Michel-Edouard Leclerc a lu et annoté le dernier ouvrage de Boris Vallaud, président du groupe parlementaire PS, Nos vies ne sont pas des marchandises. Manifeste pour la démarchandisation (Seuil). L’auteur peste contre ce marché « devenu la fin de lui-même ». « Les thèses que vous développez sur les excès du marché, je les ai lues il y a 50 ans. Le procès qu’il faut faire aujourd’hui, c’est celui de la démission des élites » lui répond « MEL ». Entretien croisé dans lequel le plus politique n’est pas forcément celui que l’on croît.
L’Express : Pourriez-vous nous donner, chacun, votre définition du marché ? Ogre démiurge ou pilier de la liberté ?
Michel-Edouard Leclerc : Je suis un enfant de l’école historique de Fernand Braudel. Si je reste fidèle à cette école de pensée, le marché, c’est ce par quoi les individus échangent leur production, leur travail sous une forme individuelle ou collective. C’est ce qui véhicule à la fois la civilisation, la culture et ses sous-produits. Contrairement à ce que peut dire André Comte-Sponville, le marché n’est pas simplement amoral, il peut être aussi immoral. Il nécessite donc d’être régulé, quelquefois dompté. C’est ce qui m’a intéressé dans votre livre. A l’heure où tout le monde constate les excès pas simplement des oligarchies, mais d’un système où il y a une forme d’aliénation de la consommation à une offre qui n’a pas été demandée et qui est préconstruite, la question essentielle est la suivante : que fait le politique ?
Boris Vallaud : En ce qui me concerne, c’est un moyen d’échange qui s’est transformé en fin pour se perpétuer. Le marché est devenu la fin de lui-même. Il ne cesse de transformer en marchandises des choses qui n’ont pas vocation à l’être. Et en premier lieu le travail, la terre, la monnaie. Il est devenu un outil d’accaparement. Dans ses mutations successives, il ne cesse de repousser ses frontières. Je distingue ainsi plusieurs âges du marché. Le premier, c’est le capitalisme de production. Puis vint celui de la financiarisation et de la déconnexion avec l’économie réelle. Le troisième âge est celui du capitalisme numérique où tout est tellement devenu marchandise que, nous-mêmes, sommes devenus des marchandises. Je vais plus loin que vous, la question est celle des frontières que l’on donne au marché : qu’est-ce qui relève de la vie et ne saurait relever dès lors de la loi du marché, toujours celle du plus fort ? Qu’est-ce qui ne peut pas être l’objet d’une accumulation ou d’une appropriation ?
M.-E. L. Je voudrais rajouter quelque chose à propos de votre livre. Avant de l’ouvrir, j’ai craint une énième diabolisation de l’acte du commerce. J’ai 74 ans et j’ai vécu pendant quarante-cinq ans l’accusation permanente selon laquelle le commerce n’était pas créateur de valeur. Votre livre ne tombe pas dans ce piège. Mais les thèses que vous développez sur les excès du marché, je les ai lues il y cinquante ans avec André Gorz ou Baudrillard. Vos propos sont datés. Le procès qu’il faut faire aujourd’hui, c’est celui de la démission des clercs, des élites, c’est l’absence de réponses du politique ! Dans quel pays, un projet alternatif crédible a-t-il été proposé aux citoyens ? Je n’en vois pas…
B. V. Il y a cinquante ans, nous n’étions pas encore à l’ère du marché total qui fait non seulement de nous des aliénés d’une société où tout se consomme, mais où tout se vend aussi jusqu’à nous-mêmes : notre attention, nos émotions, notre intimité. Le capitalisme numérique est un capitalisme d’extraction et nous en sommes le minerai. Je fais l’actualisation de cette pensée critique et j’en fais un projet politique. Vous avez raison de m’interpeller sur le rôle du politique. C’est le reproche que je fais à la social-démocratie : en retard d’une bataille, trop souvent complaisante et impuissante face au marché, insuffisamment capable d’en limiter les effets – explosion des inégalités, affaiblissement du lien social, épidémie de solitude et, mais aussi, face à cette perte de maîtrise de sa propre vie, de demande d’autorité, d’ordre. Quand la société est livrée au marché, la dernière bastille à prendre c’est la démocratie. Regardez la convergence d’intérêts de Trump et des oligarques de la tech. Alors, je vous renvoie la balle : qu’avez-vous fait, vous, pour que tout ne soit pas marchandise ?
