d’une mécanisation accrue, de l’urbanisation et de l’exode rural. « Les animaux de compagnie sont alors passés du statut d’auxiliaire de travail au service de l’être humain à celui de compagnon, membre de notre cercle proche », résume-t-il.
Une vraie place au sein de la famille
Au point que les animaux intègrent désormais totalement la sphère intime de leurs propriétaires – jusqu’à avoir un impact, dans certains cas, sur leur vie de couple. Selon une étude de l’Ifop réalisée en 2022, 31 % des Français en couple possédant un animal de compagnie se sont ainsi déjà disputés à cause des tâches liées à ce dernier, et 16 % indiquent que cette charge a joué un rôle sur leur séparation. En cas de divorce, la place du chien ou du chat fait d’ailleurs l’objet d’âpres batailles judiciaires, au même titre que celles menées pour la garde d’enfants.
Alors que la loi du 16 février 2015 reconnaît l’animal comme un être vivant doué de sensibilité, ce dernier reste soumis au régime des biens, et est à ce titre traité comme un meuble lors du partage – ce qui justifie parfois l’intervention d’un avocat. « Ce type de sollicitation a explosé : là où on osait m’en parler une fois par an dans une convention de divorce, j’ai maintenant des cas au moins deux fois par mois », témoigne Audrey Suella, avocate au cabinet Maxey, spécialisé dans le domaine du droit des animaux. « Les clients, aisés ou non, n’ont pas peur d’investir 3 000 ou 4 000 euros dans des frais d’avocat. Il peut y avoir des condamnations sous astreinte, des procédures en appel, des personnes qui refusent de rendre l’animal… », liste-t-elle. Précisant qu’aux yeux des clients, le plus important n’est pas le prix supposé ou la race de l’animal, mais bien « sa place au sein de la famille ».
Les termes apparus dans le langage courant, souvent dérivés de l’anglais comme « pet-parenting« , « dog mum » ou « dog dad » ne trompent pas. « On a donné une vraie légitimité au lien d’attachement que nous entretenons avec notre animal, qui n’existait pas il y a quinze ans », estime Hélène Gateau, vétérinaire et auteure de Pourquoi j’ai choisi d’avoir un chien (et pas un enfant), publié en 2023 aux éditions Albin Michel et écoulé à près de 20 000 exemplaires. En pulvérisant du même coup le tabou autour du non-désir de parentalité chez certaines femmes, l’auteure indique avoir reçu des centaines de messages sur les réseaux sociaux, notamment de propriétaires précisant “que la relation à leur animal leur suffisait », et « qu’ils se sentaient moins seuls dans ce choix ». D’autres succès de librairie viennent confirmer la tendance : en 2023, le roman Son odeur après la pluie, écrit par Cédric Sapin-Dufour au sujet du deuil de son chien après 13 ans de vie commune, s’est vendu à près de 630 000 exemplaires.
« D’un luxe à une nécessité »
Cette nouvelle proximité entre les animaux domestiques et leurs « parents » va de pair avec l’explosion du marché, qui s’est rapidement adapté aux nouvelles attentes des propriétaires – selon le cabinet Xerfi, le marché français des animaux de compagnie était ainsi estimé à 6,8 milliards d’euros en 2025, porté par des dizaines de start-up spécialisées dans la nourriture, le gardiennage, le toilettage ou encore les accessoires de mode pour chiens et chats.
« Ce changement culturel a fait passer les services de garde d’animaux d’un luxe à une nécessité », avance par exemple Elia Borrini, directrice générale de la plateforme américaine Rover, qui met en lien propriétaires et « pet-sitters ». Alors que le marché européen du pet-care [soin animal, NDLR] devrait atteindre, selon elle, les 85,5 milliards de dollars en 2026, la France demeure un « pilier central » de la stratégie de croissance de son entreprise en Europe. Implantée dans l’Hexagone en 2018, la plateforme comptait ainsi près de 25 000 pet-sitters actifs en 2025, soit une augmentation de près de 800 % en cinq ans. « Les propriétaires français recherchent désormais une expérience ‘comme à la maison’, dans un environnement familier et apaisant pour leur animal, avec un pet-sitter capable de respecter ses habitudes spécifiques, de ses promenades préférées à ses routines de sommeil », explique-t-elle.
Car pour l’immense majorité des « parents » de chiens et de chats, la santé de l’animal est devenue primordiale. Selon une étude réalisée par la mutuelle pour animaux Dalma, 83 % des propriétaires renonceraient à un luxe personnel de 1 000 euros (vacances, loisirs…) pour financer une intervention vétérinaire, même non vitale. La santé de leur animal obtient par ailleurs une note de priorité de 9,5/10 – à égalité avec leur propre santé. « On voit cette évolution dans les factures vétérinaires que nous recevons : des soins comme le détartrage, des IRM ou des frais de médecine douce, qui étaient des pratiques peu courantes il y a quelques années, se font de plus en plus », souligne Alban de Préville, cofondateur de Dalma.
L’entrepreneur observe également un véritable engagement des propriétaires pour maintenir leur animal en vie le plus longtemps possible. « Malheureusement, il y a dix ans, lorsqu’un gros pépin de santé engendrait une rééducation longue, coûteuse et complexe, le sujet de l’euthanasie animale arrivait rapidement. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui », se réjouit-il. Alors que les frais vétérinaires dans les grandes villes ont augmenté de 50 à 70 % depuis 2010 selon Dalma, le nombre des clients de l’entreprise ne cesse d’augmenter : près de cinq ans après sa création, la mutuelle animale passera bientôt la barre des 100 000 assurés.
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Author : Céline Delbecque, Mathias Penguilly
Publish date : 2026-05-16 10:00:00
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