Mais dans quoi se sont embarqués ces deux chercheurs en kinésithérapie et ce spécialiste de l’esprit critique ? Qui connaît Richard Monvoisin, Léo Druart et Nicolas Pinsault sait à quel point ces trois-là sont de sérieux terre-à -terre, des sceptiques insensibles aux charmes de la pensée magique, immunisés contre les fausses promesses. Et pourtant, voilà ces trois scientifiques embarqués sur les sentiers escarpés des faux remèdes, chantant quasiment leurs louanges.
Le temps d’un livre-enquête*, les trois auteurs retracent le recours aux pseudo-soins, de leur âge de grâce jusqu’à leur éviction de la médecine. Une excursion traversée d’arnaques, de mensonges et de recommandations dangereuses, mais également constellée des étonnants pouvoirs de la psyché, de douleurs qui refluent et de curieux bienfaits. De quoi faire des placebos de précieux outils une fois débarrassés de leur substrat ésotérique, osent affirmer les auteurs.
Quoi ? Comment ? Tout ne serait pas à jeter dans les faux traitements ? Le parti pris provoque un certain malaise, d’autant que les placebos lorsqu’ils sont mal utilisés ou repris par les pseudo-thérapeutes et autres charlatans, peuvent détourner des vrais remèdes. Et pourtant. De la couleur des blouses à la taille des stéthoscopes, les illusions thérapeutiques semblent bien moins inertes qu’on ne le pense : en persuadant notre cerveau que l’on va guérir, elles modifient nos comportements, activent les effets psychosomatiques et stimulent certains échanges moléculaires. De quoi justifier de les intégrer au soin ? Oui, du moment que les garanties de sécurité sont suffisantes, défend Nicolas Pinsault, chercheur à l’université Grenoble-Alpes et coauteur de l’ouvrage. Entretien.
L’Express : Faire un livre pour prendre la défense des placebos n’est pas usuel chez les scientifiques qui se revendiquent défenseurs de l’esprit critique. Pourquoi avoir choisi un tel contre-pied ?
Nicolas Pinsault : Mes recherches portent surtout sur le recours aux thérapies alternatives. Je me suis demandé pourquoi, dans un système de santé aussi fourni que le nôtre en France, autant de personnes sont intéressées par ces cures non éprouvées. J’ai beaucoup travaillé sur les manipulations ostéopathiques. Ces pseudo-soins ne reposent pas sur des concepts scientifiques mais procurent la sensation que l’on va véritablement être pris en charge, que l’on est enfin entre de bonnes mains. Autrement dit, elles provoquent des effets « contextuels ».
C’est le socle commun : suivant leurs orientations, les pratiques complémentaires font appel à des préceptes différents mais sont toutes riches de tels effets. Les clients trouvent un accueil chaleureux dans les cabinets parallèles, ils se sentent compris, écoutés et se persuadent qu’ils vont aller mieux. Il y a là une forme d’effet placebo lié non pas à une fausse pilule mais à l’impression d’être mieux traité. Cela méritait de s’y pencher sans a priori.
Vous écrivez que les placebos n’ont pas toujours eu mauvaise presse…
Quand on regarde l’histoire, on découvre un lien consubstantiel entre le soin et les croyances. Avant, les maladies étaient considérées comme des punitions divines. Les médecins n’étaient pas des scientifiques mais des religieux, et les infirmières des bonnes sœurs. On allait à l’hospice pour se faire soigner. Si l’on caricature, on peut dire que pendant longtemps, le soin n’a été composé que d’effets contextuels, du moins en très grande partie. Nous accueillions les malades et leur proposions le souper et le coucher à défaut de pouvoir les guérir.
A partir du XVIIIe siècle et de l’invention des sciences médicales, les scientifiques ont utilisé le placebo comme un étalon, comme un moyen de vérifier les effets des traitements. Si un médicament ne dépasse pas les effets « contextuels », on peut considérer qu’il n’agit pas directement sur le virus, la plaie ou le cancer que l’on veut combattre. C’est l’avènement des essais cliniques. Le développement de ces méthodes a révolutionné la prise en charge, allongé l’espérance de vie et produit de nombreux remèdes. Mais il a aussi participé à accoler une étiquette négative : on a tendance à croire qu’un placebo n’a aucun effet. C’est un abus de langage.
C’est-à -dire ?
