Le dernier chapitre du grand livre de l’épopée castriste est-il en train de s’écrire sous nos yeux ? Après la capture de Nicolas Maduro en janvier et l’élimination du Guide suprême iranien Ali Khamenei en février, nul ne sait si Donald Trump ouvrira un troisième front, contre Cuba cette fois. Mais trois opérations militaires dans trois pays en l’espace de quelques mois établiraient un record. En tout cas, jamais depuis la crise des missiles en 1962 et le fiasco du débarquement de la baie des Cochons un an auparavant, les tensions entre Washington et La Havane n’ont été exacerbées à ce point.
Privée du pétrole que le Venezuela lui livrait gratuitement depuis vingt-cinq ans, Cuba est plongée dans une crise énergétique et économique inédite et gravissime. Certes, la Maison Blanche a récemment autorisé la livraison sur l’île d’une cargaison de pétrole brut par un tanker russe. Mais il en faudrait huit fois davantage pour couvrir ses besoins.
Cela explique pourquoi les transports sont à l’arrêt ; les centrales électriques (qui ont besoin de fioul) disjonctent ; les coupures de courant se multiplient ; pourquoi, par conséquent il est impossible de conserver de la nourriture au réfrigérateur ; et pourquoi, enfin, le prix du litre d’essence s’envole au marché noir : 5 euros le litre, soit la moitié d’un salaire mensuel. Tous ces dérèglements s’ajoutent aux défauts de « l’économie dirigée » qui ont produit à Cuba les mêmes résultats que dans la Roumanie de Nicolae Ceausescu ou l’URSS de Leonid Brejnev.
Raul Castro bientôt mis en examen ?
Alors que ce pays caribéen de 10 millions d’habitants est au bord de l’asphyxie, les Etats-Unis augmentent la pression politique, économique, militaire. « Je pense que j’aurais l’honneur de libérer Cuba », badine Donald Trump en évoquant l’envoi du porte-avions USS Abraham Lincoln « à 100 mètres au large de Cuba », dès que celui-ci aura « fini le job » en Iran. Le Pentagone, de son côté, multiplie les actions psychologiques : au moins 25 survols de drones d’observations au-dessus des côtes cubaines ont été rendus public depuis février.
Dix ans après la mort de Fidel, la famille Castro est toujours aux commandes
Les Etats-Unis s’apprêtent aussi à inculper l’ancien président Raul Castro pour son implication dans la destruction, il y a trente ans, de deux avionnettes Cessna pilotées par des exilés de l’organisation humanitaire Hermanos al Rescate (Frères au secours; bilan: 4 morts) qui lâchaient des tracts anticastristes au-dessus de l’île. Quant à Marco Rubio, le conseiller à la Sécurité nationale et ministre des Affaires étrangères, il préconise publiquement un changement de régime : « La trajectoire économique de Cuba ne peut pas changer avec les gens en place car la seule chose pire qu’un communiste, c’est un communiste incompétent », répète ce proche de Trump dont les deux parents sont nés à Cuba.
Avec les nouvelles sanctions américaines, annoncées le 6 mai, contre le groupe économique Grupo de Administracion Empresarial S.A. (Gaesa), la crise atteint un apogée. Naguère dirigé par le gendre de Raul Castro, Gaesa est en effet le joyau du régime cubain, son arme secrète et sa bouée de survie. Empire économique entièrement contrôlé par les généraux de l’armée cubaine – dont Raul Castro fut le commandant durant un demi-siècle, ce consortium représente à lui seul 40 % du PIB. Il exerce notamment un monopole sur le très lucratif secteur du tourisme en s’appuyant sur ses 121 resorts et hôtels de luxe (gérés en collaboration avec 11 groupes hôteliers internationaux tels Mélia ou Iberostar), ses 20 marinas, ses lignes aériennes ou encore ses agences de voyages.
Après avoir eu accès aux comptes financiers de Gaesa, le quotidien (de centre gauche) The Miami Herald a révélé, en décembre, que ce conglomérat de dizaines d’entreprises fonctionnait comme la boîte noire du régime, c’est-à -dire de la nomenklatura, et donc de la famille Castro et de celles qui les entourent. Dirigée par une générale de brigade (elle aussi sous sanctions américaines), Gaesa échappe en effet au contrôle de la Cour des comptes cubaine, ne paie pas d’impôts sur ses revenus en dollars et, surtout, est hyperbénéficiaire.
