Que se passerait-il, si une puissance hostile s’en prenait à nos infrastructures spatiales ? Il s’agirait du « pire scénario imaginable » pour Josef Aschbacher, patron de l’Agence spatiale européenne. En marge du Globsec, une série de conférences se déroulant à Prague du 20 au 23 mai, l’Autrichien, qui dirige l’une des institutions les plus puissantes du continent, alerte sur la dépendance de chacun au spatial au quotidien. Essentiels dans les domaines civils comme militaires, les satellites sont au cÅ“ur de l’indépendance que l’Europe cherche à développer. En face, deux géants – les Etats-Unis et la Chine – sont lancés dans une course au spatial. Le Vieux continent parviendra-t-il à s’y faire une place ?
L’Express : L’ESA est perçue comme une agence civile, et pourtant vous êtes à GLOBSEC, une conférence dédiée à la sécurité. Comment articulez-vous le lien entre espace et défense européenne ?
Josef Aschbacher : C’est une très bonne question. L’ESA travaille dans le domaine spatial depuis plus de cinquante ans. Nous avons célébré notre cinquantième anniversaire l’an dernier. Dès le premier jour, l’espace a toujours été à double usage. L’une des raisons pour lesquelles l’ESA a été créée était précisément de développer un programme européen de lanceurs, Ariane. Aujourd’hui nous en sommes à Ariane 6, mais tout a commencé avec Ariane 1. Les lanceurs sont l’exemple parfait de la technologie duale. Ils emportent en orbite des satellites des deux types, et sont donc utilisés à des fins civiles et militaires.
Le deuxième grand programme confié à l’ESA, dans les années 1970, était Meteosat — un satellite météorologique géostationnaire. Les prévisions météorologiques qu’il produit sont utilisées aussi bien par les forces aériennes pour leurs opérations que par les agriculteurs pour gérer leurs rendements, les touristes pour planifier leurs loisirs, et l’ensemble des secteurs économiques. Télécommunications, navigation, observation de la Terre : tous ces domaines sont duaux par nature.
Plus récemment – cela est évidemment lié à la situation géopolitique actuelle -, la défense est devenue un moteur plus direct de certaines de nos activités. Il y a environ deux ans, nous avons engagé avec nos États membres une discussion approfondie sur la manière dont l’ESA peut s’impliquer plus directement dans le domaine. Cette discussion a été très fructueuse : aspects juridiques de notre convention, capacités techniques, interfaces avec les utilisateurs, gouvernance. La conclusion a été unanime : lors de la dernière conférence ministérielle, en novembre à Brême, tous les ministres des États membres de l’ESA ont adopté une résolution reconnaissant que l’ESA a la capacité et les outils pour travailler sur la sécurité et la défense.
Nous n’en sommes pas restés au stade des déclarations. Nous avons proposé un programme concret, appelé European Resilience from Space, qui développe des capacités ISR – renseignement, surveillance et reconnaissance. Il doit permettre d’améliorer notre résilience.
Si l’Europe devait faire face à une crise ou un conflit majeur, quel serait l’impact concret de la perte de son infrastructure spatiale ?
Ce serait une perte considérable. C’est le pire scénario imaginable, non seulement pour la défense, mais pour la vie quotidienne de chaque citoyen.
Prenons le début d’une journée ordinaire. Vous vous réveillez, vous regardez les actualités, vous vérifiez la météo : 80 % des données utilisées pour les prévisions météorologiques proviennent de l’espace. Vous prenez votre petit-déjeuner – céréales ou croissants : le produit agricole que vous consommez a très probablement été géré à l’aide de satellites, pour la fertilisation, l’irrigation, la récolte. Vous prenez votre voiture ou votre vélo, vous utilisez un système de navigation : c’est le satellite. Vous allez au restaurant, vous payez par carte bancaire : la transaction nécessite une synchronisation entre le terminal de paiement et votre compte bancaire, rendue possible par satellite.
Tout au long de la journée, vous utilisez la technologie spatiale sans la voir ni en avoir conscience. Si les satellites venaient à ne plus fonctionner, l’impact sur la vie quotidienne serait dévastateur.
Et je n’ai pas encore évoqué la dimension défense. Les satellites permettent des communications sécurisées entre les différents domaines – air, terre, mer -, l’envoi de commandements, la collecte du renseignement. On l’a vu concrètement : la veille de l’invasion physique de l’Ukraine, le satellite de télécommunications Viasat a été piraté et brouillé. Cela a perturbé les capacités de communication militaire, mais aussi des éléments au sol.
