Inspecteur Derrick », « Borgen », « Zora la rousse », « La Casa de papel »… Ces séries cultes ont fait un tabac tout en nous faisant mieux connaître la vie (et les névroses) de nos voisins. Cet été, L’Express vous raconte comment la fiction cathodique a, autant que le marché commun ou la monnaie unique, contribué à la construction européenne.
EPISODE 1 > Derrick, l’inspecteur qui raconte le mieux les névroses de l’Allemagne
EPISODE 2 > La Casa de papel : comment Netflix a braqué le monde avec une série ratée
EPISODE 3 > Zora la rousse, l’utopie communiste à l’heure du goûter
EPISODE 4 > « Sous le soleil », la série française qui a conquis le monde et fâché le patronat russe
Des agents de la CIA, bottes enfoncées dans la neige, escortant des prisonniers sur une base au Groenland. Destination : une prison américaine. La scène n’est pas le résultat d’une prise de décision de Donald Trump. Elle est tirée de la première saison de Borgen, feuilleton politique décrivant les affres du pouvoir danois. Au fil de l’épisode, l’affaire s’ébruite, le scandale éclate. Les autorités locales groenlandaises s’indignent de ne pas avoir été mises au courant. Le Danemark, pourtant très proche du grand frère américain, se prend à rêver d’un peu plus d’indépendance – nous sommes encore en 2010, et le terme « autonomie stratégique » n’a pas encore infusé le Zeitgeist.
Douze ans plus tard, l’histoire se répète : la saison 4, diffusée sur Netflix, met en scène un conflit entre la capitale danoise et l’île, alors qu’un gisement de pétrole vient d’être découvert. Un drone militaire s’échoue sur ses côtes. La situation s’envenime entre Copenhague et Nuuk, sur fond de menaces russo-chinoises et d’hégémonie américaine.
Adam Price serait-il doté du don de prescience ? Quinze ans avant la crise groenlandaise qui a fragilisé l’Otan, le créateur de Borgen avait perçu le danger. Son intrigue reposait aussi sur une configuration inédite au Danemark : une femme à la tête du gouvernement. Neuf ans avant l’arrivée au pouvoir de la sociale-démocrate Mette Frederiksen, Birgitte Nyborg, son personnage principal, fait découvrir au monde les arcanes de la démocratie danoise. Il explore une thèse : celle du leader féminin, plus empathique et moins corruptible que ses homologues masculins.
Le journal britannique The Guardian l’a d’ailleurs comparée à The West Wing. Au tournant des années 2000, la série culte d’Aaron Sorkin mettait en scène une équipe présidentielle intègre et idéaliste, prête à tout pour défendre la démocratie américaine. Mais ce souffle positif se heurte à une vision terre à terre du quotidien d’un dirigeant. Celui de la vie familiale, d’abord. Là où celle des personnages de Sorkin se dissolvait souvent en dehors des couloirs de la Maison-Blanche, le feuilleton danois insiste sur l’impact du pouvoir sur Birgitte, son couple, ses enfants.
Sur le papier, le scénario de Borgen est pourtant profondément pragmatique : une Première ministre modérée, centriste, obligée de louvoyer avec les subtilités politiques de son petit pays d’Europe du Nord. Les rouages de la démocratie danoise sont décrits dans leur banalité la plus nue. Borgen est une série où l’on se parle, beaucoup. Les scènes de négociations dans les couloirs du palais danois, dans la voiture, à la télévision s’enchaînent. Ici, on parle de politique pure, au sens noble et quotidien. Celle qui change la vie. Le format est didactique : un problème à régler par épisode, et un arc narratif global – un gouvernement de coalition à maintenir à flot, une réforme des quotas dans les grandes entreprises, l’éthique de l’industrie porcine.
Borgen est aussi devenue un baromètre de l’évolution du regard porté sur les femmes politiques. Dans la quatrième saison, sortie neuf ans après la troisième, Birgitte est désormais ministre des Affaires étrangères. Au premier abord, elle semble être celle que le spectateur a toujours connue : droite, incorruptible. Mais elle se laisse convaincre de rogner peu à peu sur ses principes. A 53 ans, angoissée par le temps qui passe, sa vie privée en ruine et le pouvoir qui s’échappe, elle vacille, et prend une décision qui va durablement affecter la vie au Groenland. Son éthique reviendra plus tard, trop tard. Dans les années 2020, l’idéalisme est une vertu jugée trop suspecte, trop écornée, pour être incarnée de bout en bout. Borgen illustre une réalité décevante : les femmes sont finalement des politiques comme les autres.
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Author : Alexandra Saviana
Publish date : 2026-08-08 14:13:00
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