« Voilà plusieurs semaines que je passe en revue tous les scénarios possibles et que je me demande à quelle sauce je vais être mangée », confie Jeanne, 17 ans, lycéenne à Paris. A quelques jours de la publication des résultats d’admission dans l’enseignement supérieur, l’angoisse monte dans de nombreuses familles. En se connectant à la plateforme Parcoursup le 2 juin prochain, les candidats découvriront s’ils sont admis, refusés ou placés sur liste d’attente dans les formations auxquelles ils ont postulé. Ces dernières semaines, les établissements du supérieur ont passé au crible des milliers de dossiers : notes, rang dans la classe, lettres de motivation, activités extrascolaires… Autant de critères examinés pour départager les candidats. Certains prennent aussi en considération le lycée d’origine, une pratique controversée depuis la création de Parcoursup en 2018. Le débat a été relancé en février dernier avec la publication d’un rapport parlementaire : l’anonymisation de l’établissement de scolarisation des élèves fait partie des pistes d’amélioration avancées.
« Il est évident que les commissions chargées d’examiner les vÅ“ux peuvent avoir un a priori favorable vis-à -vis d’un élève issu d’un établissement dit d’excellence et, à l’inverse, se montrer plus réservées lorsqu’un candidat vient d’un lycée moins réputé. Ce biais d’appréciation n’a plus lieu d’être », estime Pierrick Courbon, député PS et corapporteur du texte avec Frantz Gumbs, député Les Démocrates. Au sein de la communauté éducative, plusieurs voix s’élèvent dans ce sens. « Nous considérons qu’il s’agit d’un véritable facteur d’inégalité, comme l’ont déjà souligné le Défenseur des droits et la Cour des comptes par le passé », souligne Grégoire Ensel, vice-président de la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE). Selon lui, cette tendance à « hiérarchiser les établissements » reflète les disparités qui jalonnent la scolarité de certains élèves, de la maternelle jusqu’au baccalauréat : « Ceux qui font tout leur parcours scolaire dans des établissements ségrégués sont les mêmes qui se retrouvent encore une fois pénalisés au moment d’accéder à l’enseignement supérieur ».
L’influence de la réputation des lycées dans les critères de sélection alimente régulièrement les discussions au sein des familles. « On se fait des nœuds au cerveau pour savoir s’il vaut mieux inscrire notre fille dans le privé connu pour noter sévèrement mais potentiellement mieux considéré, ou plutôt privilégier notre lycée de quartier, probablement moins coté mais peut-être aussi moins exigeant », confie une mère de famille du nord parisien. « Le fait que les formations aient accès au nom du lycée d’origine nourrit toutes sortes de spéculations et entretient un sentiment d’injustice », confirme le sociologue Alban Mizzi. Mais, selon lui, ces interrogations traduisent avant tout le malaise suscité par un système de sélection perçu comme opaque. « La défiance vient du fait que l’on ignore en grande partie ce qui se joue au sein des 24 000 commissions d’examen des vœux, qui peuvent avoir des conceptions très différentes de ce qui est méritoire ou non. Tout se déroule à huis clos et les algorithmes locaux ne sont pas systématiquement rendus publics », poursuit-il. Pour le chercheur, la suppression du nom du lycée ne suffirait toutefois pas, à elle seule, à apaiser les inquiétudes des parents.
Du côté de l’enseignement supérieur, les avis restent partagés. France Universités se dit favorable à la suppression du nom de l’établissement d’origine afin de « promouvoir une meilleure égalité territoriale, soutenir l’égalité des chances et favoriser la diversité sociale au sein de l’enseignement supérieur ». A l’inverse, les classes préparatoires n’hésitent pas à monter au créneau contre cette éventuelle réforme. « On reproche à Parcoursup d’être une machine inhumaine qui broie les jeunes et, dans le même temps, on nous demande de rendre la procédure encore plus mécanique », s’agace Joël Bianco proviseur du lycée Louis-Le-Grand et président de l’association des proviseurs de lycées à classe préparatoire aux grandes écoles. « Que l’on réclame davantage de clarté, de transparence ou de justifications est légitime. Mais il y a des limites à cela. Nous sommes dans une fuite en avant qui ne mènera nulle part, car il y aura toujours des candidats déçus de ne pas être retenus et qui demanderont des comptes », poursuit-il. Avant de conclure : « Il faut faire confiance aux équipes, capables de lire entre les lignes grâce à leur expérience. La sélection n’est pas une science exacte mais un art ».
« Un quatorze de moyenne n’a pas la même valeur selon les établissements »
Thomas Lagathu, président du concours Sésame, qui regroupe 14 grandes écoles de commerce et de management, estime que l’influence du lycée d’origine relève du « secret de Polichinelle ». « Evidemment qu’un 14 de moyenne n’a pas forcément la même valeur selon les établissements ! Nous en tenons compte dans nos choix », reconnaît-il. Autre argument avancé par de nombreux responsables : certains dispositifs d’égalité des chances supposent de connaître l’établissement des candidats. « Je pense notamment aux Cordées de la réussite, qui visent à renforcer les liens entre l’enseignement supérieur et certains lycées. L’objectif est d’informer les jeunes les moins favorisés de l’existence de certaines formations ou encore des possibilités de bourses », précise Laurent Champaney, président de l’Ecole nationale supérieure d’arts et métiers et ancien président de la Conférence des grandes écoles. « Il nous semble également important de privilégier une logique de proximité en invitant les classes des lycées voisins à nos journées portes ouvertes. Cela nous permet de mieux connaître les équipes pédagogiques, leur fonctionnement ainsi que leurs méthodes d’évaluation », poursuit-il, en admettant que, dans ces cas précis, l’identification du lycée facilite certaines décisions.
Pour Jérôme Teillard, chef de projet Parcoursup au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, le principal enjeu est ailleurs. « La vraie question est plutôt la suivante : comment faire évoluer les pratiques de notation afin d’obtenir davantage d’homogénéité entre les lycées, voire entre différentes classes d’un même établissement ? C’est tout l’enjeu du projet d’évaluation d’établissement engagé par le ministère de l’Education nationale « , souligne-t-il. L’idée d’instaurer un référentiel commun garantissant une forme d’équité revient régulièrement dans les solutions mises en avant par la rue de Grenelle. Mais jusqu’à présent, aucune solution réellement satisfaisante n’a émergé.
« Attendre que l’Education nationale réforme en profondeur les pratiques d’évaluation pour rendre obsolète la mention du lycée d’origine, est une manière de dire rendez-vous dans vingt ans, déplore le député Pierrick Courbon. C’est pourquoi nous proposons d’agir à l’inverse : supprimer dès maintenant cette information afin, peut-être, d’inciter l’institution à accélérer le mouvement ». Et l’élu de mettre en avant plusieurs autres recommandations issues de son rapport, parmi lesquelles la suppression des lettres de motivation « trop souvent rédigées par les parents ou déléguées à l’intelligence artificielle », ainsi que le respect du volume d’heures théoriquement consacré à l’orientation « encore trop peu appliquées dans de nombreux établissements ». Reste à savoir si ces questions trouveront une place dans les débats de la prochaine élection présidentielle.
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Author : Amandine Hirou
Publish date : 2026-05-18 10:00:00
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