Sans doute espérait-il délivrer un discours « inspirant », comme Steve Jobs à Stanford vingt ans auparavant. Mais ce jour-là, après avoir rappelé les débuts de l’ère informatique, Eric Schmidt déclenche une véritable bronca en prononçant deux mots : « intelligence artificielle ». Face à lui, 20 000 étudiants de l’université d’Arizona, guère ravis d’entendre en pleine cérémonie de remise de diplômes que l’IA va façonner leur avenir. « Je comprends votre peur, elle est rationnelle » a beau dire l’ancien PDG de Google, rien ne calme les huées. Filmée le 15 mai, la vidéo a fait le tour du monde. Mais ces dernières semaines, cette scène s’est répétée sur d’autres campus américains.
La jeunesse, qu’on croyait en pointe dans l’adoption de cette technologie, est celle qui exprime le plus bruyamment son opposition. Selon une enquête Gallup/Walton/GSV, seuls 22 % des membres de la génération Z américaine (14-29 ans) se disaient encore enthousiasmés par l’IA, soit une chute de 14 points en un an. A l’inverse, la colère a augmenté de 9 points, pour atteindre 31 %. Une étude de la plateforme Writer a révélé que 44 % des employés de la génération Z étaient prêts à saboter la stratégie IA de leur entreprise, contre 29 % pour l’ensemble des classes d’âge.
Record de vitesse
De l’imprimerie à la télévision, chaque technologie a déclenché des paniques morales. Mais le « backlash », ou retour de bâton, contre l’IA, bat sans doute un record de vitesse historique, alors que le lancement de la version gratuite de ChatGPT date de moins de quatre ans. Contrairement aux jeux vidéo ou aux réseaux sociaux, l’intelligence artificielle générative n’a pas été un espace d’abord investi par les jeunes, ce qui fait qu’elle ne bénéficie pas d’une image aussi « cool » et subversive que ses prédécesseurs. « Les jeunes ont toujours éprouvé le besoin de se retrouver entre eux pour créer leurs propres codes et s’affranchir des normes parentales. Les jeux vidéo ont exercé un attrait considérable pour cette raison : rares étaient les parents à pouvoir comprendre ce qui s’y passait. Même chose au début des réseaux sociaux. Avec les intelligences artificielles, c’est la ruée, toutes tranches d’âge confondues ! Car il suffit de savoir parler pour les utiliser. Mais en même temps, il n’y a pas de jour sans que les dangers des IA ne soient pointés. Pas étonnant donc qu’ils s’en méfient, note le psychiatre Serge Tisseron, auteur de Machines maternelles (PUF).
Les jeunes sont aux premières loges des changements brutaux provoqués par l’IA. “Certaines universités interdisent l’usage de l’IA sans se doter de moyens concrets pour faire respecter cette règle. D’autres l’autorisent sans préciser ce qui est réellement évalué lorsque l’aide de l’IA est permise. Ce vide réglementaire favorise les étudiants prêts à contourner des règles opaques au détriment de ceux qui les respectent”, pointe Tabea Herbst, membre du bureau du fzs, la principale fédération des associations étudiantes allemandes. “Trouver un stage est devenu très compliqué, même lorsque l’on vient des plus grandes écoles”, précise Chakib Lahrach, président du collectif Unaite qui réunit les clubs IA d’écoles telles que Polytechnique ou les Ponts.
Jobs apocalypse
A la fin des années 1990 et au début des années 2000, la révolution internet, dite « dot com », a profité aux jeunes employés, qui se sont vu proposer les meilleures conditions à travers la culture start up (babyfoot, buffet bio et afterwork alcoolisé). Aujourd’hui, la gen Z craint d’être remplacée avant même d’avoir mis un pied dans un open-space.