La Russie développe des capacités antisatellites, des « satellites tueurs ». Sommes-nous préparés à protéger nos infrastructures spatiales contre ces menaces ?
C’est indéniablement la menace ultime – un satellite attaquant un autre, ou des attaques depuis le sol. Je la comparerais volontiers à la menace nucléaire, parce que l’impact serait si massif qu’il affecterait tous les satellites en orbite, y compris ceux de l’agresseur lui-même. Une telle attaque créerait des débris, qui entreraient en collision avec d’autres satellites et rendraient ces orbites largement dysfonctionnelles. C’est un scénario que personne ne souhaite voir se matérialiser, pour les mêmes raisons que celui d’une attaque nucléaire.
Il nous faut évidemment mieux protéger nos satellites contre des formes d’agression moins extrêmes, comme le brouillage ou le leurrage (spoofing), et investir davantage en ce sens
Vous avez évoqué la guerre hybride dans l’espace. Ces menaces ciblent-elles déjà l’Europe ?
Ces formes d’agression existent depuis plusieurs années, bien avant l’invasion de l’Ukraine. Nous observons clairement aujourd’hui que leur intensité croît, ce qui impose en retour une augmentation de nos efforts de protection.
Je voudrais néanmoins souligner un point : l’espace est peut-être l’endroit le plus extrême où ces menaces peuvent se manifester, mais les installations au sol sont probablement encore plus vulnérables. Les satellites communiquent avec des infrastructures terrestres qui sont tout aussi exposées, voire davantage. Dans le cadre de la guerre hybride, les cybermenaces méritent une attention au moins aussi grande que la protection des actifs dans l’espace.
L’Europe dépend encore largement des États-Unis pour certaines capacités spatiales, notamment l’imagerie haute résolution et les communications sécurisées. Est-ce un problème stratégique, et comment y répondre dans ce contexte d’incertitude politique américaine ?
L’Europe dépend effectivement de manière significative des capacités américaines. Cette dépendance s’inscrit dans le cadre d’une coopération – via l’OTAN ou des accords bilatéraux – , et celle-ci doit se poursuivre. Tant que nous partageons des intérêts et des valeurs communs, nous nous entraiderons. Ce n’est pas quelque chose à remettre en cause.
Cela étant dit, une prise de conscience en Europe a émergé : nous avons besoin de davantage d’autonomie. Ce n’est pas propre à l’espace – cela touche la défense, les technologies quantiques, la cybersécurité, le cloud. Dans tous ces domaines, l’Europe doit se renforcer.
C’est précisément ce que j’ai mis au centre de la conférence ministérielle de l’ESA à Brême l’an dernier : la nécessité de réduire cette dépendance et de renforcer les capacités spatiales européennes. Cela a été reconnu, et traduit en financement – une augmentation de 31 % par rapport à l’année précédente, ce qui est remarquable.
Revenons sur les satellites militaires. A quel point sommes-nous éloignés des Etats-Unis en la matière ?
En termes technologique, l’écart s’est considérablement réduit. Mais – et c’est un « mais » important – l’Europe est moins forte pour constituer de grandes constellations. C’est un manque réel à combler.
Sur les télécommunications, par exemple : face à Starlink et au projet Amazon Kuiper, l’Europe construit IRIS², mais nous devons accélérer. Déployer des centaines, voire des milliers de satellites requiert une capacité industrielle de production en série – non pas quelques satellites, mais cent, deux cents par an ou davantage. Cette capacité de fabrication à grande échelle doit être développée. Il faut que la demande soit exprimée, que les financements soient là , que les exigences opérationnelles soient claires – et qu’en face, les usines existent.
Nous travaillons avec l’industrie pour identifier comment l’ESA peut soutenir cette montée en puissance, entre chaînes d’approvisionnement robustes et normes technologiques. J’ai demandé à mon directeur technique d’en faire une priorité. Cela concerne Airbus Defence & Space, Thales, mais aussi des milliers de PME qui constituent le tissu de la filière.
Quelle place le secteur privé occupe-t-il dans cet écosystème, après l’exemple de Starlink en Ukraine ?
Le secteur privé est absolument central. Notre budget cette année est de 8,2 milliards d’euros, et la majorité va à l’industrie. Nous définissons les programmes, l’industrie les met en Å“uvre. Que ce soit pour les télécommunications ou la navigation, les satellites sont construits par l’industrie sous notre pilotage. Notre rôle est de faire travailler ensemble les capacités françaises, allemandes, italiennes, tchèques, autrichiennes, néerlandaises, comme un système cohérent.
