Difficile de s’y retrouver dans le système fiscal français. Taux, seuils, niches, débats permanents sur de nouveaux impôts : l’ensemble forme un paysage si dense et touffu que l’on n’en distingue plus les contours. Le paradoxe est connu : la France prélève beaucoup, mais ses finances publiques demeurent fragiles. Les prélèvements obligatoires se sont établis à 43,6 % du PIB en 2025 – contre 40 % pour la moyenne de l’UE – et, dans le même temps, le déficit public est resté à 5,1 % du PIB quand la dette publique a atteint 115,6 % du PIB. Autrement dit, la machine fiscale française prélève massivement sans restaurer l’équilibre. Surtout, elle n’offre aux contribuables qu’un horizon opaque et incertain qui n’encourage qu’à la fuite.
Il devient alors utile, comme nous l’avions fait pour l’Estonie, de regarder ce que font certains pays européens que nous observons trop peu. La Bulgarie est de ceux-là . Certes, son niveau de développement, son modèle social et la qualité de certains services publics ne sont pas comparables à ceux de la France. Mais l’exemple oblige à se demander si la complexité fiscale française n’est pas devenue, en elle-même, une forme d’impôt supplémentaire.
Une flat tax lisible et stable
La Bulgarie se caractérise par un choix radical : une fiscalité à taux unique. L’impôt sur les sociétés (IS) y est fixé à 10 %, tout comme l’impôt sur le revenu (IR). La France, elle, applique un taux normal d’impôt sur les sociétés de 25 % et un impôt sur le revenu progressif, dont la tranche maximale atteint 45 %. Imaginer une flat tax à la bulgare dans l’Hexagone paraît presque fictionnel. Pourtant, le sujet mérite mieux qu’un réflexe de rejet. Car la flat tax n’est pas seulement une question de taux mais, d’abord, une question de lisibilité, de stabilité et de confiance.
Son premier avantage est la prévisibilité comme outil pour empêcher l’évasion fiscale. Un taux unique, clair et durable, permet aux ménages, aux entrepreneurs et aux investisseurs de savoir à quoi s’en tenir. À l’inverse, l’incertitude fiscale française produit un bruit permanent. La simple discussion autour d’un nouvel impôt, comme la « taxe Zucman », suffit parfois à inquiéter des contribuables qui, parfois, ne seraient même pas directement concernés. En fiscalité, un petit remous au large peut créer un tsunami de fuite : déplacement de capitaux, report d’investissement, départs de contribuables mobiles, stratégies d’optimisation. La perte fiscale est ainsi estimée entre 80 et 100 milliards d’euros par an. Le problème n’est pas seulement le taux payé aujourd’hui, mais également la crainte de ce qui sera inventé demain.
Une flat tax à la française sur l’IR et l’IS pourrait donc être pensée comme un pacte : un taux pérenne, potentiellement plus bas, en échange d’un contrôle beaucoup plus ferme de la fraude et d’une base fiscale mieux respectée. Ce serait un deal simple : l’État cesse de changer les règles tous les ans et les contribuables cessent de considérer l’évitement comme une stratégie de survie. La France n’a pas seulement besoin de recettes. Elle a besoin de consentement à l’impôt, et le consentement naît rarement dans le brouillard.
Ce taux unique permettrait, en outre, d’attirer davantage de capitaux étrangers. Les investisseurs ne regardent pas uniquement le niveau de la fiscalité, mais aussi sa clarté et sa stabilité. La Bulgarie n’est pas devenue un aimant à capitaux par la seule magie de sa flat tax. Les flux d’investissements directs étrangers (IDE) restent volatils et dépendants de nombreux facteurs. Mais l’ordre de grandeur est parlant : en 2024, les IDE entrants nets représentaient 3,12 % du PIB bulgare, contre 1,65 % du PIB français. Ce chiffre ne prouve pas tout : la Bulgarie bénéficie aussi de coûts du travail plus faibles et reste pénalisée par la corruption ou la lenteur de certaines réformes. Mais il rappelle une évidence : la fiscalité est un signal. Quand le signal est simple et compétitif, il attire plus facilement l’activité.
Vivre avec moins de prélèvements, donc moins de dépenses
Reste l’objection centrale : la France peut-elle se permettre un tel choc ? À court terme, probablement pas. Une flat tax attractive suppose un taux bas. Or un taux bas réduirait les recettes si aucune réforme visant à baisser massivement les dépenses n’était engagée. La France finance un niveau de dépense publique considérable : 57,6 % du PIB en 2024, contre environ 39 % du PIB en Bulgarie. On ne peut donc pas importer un régime fiscal sans regarder aussi le modèle redistributif qui le sous-tend. La flat tax n’est pas une baguette magique, mais la conséquence d’un État qui choisit de vivre avec moins de prélèvements, donc avec moins de dépenses.
La vraie leçon bulgare n’est donc pas de fixer demain matin tous les impôts français à 10 %. Ce serait irréaliste et socialement brutal. La leçon est ailleurs : un système fiscal doit être compréhensible, prévisible et favorable à l’investissement. Le système français, lui, accumule les strates jusqu’à en devenir illisible.
En somme, il ne s’agit pas de choisir entre deux modèles. Il s’agit de reconnaître que la France ne pourra pas indéfiniment demander davantage à ses contribuables tout en leur offrant moins de visibilité. Peut-être qu’une flat tax intégrale n’est pas possible aujourd’hui. Mais si notre fiscalité ne gagne pas rapidement en simplicité et en stabilité, alors plus les années passeront, plus le modèle bulgare nous apparaîtra non comme une provocation libérale, mais comme un paradis perdu.
*Alban Magro est économiste et chercheur associé à l’Institut Thomas More.
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Publish date : 2026-05-25 05:00:00
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