En 1952, à la mort de son ami Chaïm Weizmann, Albert Einstein se voit proposer la présidence de l’Etat d’Israël. Le plus grand savant du XXe siècle décline poliment le poste, invoquant son âge et son inexpérience politique. En privé, il précise : « Si je devais être président, j’aurais parfois à dire au peuple israélien des choses qu’il n’a pas envie d’entendre. »
L’historien Simon Veille avait déjà signé un essai sur les rapports à la judaïté et à l’antisémitisme de cet électron libre (Einstein dans la tragédie du siècle). Dans le plus littéraire Einstein à Jérusalem, il montre à quel point, pour le prix Nobel de physique de 1921, ce sujet intime fut sans doute plus complexe à aborder que la théorie de la relativité générale.
Albert Einstein est né à Ulm, en Allemagne, dans une famille d’Ashkénazes libéraux. A 11 ans, il a une crise mystique, mais celle-ci s’achève vite avec un refus de faire sa bar-mitsva. Sa religion sera la science. En revanche, l’antisémitisme ambiant ne cesse de raviver sa conscience d’être juif. En 1909, pour le nommer professeur à l’université de Zurich, son mentor Alfred Kleiner doit assurer à ses collègues qu’Einstein n’est pas touché par « l’indiscrétion, l’insolence et une mentalité de boutiquier », autant de caractéristiques attribuées aux « Israélites »…
« Saint juif »
En 1914, le physicien refuse une invitation en Russie. « Je trouve scandaleux de me rendre sans nécessité dans un pays où les membres de ma tribu sont persécutés avec tant de brutalité », fait-il savoir. En 1919, la validation empirique de ses équations, suite à une éclipse solaire, fait de lui une célébrité mondiale. Einstein devient de son propre aveu un « saint juif », toujours prêt à prendre la défense de sa « tribu ». La même année, il dénonce les discours nauséabonds en Allemagne contre les immigrés d’Europe de l’Est fuyant les pogroms et la misère. S’il s’engage pour la création de l’université hébraïque de Jérusalem, cet internationaliste refuse longtemps le principe d’un Etat juif. Le sionisme de cet anticonformiste est tout personnel. Il considère le Proche-Orient comme un lieu de refuge et se passionne pour les systèmes d’irrigation dans la région, mais il pense aussi que celle-ci ne peut accueillir tous les juifs du monde. Lui-même ne songera jamais à s’y installer.
Einstein prend également conscience de la question arabe. Dès 1929, il appelle à « créer un modus vivendi avec le peuple arabe », estimant que l’absence de contacts normaux entre les deux communautés dans leur vie quotidienne ne peut qu’engendrer une « atmosphère de peur et de méfiance réciproques ».
« On doit se battre jusqu’au bout »
La montée du nazisme va changer la donne. Poussé à l’exil dès 1933, Einstein se montre lucide sur la menace que représente Hitler, ce « pauvre d’esprit, débordant d’amertume et de jalousie ». En 1938, il préfère encore « à la création d’un Etat juif la réalisation d’un accord raisonnable avec les Arabes sur les bases d’une coexistence pacifique ». Mais même s’il est protégé aux Etats-Unis à Princeton, la Shoah n’épargne pas sa famille et ses proches. Deux cousines et d’anciens collègues, comme Emil Nohel ou Georg Pick, finissent leur existence dans les camps de concentration. En 1944, son cousin Robert, avec qui il avait grandi, voit les nazis tuer sa femme et ses deux enfants, avant de se suicider un an plus tard.
En 1948, alors que les pays arabes voisins font la guerre au nouveau pays, le pacifiste Einstein soutient le combat d’Israël. « Je n’ai jamais trouvé bonne l’idée un Etat pour des raisons économiques, politiques et militaires. Mais maintenant, il n’est plus possible de faire marche arrière, et on doit se battre jusqu’au bout ». Impossible d’extrapoler et de savoir ce qu’il aurait dit du Proche-Orient actuel. Mais une chose est sûre : le savant n’avait pas des mots assez durs envers Menahem Begin et Vladimir Jabotinsky, les deux « maîtres à penser » de Benyamin Netanyahou. Pour Simon Veille, l’éthique, la liberté intellectuelle et l’universalisme d’Einstein restent des boussoles précieuses en cette période de relativisme généralisé.
Einstein à Jérusalem, par Simon Veille. La Tribu, 349 p., 21 €.
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Author : Thomas Mahler
Publish date : 2026-05-19 06:00:00
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