Comment ce petit miracle est-il possible ? Grâce à un « business model » qui ravirait les plus ultras des libertariens trumpistes ! Un exemple : Gaesa facture les nuitées d’hôtels (le groupe totalise 16 000 chambres à travers l’île) au prix fort et en dollars tandis que les salaires des réceptionnistes, femmes de chambres et autres piscinistes s’élèvent à … 11 dollars par mois. Cerise sur le gâteau : loin d’être consacrés aux infrastructures ou aux services sociaux de l’île, les bénéfices de Gaesa sont très majoritairement réinvestis dans des hôtels de luxe (aujourd’hui quasi vides) et dirigés vers les comptes en banque de la famille Castro.
Mais le vent tropical tourne. Début mai, les Etats-Unis ont accordé un délai d’un mois (jusqu’au 5 juin) aux entreprises étrangères pour liquider toute opération avec le conglomérat militaro-économique Gaesa. L’entreprise minière canadienne Sherritt, présente à Cuba depuis trente ans, a déjà annoncé son retrait. Principal partenaire du régime dans le secteur minier, Sherritt assurait une part importante de la production de nickel dans l’île, laquelle représente 10 % des revenus d’exportation du pays. Avec ce retrait, la multinationale de Toronto, qui était le dernier grand partenaire étranger présent dans l’industrie, envoie un signal dévastateur aux investisseurs internationaux.
Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov (d) rencontre le président cubain Miguel Diaz-Canel (c) et l’ancien président cubain Raul Castro, le 20 avril 2023 à La Havane
Dans ces conditions, l’on voit difficilement comment l’économie et la société, déjà à genoux, pourraient résister éternellement. Au reste, le mécontentement populaire se fait déjà sentir. En mars, un local du Parti communiste cubain a été vandalisé dans la municipalité de Moron (70 000 habitants ; centre du pays). Plus récemment, les « concerts de casseroles » et des manifestations sporadiques, vite réprimés par l’impitoyable police politique, se sont multipliés. En tête de cortège lors du défilé du 1er-Mai à La Havane, le président Miguel DÃaz-Canel et Raul Castro faisaient penser à Erich Honecker en 1989, paradant fièrement dans les rues de Berlin Est pendant le 40e anniversaire de la RDA. C’était un mois avant la Chute du Mur…
Nous n’en sommes pas là . D’ailleurs, 13 présidents américains avant Trump ont espéré assister à la chute du communisme cubain. Sans succès. « Mais justement, pointe l’experte cubano-américaine Maria Werlau. Aujourd’hui, c’est différent. Jamais l’économie cubaine, parasitaire par nature et qui survivait grâce aux subsides soviétiques puis vénézuéliens, n’a été au fond du gouffre comme maintenant. Et jamais une administration américaine n’a semblé aussi décidée à renverser le castrisme. » Qui plus est, la nouvelle doctrine américaine, définie dans deux documents publiés en 2025 par la Maison Blanche et par le Département de la Défense, vise à « restaurer la prééminence des Etats-Unis dans l’Hémisphère occidental [NDLR: les Amériques]. » D’où la priorité accordée par l’administration Trump au canal de Panama, au Venezuela et, enfin, à Cuba, qui abrite notamment une station d’écoutes militaires chinoise.
« Contre l’avis des experts, la classe politique américaine a trop longtemps sous-estimé la menace cubaine, reprend Maria Werlau, auteure de Cuba’s Intervention in Venezuela (non traduit). Au départ, Fidel Castro soutenait les guérillas du continent. Puis il a mené une politique d’influence, plus discrète, et infiltré les gouvernements latinos. Finalement, il a carrément réussi à créer un bloc politique antiaméricain avec le Venezuela, le Nicaragua et d’autres. Parallèlement, il a ouvert la porte de Cuba et de l’Amérique latine à tous les ennemis de Washington : Chine, Russie, Iran mais aussi le Hezbollah ou, autrefois, l’Organisation de libération de la Palestine qui effectuait des stages de formation dans les camps d’entraînement à la guérilla près de La Havane. » Enfin, tout comme le Mossad israélien a infiltré les hautes sphères du pouvoir iranien, les services d’espionnage cubains ont, depuis des décennies, pénétré le sommet de l’Etat américain. Arrêtés en, 2001, 2009 et 2023, l’analyste militaire Ana Belen Montes, le diplomate Walter Kendall Myers et l’ambassadeur Manuel Rocha sont les « taupes » les plus célèbres. Mais combien d’autres n’ont jamais été identifiés ?