Une expression médiatique, qui a récemment fait la couverture de The Economist, résume ces craintes : « jobs apocalypse » ou apocalypse des emplois. Difficile pourtant de faire le tri entre les études sur l’impact de l’IA en matière d’emplois. « La plupart des publications sérieuses contredisent un scénario noir, et les entreprises elles-mêmes n’anticipent pas de réduction d’effectifs à court terme » assure notre chroniqueur David Thesmar, professeur au MIT. Mais une chose est sure : ce sont les nouveaux entrants qui sont les plus fragilisés. Une analyse réalisée par la plateforme de recrutement allemande Stepstone révèle que la part des offres d’emploi destinées aux débutants a fortement chuté depuis 2023. Les diplômés de moins de 30 ans doivent désormais envoyer en moyenne 40 candidatures pour obtenir un seul entretien, et 26 pour les diplômés de la formation professionnelle. Dans les secteurs juridiques, les tâches les plus automatisées sont celles qui étaient effectuées par des juniors. « Aux Etats-Unis, les offres d’emploi pour les débutants ont chuté de 7 % l’année dernière, alors que de plus en plus de diplômés inondent le marché », souligne le futurologue Olaf Groth, chercheur à l’université de Berkeley. L’étude la plus citée, celle d’Erik Brynjolfsson de l’université de Stanford, montre que les travailleurs âgés de 22 à 25 ans occupant des postes les plus exposés à l’IA — service client, comptabilité, développement de logiciels — ont connu une baisse de 13 % de l’emploi depuis 2022, tandis que l’emploi des travailleurs plus expérimentés dans ces mêmes domaines est resté stable ou a augmenté. A l’inverse, une nouvelle étude de la Federal Reserve Bank de New York impute la responsabilité de la hausse du chômage chez les jeunes diplômés à la multiplication du télétravail.
Dans tous les cas, le processus de recrutement a été bouleversé par l’IA. « Les lettres de motivation n’ont plus aucune valeur. Tous les candidats utilisent l’IA pour les écrire. Et tous les employeurs utilisent l’IA pour les analyser. C’est le chaos”, note Ethan Mollick, professeur de management à la Wharton School.
Apprentis sorciers
Loin des débats techniques entre économistes prudents, les géants de la tech ont multiplié les déclarations sensationnalistes, se dépeignant volontiers en apprentis sorciers incapables de maîtriser leurs nouveaux pouvoirs magiques. « En 2023, Elon Musk avait annoncé que d’ici deux ans, la moitié des personnes allaient perdre leur emploi. Sam Altman se présentait alors quasiment en nouvel Oppenheimer, comparant l’IA à l’arme nucléaire. Ces discours très anxiogènes pour attirer l’attention ont aussi créé beaucoup de détestation », constate Anne Bouverot, coprésidente du Conseil de l’intelligence artificielle et du numérique. Philosophe à l’université d’Oxford, Carissa Veliz montre dans le remarqué Prophecy (Swift Press, non traduit) comment les gourous de la Silicon Valley sont devenus nos nouveaux oracles, entre prédictions catastrophistes et promesses d’un avenir radieux. Or, rappelle-t-elle, depuis l’Antiquité et la pythie de Delphes, les prophéties ont toujours été des activités lucratives, servant plus les intérêts de ceux qui les émettent que la connaissance de l’avenir.
Habitués aux sorties tapageuses, les trois cavaliers de l’apocalypse Elon Musk (Space X), Sam Altman (OpenAI) et Dario Amodei (Anthropic) ont en tête l’introduction en bourse (IPO) de leurs entreprises, avec des valorisations qui donnent le vertige. Coïncidence ? Chez Alphabet (Google), établi en bourse depuis plus de vingt ans, les dirigeants tiennent en tout cas des discours bien plus lénifiants. « En tant qu’industrie, nous devons redoubler d’efforts pour continuer à promouvoir et à mettre en avant les avantages que cette technologie peut offrir. C’est quelque chose qui dépend de nous » a par exemple déclaré le PDG Sundar Pichai au New York Times. « Google est le seul des grands de l’IA à ne pas perdre de l’argent, car c’est pour eux une activité supplémentaire. Les trois autres cherchent des fonds sur les marchés publics, car ils ont aujourd’hui des besoins d’investissements extrêmement importants. Ils ont donc besoin d’une cible aspirationnelle très haute, d’où leurs discours fracassants », décrypte Anne Bouverot. Face à la fronde grandissante, Sam Altman vient d’ailleurs de faire marche arrière : après avoir brandi le spectre de licenciements massifs, le PDG d’OpenAI a assuré que le « facteur humain » restait bien plus important qu’il ne le croyait auparavant. « Ce revirement soudain suggère qu’Altman ne croit nullement en ce qu’il dit, mais qu’il ne défend que ses intérêts. Cela prouve aussi que ces nouveaux prophètes peuvent raconter n’importe quoi, et qu’il n’y a aucune conséquence », ironise Carissa Veliz.
