« Pas d’entretien ici, il y a trop de monde », glisse Svetlana Tikhanovskaïa. Même dans les couloirs du très protégé hôtel Hilton, à Prague, l’opposante biélorusse prête une grande attention à sa sécurité. L’événement auquel elle participe, le forum Globsec, réunit pourtant dans la capitale tchèque ministres, membres de think tanks et militaires pendant trois jours, du 20 au 23 mai.
Mais la figure de proue de l’opposition au régime d’Alexandre Loukachenko, réfugiée en Lituanie, sait qu’elle doit être prudente. Voilà plus de six ans que cette professeure d’anglais et traductrice défie le dictateur. Un combat démarré comme une relève, après l’emprisonnement de son mari Sergueï Tikhanovski, arrêté pour « troubles à l’ordre public » alors qu’il était candidat à la présidentielle. Depuis, elle continue de réclamer la libération des prisonniers politiques à Minsk – et alerte aussi l’Europe sur les dangers que pose l’alliance de Vladimir Poutine et d’Alexandre Loukachenko.
L’Express : En mars, 250 prisonniers ont été libérés par le régime de Loukachenko. En échange, les Etats-Unis ont annoncé la levée de sanctions économiques contre la Biélorussie. Qu’en pensez-vous ?
Svetlana Tikhanovskaïa : Tout d’abord, il est important de souligner que nous sommes reconnaissants envers nos partenaires américains pour ce canal humanitaire consacré à la libération des prisonniers politiques. Nous savons toutefois que ces gens sont une monnaie d’échange pour le régime de Loukachenko. Il ne les libère pas par bonté d’âme. Il vend des êtres humains, et les Américains utilisent les sanctions imposées pour violations des droits de l’homme comme levier pour libérer ces personnes. J’espère que ce canal humanitaire continuera.
J’ai récemment parlé à John Coale, l’envoyé spécial américain, et il m’a assuré qu’ils le poursuivraient. Il est assez difficile de négocier avec le régime, car celui-ci veut vendre les prisonniers politiques le plus cher possible. La mission des Etats-Unis – c’est ce qu’exige le président Trump – est de libérer l’ensemble des 1 300 prisonniers politiques. Un chiffre important, même si le nombre de détenus est bien plus élevé.
Les Etats-Unis et l’Europe partagent-ils la même vision de ce que doivent accomplir les sanctions ?
L’administration du président Trump adopte une approche plus transactionnelle, échangeant des personnes contre un relâchement de la pression économique. L’approche européenne est plus fondée sur des principes et vise des changements plus systémiques. Il n’est d’ailleurs pas le moment pour l’Europe de relâcher la pression sur le régime de Loukachenko alors que les répressions se poursuivent. Chaque jour, de nouvelles personnes sont emprisonnées. Les attaques contre nos voisins continuent, et le régime fait monter la tension militaire sur le terrain. La libération des prisonniers est notre priorité absolue, mais l’objectif ne peut s’y limiter. Les sanctions sont aussi un enjeu de sécurité européenne. Une Biélorussie libre et démocratique est bien sûr dans l’intérêt de l’Europe. Il existe un intérêt partagé des deux côtés de l’Atlantique pour encourager des changements constructifs dans le pays.
Loukachenko a-t-il des intentions belliqueuses contre l’Europe ?
Il y a quelques jours à peine, le régime a organisé des exercices simulant le lancement d’armes nucléaires. Cela pourrait être un acte d’intimidation, de chantage. Mais cela pourrait aussi être une véritable préparation à une escalade. Nous n’en connaissons pas les intentions, mais ce que nous savons avec certitude, c’est que Loukachenko sera prêt à mettre à la disposition de la Russie tous les moyens nécessaires, y compris notre territoire, pour de nouvelles provocations, une escalade contre l’Ukraine ou même contre nos partenaires européens.