Tout a-t-il un prix ?
B. V. Aujourd’hui tout a un code-barres. Mais la grande ruse du marché a été de confondre valeur d’usage et valeur de l’échange. Le prix ne fait pas la valeur. Ce n’est vrai ni des produits que l’on consomme, ni des métiers que l’on exerce. On l’a bien vu au moment du Covid avec les métiers essentiels. La démarchandisation que je défends doit nécessairement s’accompagner d’une théorie de la valeur fondée sur l’utilité sociale.
M.-E. L. Puisque vous mentionnez l’épisode du Covid, je voudrais, moi aussi prendre cet exemple. La puissance publique a été incapable de gérer correctement les stocks de masques – des biens essentiels – interdisant même aux marchands d’aller en chercher pour en proposer à la vente. Il a fallu, dans un arbitrage houleux entre Olivier Véran et Bruno Le Maire, qu’on s’émancipe de cette interdiction. Rien que les magasins Leclerc, nous en avons acheté un milliard deux cinquante millions et on a fait baisser les prix, nous distributeurs, de 70 à 80 %. Les défaillances du politique sont là . Ne vous trompez pas : quand je dis cela, je ne tiens pas un discours populiste ! Je suis né avec Rocard, j’ai flirté avec Chevènement, j’ai été initié à la social-démocratie, à l’écologie politique. A l’origine de la naissance des magasins Leclerc, il y a la dénonciation du système d’intermédiation, des marges excessives. Aujourd’hui, je suis le fédérateur de 700 chefs d’entreprise qui essaient de construire une économie de la consommation ou de l’existence. Une économie du « être avec ».
B. V. Vous êtes surtout adepte d’un double discours. Je vous donne un exemple : le prix unique du livre, une mesure de résistance que vous avez combattue. Vous vouliez que le livre se vende comme de la lessive. Or moi, je tiens au prix unique du livre puisqu’il sert une exception culturelle. Cela permet une diversité dans l’édition et sans ce prix unique, il n’y aurait plus aujourd’hui de librairie indépendante.
M.-E. L. Prenons votre livre, par exemple, ce n’est pas un produit comme un autre, mais il a un prix, et il est commercialisé. Il y a des droits de propriété, et vous allez toucher des droits d’auteur. Je suis d’accord, tout n’est pas marchandable, mais le marché est la forme essentielle par lequel la culture ou la santé peuvent être accessibles à tous.
B. V. La démarchandisation n’est pas la gratuité. Par ailleurs, de quelle culture parlez-vous ? De culture en conserve ! Je change de terrain avec l’exemple des pompes funèbres au Canada. Il y a quelques années, des fonds de pension étrangers ont investi ce secteur. Les prix ont augmenté par nécessité d’avoir des retours sur investissement pour rémunérer les actionnaires. En face, des coopératives, des sociétés à but non lucratif se sont montées, les concurrençant directement. Les fonds sont partis. Aujourd’hui le marché funéraire y est tenu par les coopératives et les prix ont chuté de 40 %.
Donc vive la concurrence ?
B. V. Non, vive la non-lucrativité. La démarchandisation n’est pas l’étatisation de tout.
M.-E. L. Je ne suis pas un idéologue de mon métier, je suis un praticien. Je crois au primat du politique, au primat du projet collectif, je crois à la délégation du service public, au rôle des représentants politiques pour actualiser en permanence le cadre dans lequel doivent s’exercer les actions économiques. Vous faites le procès d’un système. Je fais celui de la non-régulation d’un système. Pour moi, aujourd’hui, les systèmes d’allocation par le marché fonctionnent bien. En revanche, ceux opérés par l’Etat sont trop lourds, trop coûteux, pas toujours transparents.