Pour Washington, il s’agit aujourd’hui de solder soixante-sept années de contentieux mais également, d’en finir avec les Castro. Dix ans après la mort de Fidel, la famille la plus célèbre de Cuba est toujours au pouvoir. Même s’il a cédé son fauteuil de président à l’apparatchik Miguel DÃaz-Canel en 2018, Raul Castro – qui aura 95 ans le 3 juin – continue de tirer les ficelles. « Il n’expédie pas les affaires courantes mais il est consulté pour les décisions majeures, à la manière d’un guide suprême », note Brian Latell, vétéran de la CIA. Rien d’important ne se décide sans lui. »
Alejandro Castro, l’homme-clé du régime
A la différence de ceux de Fidel, qui avait exclu sa progéniture de la vie publique, les enfants de Raul occupent des fonctions importantes. Homme de l’ombre, l’antipathique général Alejandro Castro est l’homme-clé des services d’espionnage – il détient, dit-on, de quoi faire chanter tous les membres de la nomenklatura. Sa sÅ“ur Mariela représente, elle, le visage aimable du régime. Mais ce n’est qu’une façade. Sous couvert de militance pro-LGBT (mais elle ne défend que les homosexuels procastristes…), elle est une ardente propagandiste du régime. Récemment, elle a traité Donald Trump de « pédophile ignorant ». A la génération suivante, le chouchou du « guide suprême » s’appelle « Raulito » (petit Raul). Ex-garde du corps du « guide suprême », celui qu’on surnomme « el Cangrejo » (le Crabe) en raison de sa polydactylie (il a six doigts à une main) est, pour les Américains, le point de contact vers Raul Castro. C’est lui qui, le 14 mai, a reçu le patron de la CIA John Ratcliffe à La Havane lors de la très inhabituelle visite de ce dernier.
Oscar Perez-Oliva Fraga, petit-neveu de Raul et Fidel Castro, le 25 novembre 2025, Ã La Havane.
Enfin, un autre Castro connaît depuis peu une ascension : Oscar Perez-Oliva Fraga. Obscur ministre du Commerce et des Investissements étrangers, il a été promu vice-Premier ministre en octobre. Familier des affaires économiques et membre de la dynastie Castro (mais sans en porter le nom, ce qui le rend plus présentable aux yeux de la diaspora), il pourrait jouer un rôle plus important à l’avenir grâce à son profil compatible avec les milieux d’affaires américains et avec la nomenklatura locale.
Encore faudrait-il que les dirigeants cubains saisissent la perche tendue par les Américains, qui proposent une aide humanitaire de 100 millions de dollars en échange de réformes politiques – preuve qu’ils sont plus désireux de négocier que de déclencher une attaque militaire. « Cependant, les castristes n’ont aucune intention de céder quoi que ce soit », affirme Enrique Garcia, ex-officier supérieur de l’espionnage cubain, aujourd’hui en exil. Au contraire, ils appliquent la technique qui leur a toujours réussi : faire traîner les discussions, tergiverser et gagner du temps pour atteindre les élections américaines de mi-mandat (midterms) en novembre dans l’espoir qu’une nouvelle configuration politique aux Etats-Unis leur soit plus favorable. »
Comme le remarque la « castrologue » Elizabeth Burgos, qui a bien connu Fidel Castro, il faut compter aussi avec la mentalité spécifique des dirigeants cubains : « Ce sont des gens formés à l’école soviétique du KGB, fortement imprégnés de l’enseignement léniniste. Pour eux, l’essentiel est de conserver le pouvoir à tout prix. Ce sont des experts dans l’art de la manipulation. Ils vont sans doute libérer quelques prisonniers politiques, mais après ? Dans les négociations, ils donnent l’impression de reculer, mais en réalité ils avancent leurs pions. » Toutefois, c’est à force de voir Nicolas Maduro appliquer cette technique dilatoire – apprise auprès des Cubains – que la Maison Blanche a fini par se lasser… et par lancer, le 3 janvier, une opération militaire sur Caracas. L’histoire se répétera-t-elle à La Havane ?
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Author : Axel Gyldén
Publish date : 2026-05-19 03:45:00
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