L’apocalypse du climat remplacée par celle de l’IA?
Dans tous les cas, l’angoisse monte, et elle ne touche pas que les jeunes. Le pape Léon XIV, 70 ans, a publié l’encyclique Magnifica humanitas qui présente l’IA en menace anthropologique pour l’humanité. Pour Laurent Alexandre, 65 ans, et Alexandre Tsicopoulos, 25 ans, qui confrontent leurs différences générationnelles dans Vivre 1000 ans (Buchet-Chastel), la crainte d’une apocalypse de l’IA remplace même celle de l’apocalypse environnementale, d’où le recul de l’écologie politique dans les sondages. « L’ère Greta Thunberg a été remplacé par le tsunami technologique. L’écologie traite d’enjeux lointains, diffus et étalés sur des décennies. L’IA, elle, frappe à la porte. Quand le sentiment dominant du salarié devient « je vais être remplacé », l’obsession bascule de l’empreinte écologique vers la survie sociale. Les grands récits altruistes se taisent quand la peur individuelle s’impose » estime le cadet Alexandre Tsicopoulos.
Contrairement à une idée en vogue, cette grande peur de l’IA ne concerne pas qu’un Occident qui se juge sur le déclin. Comme le souligne le chercheur Olaf Groth, l’inquiétude est palpable en Asie. « L’indice de référence mondial le plus fiable est l’Ipsos AI Monitor. En moyenne, 53 % des personnes interrogées déclarent que l’IA les rend nerveuses et 52 % se disent enthousiastes — mais sur les marchés émergents asiatiques, l’inquiétude est forte : Inde (65 %), Thaïlande (58 %), Malaisie (55 %). Les craintes quant au remplacement de l’emploi actuel par l’IA sont encore plus marquées : Thaïlande (74 %), Indonésie (51%), Inde (55 %). Ce n’est donc pas à San Francisco ou à Berlin que l’angoisse liée à la perte d’emploi est la plus forte, mais bien à Jakarta et à Bangkok ». Seuls les Chinois manifestent toujours une grande confiance dans l’IA. Le fruit, selon Olaf Groth, d’une croissance économique spectaculaire axée sur la technologie qui a massivement sorti les Chinois de la pauvreté, associée à la fierté nationale d’être à la pointe en matière d’innovation. Les autorités ont du reste mis en garde les entreprises : des licenciements liés à l’IA seraient vues d’un très mauvais oeil par Pékin.
Le précédent des Luddites
Beaucoup de spécialistes que nous avons interrogés établissent déjà un parallèle entre cette fronde anti-IA et le mouvement des Luddites. En 1811 et 1812, alors que la révolution industrielle commençait à faire sentir ses effets en Angleterre, des tisserands, tricoteurs et tondeurs de draps ont saboté des métiers à tisser et ciblé des entrepreneurs qui déployaient cette nouvelle technologie dans le secteur textile. Contrairement à leur caricature, ces « casseurs de machines » n’étaient pas des imbéciles opposés au progrès, mais des artisans qualifiés gagnant bien leur vie, et ayant réalisé à quel point leur profession était menacé d’extinction. De la même façon, ce sont aujourd’hui les cols blancs et les diplômés qui s’inquiètent le plus de cette nouvelle automatisation, qui devrait concerner un vaste éventail de métiers vu les progrès fulgurants que ces nouvelles IA déclenchent en robotique.
Les néo-luddites de l’IA pourraient-ils basculer dans la violence ? En avril, la maison de Sam Altman à San Franciso a été visée par un cocktail Molotov. L’auteur des faits, 20 ans, a décrit l’IA comme un « risque existentiel ». