Dans Le Grand vieillissement (2022) puis Les balançoires vides : Le piège de la démographie (Editions de l’Observatoire, 2025), l’économiste libéral Maxime Sbaihi alertait déjà sur les conséquences du vieillissement de la population et du déclin de la natalité. Infatigable critique de l’iniquité intergénérationnelle de notre modèle social, le directeur stratégique du Club Landoy explique auprès de L’Express en quoi les nouvelles projections de population à l’horizon 2070, récemment publiées par l’Insee, et selon lesquelles la population française devrait commencer à baisser à partir de 2037, pourraient contribuer à une « prise de conscience collective » face à ce qu’il qualifie de « déni démographique ». De quoi faire de la crise de la population un enjeu central de la campagne présidentielle à venir ? Maxime Sbaihi l’espère, et distille un conseil aux candidats : « il faut réorienter la politique publique vers la jeunesse ». Entretien.
L’Express : Quel est le principal enseignement de cette nouvelle projection de population de l’Insee ?
Maxime Sbaihi : Tout d’abord, il faut préciser que l’on discute ici de projections, et non de prévisions ou de prédictions. On prend des hypothèses et on les extrapole. Sur cinq ou dix ans, on sait à peu près ce qui va se passer, mais au-delà de dix ans, c’est très compliqué. C’est pourquoi il faut les prendre avec des pincettes, car d’ici 2070, beaucoup de choses pourraient venir chambouler ces courbes.
Cela étant dit, le principal enseignement est que notre pays vieillit très vite, tandis que la dénatalité est déjà très avancée. Le vieillissement n’est pas un phénomène nouveau – les premiers baby-boomers atteignent aujourd’hui les 80 ans, mais il s’accélère. Donc les projections de l’Insee sont cohérentes avec ce que l’on savait déjà . En revanche, l’institut a revu ses hypothèses de fécondité à la baisse par rapport à celles de 2021. Je m’en réjouis, car cela correspond davantage à la réalité.
La France a basculé dans un nouveau régime démographique
D’après l’Insee, le solde naturel, soit la différence entre le nombre de naissances et le nombre de décès enregistrés au cours d’une période, positif depuis les années 1970, devrait s’inverser dans les prochaines décennies, et passer de +380 000 en 1970 à -343 000 en 2070. Comment expliquer une telle bascule ?
Ce qui se passe aujourd’hui était en partie prévisible : on savait très bien que le baby-boom deviendrait un papy-boom, et que le nombre de décès progresserait. On s’oriente petit à petit vers 800 000 décès par an, ce qui est particulièrement élevé. En parallèle, la chute des naissances a pris de court les démographes. En 2010, la France affichait encore un taux de fécondité élevé parmi les pays développés, de près de deux enfants par femme. Mais en l’espace de quinze ans, cette fécondité s’est effondrée et les naissances ont baissé de 25 %. La chute du solde naturel est donc surtout le reflet de cet effondrement des naissances. Celui-ci a été si brutal que le solde naturel est devenu négatif en 2025, dix ans plus tôt que ne l’anticipaient les dernières projections de l’Insee, publiées en 2021. Cette divergence entre les courbes des décès et des naissances devrait s’accentuer. La France a basculé dans un nouveau régime démographique.
Peut-on enrayer ce déclin de la natalité ?
Il n’existe aucune solution magique à la dénatalité. C’est un phénomène qui touche désormais la quasi-totalité des pays riches, y compris la France – même si elle conserve quelques spécificités. Il reste toutefois une marge de manÅ“uvre : le désir d’enfant demeure chez nous relativement élevé, et les Français déclarent en vouloir davantage qu’ils n’en font effectivement. Cela signifie qu’il y a probablement des blocages à lever, mais nul décret ou crédit d’impôt n’y parviendra. Il faut agir sur les déterminants structurels : faciliter l’accès au logement pour les jeunes, améliorer leurs perspectives de revenus liées au travail, développer l’offre de garde d’enfants, et plus largement, réorienter la politique publique vers la jeunesse.
Malheureusement, ce n’est pas du tout ce qu’on est en train de faire. Nos arbitrages budgétaires en témoignent : année après année, on augmente les retraites tout en coupant dans l’éducation, l’enseignement et la recherche. Si on poursuit dans cette trajectoire, les finances publiques vont continuer de se dégrader, et la charge du vieillissement pèsera toujours plus sur les actifs, en particulier les jeunes, qui peinent déjà à concrétiser leurs projets familiaux. Il faut qu’il y ait une prise de conscience collective sur cette nouvelle réalité démographique : le recul de la natalité n’est pas une parenthèse.
L’immigration pourrait-elle pallier ce déclin ?
Selon le scénario central de l’Insee, à partir de 2037, le solde migratoire ne suffirait même plus à compenser le déficit naturel. Cela signifie que la population française, même avec une immigration maintenue aux niveaux actuels, devrait commencer à diminuer. Il faut regarder du côté de l’évolution de la composition de la population : d’ici 2070, la proportion des moins de 20 ans devrait baisser de 31 %, celle des 20-64 ans diminuer de 10 %, tandis que la part des plus de 64 ans devrait augmenter de 37 %. Pour le dire autrement, nous allons vers une décroissance très forte des plus jeunes, une baisse un peu plus modérée de la population active, c’est-à -dire des cotisants, et une hausse importante du nombre de retraités et d’inactifs. Voilà l’équation que va devoir résoudre notre pays.
Celle-ci pèse évidemment sur le modèle social, mais aussi sur l’économie. Moins d’actifs, c’est moins de bras et de cerveaux pour produire, innover et faire tourner l’économie. On se rend déjà compte que de nombreux métiers sont sous tension, avec de réelles pénuries de main-d’œuvre dans certaines zones géographiques et certains secteurs. C’est là que la question de l’immigration devient importante, étant entendu que nous parlons ici d’un point de vue strictement économique, et qu’il existe d’autres dimensions à l’immigration qui doivent évidemment être prises en compte.
Jusqu’à présent, la France a réussi à augmenter son taux d’emploi et à réduire l’inactivité. Il faut continuer dans ce sens et travailler plus longtemps au cours d’une vie. Mais cela ne suffira pas toujours, et à un moment, certains talents et certaines compétences vont manquer, faute d’avoir été formés en nombre suffisant. Il faut donc voir l’immigration de manière stratégique, ce que l’on ne fait pas du tout aujourd’hui. Nous adoptons une loi immigration tous les deux ans, sans véritable vision d’ensemble. A l’inverse, des pays voisins comme l’Allemagne, l’Espagne ou l’Italie ont pris pleinement conscience de leur faiblesse démographique. Ils ont recours à l’immigration choisie, plus orientée vers le travail, pour pallier le retournement démographique.
Le rapport de dépendance démographique, c’est-à -dire la différence entre l’effectif de la population d’âges généralement inactifs et l’effectif de la population en âge de travailler, devrait passer de quarante personnes de 65 ans ou plus pour cent personnes de 20 à 64 ans en 2026, à quarante-neuf en 2040. Notre modèle social peut-il survivre à un tel bouleversement ?
Ce ratio de dépendance traduit une réalité simple : il y a de moins en moins d’actifs pour toujours plus de retraités. Les premiers sont ceux qui financent le modèle social, par leur travail et leur fiche de paie, les seconds sont bénéficiaires nets, du fait de la retraite, de la dépendance et de leurs besoins de santé croissants avec l’âge. On a construit ce modèle social à la Libération, à un moment où il y avait beaucoup de jeunes pour financer très peu de personnes âgées. Cela marchait très bien quand la pyramide des âges était pyramidale. Aujourd’hui, celle-ci s’est inversée mais nous continuons de financer majoritairement notre modèle social par le travail.
Il va donc falloir apprendre à mieux maîtriser nos dépenses sociales et ouvrir le débat sur d’autres sources de financement, en mettant par exemple davantage les retraités à contribution, ou encore en regardant du côté de l’héritage ou du foncier. Il faut surtout éviter de faire porter toute la facture démographique sur le dos des actifs, car à force de charger les fiches de paie, le travail coûte de plus en plus cher mais ne paie plus. Et pendant ce temps, les comptes publics continuent à se dégrader sous l’effet des dépenses croissantes de retraite et de santé. Cette dette que nous accumulons n’est pas une dette d’avenir ou d’investissement, mais de procrastination et d’irresponsabilité. Cela revient à hypothéquer l’avenir des jeunes générations au lieu de consentir à fournir des efforts pour elles. Le système doit donc être revu en profondeur, et des ajustements à la marge ne suffiront pas. Nous devons accepter que nous ne sommes plus dans les Trente Glorieuses, et en tirer toutes les conséquences.
La France a trop longtemps eu la prétention de croire qu’elle était épargnée par les grandes tendances démographiques mondiales
A l’approche de l’élection présidentielle de 2027, pensez-vous que les différents partis et candidats ont pris toute la mesure des enjeux démographiques ?
L’élection est dans un an. Mais je crains que nous soyons dans une forme de déni démographique dont il va falloir sortir durant la campagne. Et je parle autant des décideurs que des citoyens. La France est un pays de vieux qui se prend encore pour un pays de jeunes. Nous devons sortir de cette fiction. Car demain, la démographie refacturera doublement les efforts que l’on refuse aujourd’hui. J’espère donc que ces projections de l’Insee vont contribuer à cette prise de conscience, et faire intégrer au débat public cette mégatendance. La France a trop longtemps eu la prétention de croire qu’elle était épargnée par les grandes tendances démographiques mondiales. Mais la réalité, c’est que notre pays vient de rejoindre les vingt pays européens dont le solde naturel est négatif.
Un des leviers essentiels sera la productivité. Si une population active moins nombreuse parvient à produire autant ou davantage, alors on aura réglé une partie du problème. Or, la productivité française stagne depuis des années. Pourquoi ? Parce que pour l’augmenter, il faut investir durablement dans le capital humain, l’éducation, la recherche et l’enseignement supérieur. Nous faisons l’inverse : nous augmentons nos dépenses sociales tout en réduisant nos dépenses d’avenir. Cela revient à couper l’herbe sous le pied de la croissance future.
Certains misent sur l’intelligence artificielle pour pallier la baisse de la population…
L’IA et les robots humanoïdes pourraient nous permettre de compenser certaines pénuries, notamment dans l’industrie. Ce sera plus compliqué dans les services à la personne, par exemple l’accompagnement des personnes dépendantes où il va y avoir un vrai sujet de main-d’œuvre dans les prochaines années, à mesure que la population française va vieillir. Cela pose des questions économiques et philosophiques évidentes. Sommes-nous prêts à déployer des robots dans les Ehpad, voire dans les crèches, où les pénuries d’effectifs sont déjà légion ? Pour le moment, la France est une des économies riches les moins robotisées au monde. Et surtout, nous sommes devenus une économie de services, or, l’automatisation des services est plus complexe que celle de l’industrie.
On ne pourra certainement pas y échapper. Il faut voir cela comme une opportunité, tout en évitant l’écueil de tomber dans un techno-optimisme béat qui consisterait à penser que l’IA va résoudre tous nos problèmes. A nouveau, il n’y a pas de solution magique.
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/maxime-sbaihi-economiste-la-france-est-un-pays-de-vieux-qui-se-prend-pour-un-pays-de-jeune-YYIOOTBAIVHWFF3NBGPZYKPXFQ/
Author : Baptiste Gauthey
Publish date : 2026-06-09 15:39:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.