Autre secteur, l’éducation : les écoles privées ont-elles encore leur place dans une société démarchandisée ?
B. V. L’école d’une manière générale doit cesser d’être dans une logique marchande, ça vaut pour le public et a fortiori pour le privé.
M.-E. L. Je suis président d’une école privée à but non lucratif, Neoma Business School, qui accueille des élèves boursiers du monde entier et forme un enseignement d’excellence. Philosophiquement, je ne vois pas en quoi ces écoles s’opposent au bien-être de la société française.
B. V. Je dis que l’esprit de marché contamine tout et aggrave les inégalités. Certains établissements « mal cotés » concentrent toutes les difficultés tandis que d’autres « bien cotés » en sont préservés. Les familles favorisées excellent dans le contournement de la carte scolaire. Pourtant, les politiques de mixité sociale menées en 2016 montrent que tout le monde y gagne, quelle que soit l’origine sociale. Après une réorganisation des collèges au Mirail, à Toulouse, des élèves de ce quartier populaire ont été scolarisés dans des établissements du centre-ville. Leurs résultats au brevet, auparavant inférieurs à la moyenne nationale, ont fini par la rejoindre. C’est ainsi que l’on résiste à une logique de marché fondée sur la sélection. La « démarchandisation », c’est redonner toute sa place à la décision collective et aux choix politiques.
M.-E. L. En l’occurrence, le marché n’avait rien pris aux habitants du Mirail. C’est le service public lui-même qui était défaillant. Peut-être faute de moyens, faute d’acceptation par les habitants eux-mêmes de la fiscalité. Mais rien n’empêche le public de modifier ses contrats, ses cahiers des charges pour gagner en efficacité.
Quel serait le rôle des chefs d’entreprise dans cette société démarchandisée ?
B. V. Au fond, vous nous dites : « interdisez-moi de casino, donnez-moi des règles ». Précisément, jamais le marché ne dira mieux que la délibération collective ce qui a de la valeur, ce qui est essentiel ou accessoire. Démarchandiser, ce n’est pas condamner l’esprit d’entreprise ni sortir l’économie de son orbite. C’est redonner au citoyen ce que le marché a pris au consommateur. Je ne propose pas de remplacer un marché aveugle par un Etat lointain : je crois à un nouvel esprit d’entreprise, mais je veux aussi défaire les fausses évidences du marché et la disqualification systématique de l’action publique. Pour moi, la puissance publique reste essentielle pour garantir la justice, l’égalité et certaines libertés.
M.-E. L. J’ai le sentiment d’être davantage acteur de la transformation de la consommation, de la croissance et de la qualité de vie en France que beaucoup de politiques. Les idées défendues dans ce livre seront, j’en suis sûr, réalisées par des entrepreneurs. Les politiques savent critiquer le système et imaginer des alternatives, je leur reconnais bien sûr une légitimité démocratique pour réguler le marché. En revanche, je considère que le système administratif français est aujourd’hui trop lourd, trop centralisé. Les structures privées, plus souples et décentralisées, gèrent mieux certains projets que l’Etat. Il serait intéressant que tous les parlementaires expérimentent le monde de l’entreprise.
B. V. Je travaille depuis des années avec industriels et entreprises, à Bercy avec Arnaud Montebourg comme dans les Landes comme député. La démarchandisation n’est pas un projet contre eux. Je fais l’éloge d’autres modèles comme l’économie sociale et solidaire. Je propose aussi des pistes de nouvelles gouvernances en entreprise. Le profit et le tout-marché ne sont pas le seul moteur des entrepreneurs.
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Author : Béatrice Mathieu, Mattias Corrasco
Publish date : 2026-05-18 15:00:00
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