La littérature scientifique montre que les placebos agissent sur certains mécanismes connexes. L’exemple le plus frappant est celui de la douleur. Les neurotransmetteurs de la douleur sont très sensibles à nos a priori. Si on s’attend à avoir mal, on ressent les souffrances. Les placebos sont capables d’atténuer ces mécanismes et d’activer des réactions physiologiques qui aident à faire refluer la douleur. Ils permettent une plus grande production d’opioïdes endogènes, des antidouleurs naturels.
Les placebos semblent aussi intervenir sur les systèmes dopaminergiques. Des études suggèrent qu’ils pourraient aider à masquer une partie des symptômes des pathologies neurologiques, et amoindrir les effets moteurs de la maladie de Parkinson par exemple. Les effets sont faibles, et ils ne peuvent pas remplacer les traitements mais ils pourraient s’avérer utiles. Quelques études montreraient également une action sur l’immunité et sur la dépression, mais là , la recherche est balbutiante.
Ce qui veut dire qu’on peut « soigner » avec des placebos ?
Non, les placebos ne guérissent pas les pathologies, ils peuvent seulement atténuer une partie des symptômes. Ce qui fait d’eux de bons candidats pour accompagner les pathologies chroniques sans remède. C’est d’ailleurs principalement pour ce type d’affections que l’on se tourne vers des pratiques alternatives.
La science du placebo révèle que des variables aussi triviales que la couleur d’une pilule ou le prix affiché entrent en compte dans la qualité du soin…
En fonction du thérapeute, de la sensibilité du patient, de la relation entre les deux, des traitements donnés et de l’environnement dans lequel le soin est pratiqué, les effets ne sont pas les mêmes. L’accent de votre médecin, le nombre de machines dont il dispose, la durée de l’entretien, la quantité de pilules prescrites, leur coût, votre relation au soin, tout ceci participe à modifier vos attentes et influence le cours de la thérapie.
Vous plaidez pour maximiser ces effets, pour aider le patient à peu de frais. Qu’est-ce qu’un bon placebo, selon vous ?
Tout dépend de vos attentes. Si vous avez un cancer agressif, vous allez penser qu’il vous faut avaler de très nombreuses pilules. Si vous souffrez de douleurs chroniques, vous allez plutôt chercher une écoute. Les paramètres sont tellement nombreux qu’il est difficile de les hiérarchiser. L’arrivée de l’IA pourrait aider à accentuer les effets « contextuels » pour chaque patient, ce qui serait un apport non négligeable. De quoi limiter le recours aux thérapies alternatives.
N’avez-vous pas peur de mentir au patient ?
Je pense qu’un bon placebo est surtout un placebo honnête. Pendant longtemps on a pensé qu’il fallait mentir pour faire marcher l’illusion. Nous avons réalisé des études sur placebo ouvert, c’est-à -dire en expliquant au patient qu’on lui administre une pilule qui ne stimule que la sensation d’être pris en charge. Eh bien en réalité, on obtient également des effets. Un bon placebo est aussi un placebo consenti et dont les conséquences négatives sont limitées.
C’est un point important. Les placebos ne sont pas dénués d’effets indésirables. J’ai rencontré des gens dépendants de leurs faux remèdes, des patients qui tombaient quand ils n’avaient pas leur power balance, ce petit bracelet qui promet de renforcer l’équilibre. Si vous vous attendez à ce que la 5G fasse du mal, vous allez véritablement développer des maux de tête. Ces effets dits « nocebo » peuvent participer à installer de véritables pathologies.
Arrivera-t-on à bannir les éléments ésotériques des placebos ?
Il faut être clair avec le patient, lui expliquer que s’il a recours à ces pratiques, le soulagement sera sûrement dû à un mécanisme dans son cerveau et la pathologie perdurera. Il faut surtout essayer de débarrasser la croyance des risques associés. Nous n’arriverons pas à réfuter l’immatériel, mais si nous éduquons le patient à comprendre en quoi consistent réellement les pseudo-thérapies, nous éloignerons le risque d’évitement de soin.
*Placebo – Enquête historique et scientifique sur un mystère médical. Les Arènes, 368 pages.
Source link : https://www.lexpress.fr/sciences-sante/on-a-tendance-a-croire-que-les-placebos-nont-aucun-effet-mais-la-verite-sur-ces-faux-traitements-WAZKFFNOVZBFRNCPIQYCGLCX3U/
Author : Antoine Beau
Publish date : 2026-05-18 16:00:00
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