Il y a quelques jours, Arthur Mensch, le cofondateur de Mistral AI, était auditionné à l’Assemblée nationale par la commission d’enquête sur les vulnérabilités du secteur numérique. Celui qui dirige l’une des seules entreprises européennes capables de faire bonne figure dans la course mondiale à l’intelligence artificielle a rappelé quelques évidences, qui ont semblé scotcher les parlementaires et les observateurs : l’IA va transformer radicalement le marché du travail, la demande d’électricité va exploser, l’Europe est incroyablement en retard.
L’audition a fait son effet sur le moment puis, plus rien. Pourtant, la vague d’innovation exponentielle que nous connaissons aujourd’hui avec l’IA, la robotique humanoïde et les biotechnologies devrait être l’éléphant dans la pièce de la campagne présidentielle. Il n’en est malheureusement rien. Evidemment, les questions relatives à l’immigration et au pouvoir d’achat sont majeures. Qui prétendrait le contraire ? Mais le sujet de l’innovation, que les dizaines de candidats en lice (misère…) semblent traiter comme un détail technique à confier à un secrétaire d’Etat, est le plus décisif pour les vingt prochaines années, alors même que l’Europe est en voie de marginalisation.
La surréglementation, péché de l’Europe
Les chiffres sont vertigineux. Au premier trimestre 2026, selon le dernier rapport de PitchBook, les start-up américaines de l’IA ont levé 255 milliards de dollars, plus que sur toute l’année 2025. Meta prévoit de dépenser entre 115 et 135 milliards de dollars cette année, quand Mistral, notre champion national, vient d’obtenir une nouvelle ligne de crédit auprès de ses banques de… 830 millions. Aucune des 50 plus grandes entreprises mondiales dans la tech n’est européenne. L’an dernier, 50 modèles d’IA ont été dévoilés aux Etats-Unis, 30 en Chine, un seul en France. Mario Draghi l’a écrit avec une franchise de bon aloi dans son fameux rapport : 70 % de l’écart de PIB par habitant entre l’Europe et les Etats-Unis s’explique par un déficit de productivité, lui-même imputable au retard technologique.
Depuis 2000, le revenu des Américains a crû presque deux fois plus vite que celui des Européens. Voilà le résultat d’une accumulation de mauvaises politiques. La principale s’appelle la surréglementation. L’Europe a produit ces dernières années un arsenal législatif sans précédent : RGPD, DSA, DMA, AI Act, Data Act, Cyber Resilience Act… Cent lois axées sur la technologie, 270 régulateurs actifs dans le numérique. Le résultat ? 40 % des budgets informatiques sont consacrés à la seule conformité réglementaire. Les start-up européennes se privent des applications d’IA les plus innovantes, non parce qu’elles ne savent pas les produire, mais parce qu’elles ne peuvent pas se payer les audits. Près de 30 % des licornes fondées en Europe ont déplacé leur siège aux États-Unis.
Investir coûte cher, ne rien faire encore plus
Il faut rendre hommage au Parlement français d’avoir évité, il y a quelques jours, une erreur supplémentaire. La proposition de loi Darcos, adoptée au Sénat à l’unanimité, visait à instaurer une présomption d’utilisation des contenus culturels par les fournisseurs d’IA, ce qui aurait exposé Mistral et les acteurs européens à une avalanche de contentieux, au bénéfice des Gafam qui, eux, peuvent se payer des armées d’avocats. L’Assemblée n’a pas inscrit le texte à son ordre du jour. Décision sage même si, évidemment, les intentions des auteurs de la proposition étaient compréhensibles et la question de la rémunération des créateurs reste entière.
La bonne politique, à mener d’urgence, c’est celle que propose Draghi : réduire de moitié les obligations déclaratives qui pèsent sur les PME, harmoniser l’application du RGPD dans les 27 Etats membres, créer un marché unique du capital-risque capable de financer des tours de table à l’échelle américaine. Il faudrait investir 800 milliards d’euros supplémentaires par an pour rattraper notre retard, soit 5 % du PIB européen. C’est considérable. Mais le coût du statu quo est plus élevé encore. La France, cette usine à ingénieurs et à start-up que l’on s’évertue à faire fuir, devrait être en pointe de ce combat.
Source link : https://www.lexpress.fr/economie/politique-economique/ia-le-decrochage-europeen-lalerte-darthur-mensch-IMM6KS5JNVHRNPST5RINCECCFY/
Author :
Publish date : 2026-05-19 13:41:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.
