Mendrisio est une commune de 15 000 habitants, située à l’extrême sud du Tessin, en Suisse, aux confins du lac Majeur, du lac de Côme et du lac de Lugano. Sur une carte, Mendrisio ressemble à un outil de maréchal-ferrant planté dans l’épaule droite de la Lombardie ; on y parle d’ailleurs plus italien qu’autre chose. J’ai compté trois églises sur le chemin du couvent des Servites, fondé par cet ordre mendiant en 1477, occupé depuis 1982 par le Museo d’arte où allait se tenir, dans l’après-midi de ce samedi ensoleillé, le vernissage de la dernière exposition en date de Felice Varini, artiste dont je vous ai déjà parlé l’année dernière à l’occasion de son exposition au musée des Beaux-Arts de Lille. C’est très simple d’accès, de la gare de Zurich à Mendrisio : deux heures d’un voyage plein de beaux paysages.
Evénement d’importance à plus d’un titre. Varini est tessinois, né à Locarno, comme Niele Toroni, le poseur d’empreintes, son maître et grand ami, avec lequel il partage le goût, l’obsession, la malice de peindre sur les murs, les fenêtres, les poteaux électriques, le toit des maisons. Toroni et Varini sont deux peintres frères, ils en ont quatre autres, si j’ai bien compté, l’un d’eux, Giovanni, fut longtemps l’assistant de Toroni. Il était là , d’ailleurs, au vernissage.
Importante aussi, cette exposition, en ce sens que Felice Varini ne s’est pas embarrassé de fausse modestie, il a investi la totalité des espaces d’exposition de l’ancien couvent, fait retirer toutes les obturations des fenêtres, avant de peindre, avec ses assistants, une douzaine de ses œuvres, certaines anciennes, d’autres récentes, et une dernière, inédite, qui occupe deux salles entières, recelant près d’une vingtaine de figures avec chacune un point de vue. De ce capolavoro, on peut dire qu’il constitue un point d’orgue, qu’il a poussé le bouchon au plus loin. En tout cas c’est ce qui l’a rendu fou, d’après moi.
Une œuvre bidimensionnelle
Felice Varini est une sorte de contestataire de la perspective. Il joue avec elle, la provoque, s’en moque, démystifie la fascination qu’elle suscite en nous, inévitablement. En installant une œuvre bidimensionnelle à l’intérieur de ce qu’on ne savait pas être une perspective, il crée, avec de la peinture et des formes, un doute sur la réalité de notre vision.
Escalier intérieur, paysage urbain, couloirs, patios, colonnes de cloître, du sol au plafond et sur les moins prévisibles supports, Varini installe, comme suspendues dans l’espace, des figures géométriques élémentaires (ronds, carrés, triangles) associées à des couleurs tout aussi élémentaires. On prend alors conscience des perspectives de ces lieux qu’on ne regardait plus. Qu’on n’avait jamais envisagé comme des perspectives. Nous prenons soudain conscience de notre inconscience.
A chaque figure son point de vue, d’où apparaît une figure, c’est amusant. Amusant de penser que cette accumulation de perspectives contrariées tient lieu de rétrospective. Peintures, plans et perspectives. Confusion des genres. Mais ça va plus loin. Je parle pour moi qui n’ai jamais cessé de me demander ce qui relève de la vérité, du réel ou de la réalité. Et pourquoi on utilisait ces trois mots indifféremment pour désigner, qualifier ou avérer des choses aussi insaisissables, contestées, scandaleuses.
Après mûre réflexion, et avoir ordonné ma pensée, j’ai émis cette hypothèse sous la forme d’un théorème pouvant donner une définition aussi précise que possible de la vérité, de la réalité et du réel. Et cesser de prendre l’une pour l’autre, dans une jonglerie rhétorique où tout se vaut dans la foire aux points de vue. Le réel : c’est tout ce qui existe ; la vérité : c’est le désir fantasmatique d’appréhender le réel ; la réalité : c’est ce qui nous revient de cette tentative d’appropriation du réel, quête toujours déçue, toujours vaincue et qu’on nomme sur un ton sinistre : la réalité. Conceptualisation réconfortante du réel. C’est aussi ce qui se passe devant une œuvre de Felice Varini. Quand, ayant trouvé le point de vue, satisfait par l’éphémère et illusoire conquête du réel, on croit pouvoir l’emporter, on fait un pas et la figure se brise, on traverse le réel les mains vides, un brin déçu, mais tellement réjoui par la substance de la vérité.
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Author : Christophe Donner
Publish date : 2026-05-20 04:15:00
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