Il y a cependant une tendance nouvelle et très forte en Europe : l’industrie est désormais capable d’attirer des financements privés dans une mesure beaucoup plus grande qu’auparavant. Les PME bénéficient de capital-risque, des projets sont cofinancés par le secteur privé. L’an dernier, 1,4 milliard d’euros de financements privés est venu s’ajouter aux financements publics – qui représentaient environ 12 milliards. Ce ratio augmente. Pour rappel, à l’échelle mondiale, la répartition est d’environ 80 % public et 20 % privé, et en Europe aussi cette dernière part progresse.
Y a-t-il un pays européen qui se distingue dans ce domaine ?
Plusieurs. La France est une grande puissance spatiale, depuis les origines. Elle dispose de la plus grande industrie spatiale d’Europe en termes de technologies, d’effectifs et de chiffre d’affaires, et d’une excellence qui remonte à plusieurs décennies. L’Allemagne est très forte et monte en puissance avec les nouveaux investissements. L’Italie accélère nettement. Des pays de taille intermédiaire émergent aussi, comme l’Espagne, la Pologne ou encore la Belgique, qui a toujours été une nation spatiale de premier plan à son échelle.
Dans l’ensemble, le spatial progresse très vite dans tous nos États membres. La France conserve une place particulière, avec un héritage et une excellence que je pense durables.
Nous avons parlé de la dépendance vis-à -vis des États-Unis, de la menace russe. Mais nous n’avons pas évoqué la Chine. Quel est votre regard sur son écosystème spatial ? Menace ou opportunité pour l’Europe ?
La Chine est très impressionnante sur le plan technologique. Nous la voyons de manière moins transparente que les États-Unis, c’est évident. Mais ce que nous observons en termes de résultats – lancements de satellites, de fusées – est remarquable. Pékin a développé son infrastructure spatiale à une vitesse impressionnante.
Est-ce une menace ? Aujourd’hui, nous coopérons peu avec la Chine. L’exception notable est le satellite Smile, que nous venons de lancer. Dans ce projet, la division des rôles était très claire : certains instruments ont été développés à Pékin, mais la plateforme satellitaire vient d’Europe, les deux éléments ont été intégrés et testés sur notre continent, et le lancement a eu lieu depuis le sol européen. Il n’y a eu aucun risque de transfert de technologie européenne vers la Chine, ce qui est toujours un impératif.
En dehors de cela, nous n’avons pas de coopération matérielle au sens de satellites. Nous avons en revanche une coopération scientifique, notamment sur le changement climatique. Nos scientifiques et leurs homologues chinois utilisent conjointement des données satellitaires pour le suivi climatique. C’est un problème mondial, et nous coopérons sur ce terrain avec de nombreux pays : la Chine, mais aussi les Etats-Unis, le Japon, l’Inde et d’autres.
Quant à l’idée que l’Europe lancerait un grand programme spatial conjoint avec la Chine… Ce n’est pas ce que je comprends des orientations politiques de nos gouvernements. Et c’est bien à eux qu’il appartient de fixer ces lignes directrices.
Si vous regardez cinq ans devant vous, qu’est-ce qui vous inquiète, et qu’est-ce qui vous rend optimiste ?
Ce qui m’inquiète, c’est que l’Europe soit trop lente et pas assez audacieuse. L’espace croît d’environ 10 % par an en moyenne — si l’Europe ne suit pas ce rythme, elle prend du retard. C’est un message que je porte très clairement.
La deuxième inquiétude, c’est le risque de fragmentation : que l’Europe ne travaille pas comme un ensemble, mais comme 23 ou 27 contributions nationales qui ne s’articulent pas entre elles. Si tous les investissements qui arrivent maintenant ne sont pas interopérables, nous perdons une grande partie de leur valeur — y compris en termes de résilience, parce qu’un système spatial robuste, c’est un système où si un actif est compromis, d’autres peuvent prendre le relais.
Ce qui me rend fier et optimiste, c’est la capacité de l’Europe et la qualité de son industrie – certains des meilleurs ingénieurs ont été formés et travaillent sur ce continent. On y trouve certaines des industries les plus innovantes au monde. Et malgré toute sa complexité institutionnelle, l’Europe est souvent remarquablement efficace. Galileo et Copernicus sont les meilleurs programmes de leur catégorie dans le monde. Certains me disent que c’est presque un miracle, vu les contraintes avec lesquelles l’Europe doit composer. Mais nous y arrivons, à condition de maintenir l’esprit de coopération plutôt que de repli national.
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Publish date : 2026-06-03 03:30:00
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