Avez-vous des preuves ou un sentiment sur la façon dont le régime pourrait être impliqué dans la déstabilisation du continent par des attaques hybrides ?
La Biélorussie s’emploie à maintenir nos voisins dans un état de stress permanent. Par exemple, vous avez certainement entendu parler de ces ballons météorologiques envoyés vers la Lituanie. Très récemment, un drone a également pénétré dans l’espace territorial lituanien. Ils parlent constamment d’une mobilisation possible en Biélorussie, ou des exercices avec l’Orechnik, l’arme nucléaire tactique russe. Ils construisent une nouvelle infrastructure de transmission de l’information financière, mais aussi satellite et digitale entre Minsk et Moscou, qui pourrait également être utilisée en cas d’escalade.
Notre mission est de faire en sorte que si la Russie réclame la participation des Biélorusses dans cette guerre, la population n’y participe pas. Loukachenko est déjà dans cette guerre. Il en est déjà un participant, déjà un co-agresseur, déjà un criminel de guerre. Mais je ne peux pas imaginer que l’armée biélorusse, les soldats, les gens ordinaires, participent à l’agression contre l’Ukraine. Notre mission, conjointement avec Kiev, est de ne pas laisser les Biélorusses être entraînés pleinement dans cette guerre. La situation devient vraiment trop dangereuse. Cela pourrait être une opération psychologique, mais pourrait aussi devenir une nouvelle réalité. Nous voyons que le régime intensifie son escalade. Il pourrait ne s’agir que de chantage, mais rappelons-nous de février 2022. Personne n’attendait le début de la guerre, et pourtant elle a eu lieu. Nous devons espérer le meilleur tout en nous préparant au pire.
Pensez-vous que les sanctions imposées par l’Union européenne au régime de Loukachenko sont efficaces ?
Les sanctions ne sont pas des remèdes miracles, mais elles fonctionnent vraiment. Croyez-moi, je respecte profondément les Etats-Unis et je salue leurs efforts diplomatiques pour libérer les prisonniers politiques. Mais je suis convaincue que sans la pression européenne, Loukachenko n’aurait aucune incitation à libérer qui que ce soit. La levée des seules sanctions américaines ne générerait aucun profit pour les affaires de Loukachenko. Je pense d’ailleurs qu’il demande aux Etats-Unis d’obtenir une levée des sanctions européennes, qui pourraient être mieux appliquées. Ce sont des régimes expérimentés dans l’art de contourner les obstacles. Un système d’application plus rigoureux s’impose.
Les derniers paquets de sanctions adoptés contre la Russie concernaient très peu le régime biélorusse. En tant que forces démocratiques, nous fournissons constamment des informations à nos partenaires sur la façon dont le régime tire profit du sang des Ukrainiens – quelles entreprises produisent du matériel militaire pour la machine de guerre russe, ou à travers quelles pseudo-organisations il vend ou achète des produits. Nous voulons voir davantage de sanctions contre le régime biélorusse dans les paquets visant la Russie, notamment contre les complices de la guerre, pour l’enlèvement d’enfants ukrainiens dans les territoires occupés, mais aussi en réponse aux répressions qui se poursuivent à Minsk. Notre message aux Européens est le suivant : ne négligez pas la Biélorussie. Il faut mettre davantage de pression sur la Russie, mais en omettant d’harmoniser les sanctions contre le régime biélorusse, nous ne faisons qu’ouvrir des brèches.
Pouvez-vous donner un exemple de ce contournement ?
Loukachenko est au pouvoir depuis trente ans. Des sanctions ont été imposées à de nombreuses reprises, et ils ont toujours trouvé de nouvelles solutions pour les contourner. Le mécanisme est simple à comprendre : si des sanctions frappent l’exportation de certains biens vers la Russie ou l’importation en Biélorussie, il leur suffit d’ouvrir une nouvelle entreprise en Russie et de vendre des marchandises biélorusses comme si elles étaient russes. Ils reproduisent ce subterfuge avec plusieurs pays de la région.
Prenons un exemple concret : il existe des sanctions sur l’exportation de bois depuis la Biélorussie. Alors le régime coupe du bois biélorusse, appose une étiquette azerbaïdjanaise et le vend comme azerbaïdjanais. Une autre histoire : du bouleau a été retrouvé dans une cargaison étiquetée comme kazakhstanaise, or le bouleau ne pousse pas au Kazakhstan. Cette industrie de falsification des données profite largement au régime. Nous avons conscience de ces mécanismes car nos contacts en Biélorussie, qui travaillent dans ces entreprises, nous transmettent des données sur ces contournements pour que nous puissions en informer nos partenaires. C’est ainsi que le peuple biélorusse continue de résister, même depuis l’intérieur du pays, sous une répression totale.
Vous avez abordé les interconnexions de Minsk et Moscou. Que pensez-vous des liens du régime biélorusse avec d’autres dictatures ?
Il est évident que les dictateurs coopèrent de plus en plus intensément. Nous voyons comment ils partagent leurs renseignements, leurs données, de nouvelles approches, des méthodes de répression transnationale, par exemple. Ils achètent des marchandises soumises à sanctions via différents pays pour leur propre usage. Ils coopèrent au sein d’Interpol, pour extrader des opposants qualifiés de criminels. Leurs méthodes sont nombreuses et largement utilisées. Il est très important que les pays démocratiques coopèrent avec la même intensité, même si cela est moins facile. Il faut des accords, des négociations, quand les dictatures peuvent agir bien plus vite parce qu’elles n’ont pas à se soucier de l’opinion des peuples.
Nous vivons dans une surestimation permanente du pouvoir des dictateurs et une sous-estimation de celui des démocraties. Il faut pourtant s’en souvenir : aussi solides et inébranlables qu’elles paraissent, les dictatures s’effondrent généralement quand personne ne s’y attend.
Loukachenko est au pouvoir depuis trois décennies. Le régime iranien n’est pas tombé malgré l’attaque des Etats-Unis et d’Israël. Pensez-vous vraiment que les dictatures soient plus friables qu’il n’y paraît ?
Les démocraties sont plus fortes. Elles ont, ces dernières années, accompli des choses qu’elles n’auraient pas imaginé faire – mais certainement bien moins que ce dont elles sont capables. Qui aurait pu imaginer que l’Europe, par exemple, livrerait des armes à l’Ukraine, imposerait des sanctions aussi massives et dévastatrices à la Russie, et trouverait des solutions pour se défaire de cette dépendance au gaz et au pétrole russes ?
La démocratie est devenue plus sûre d’elle, et cette assurance ne permet plus aux dictateurs de s’enhardir davantage. Mais bien sûr, ils sont audacieux et toujours prêts à tester les limites. Jusqu’où peuvent-ils aller dans leur entreprise de sape avant qu’une réponse n’intervienne ? Ils essaient déjà d’influencer les élections dans les pays démocratiques. Avant, cela se limitait à l’espace post-soviétique ; désormais, ils tentent déjà de pénétrer l’Ouest.
Si l’Europe réagit avec fermeté et prend des mesures préventives, elle privera les dictatures de ces instruments. La Moldavie est un exemple parfait de la façon dont l’Europe, ensemble, a réussi à aider le gouvernement en place à l’emporter. Avant – je le sais d’après le cas biélorusse – l’Europe craignait d’être accusée d’ingérence. Mais là n’était pas la question. Une Moldavie libre était dans l’intérêt de l’Europe, et vous avez mis toutes vos forces pour la soutenir. La même chose pourrait se produire en Biélorussie, en Ukraine, en Arménie – des exemples formidables. Engagez-vous, parce qu’il est dans votre intérêt que de plus en plus de pays deviennent démocratiques.
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Author : Alexandra Saviana
Publish date : 2026-05-31 15:00:00
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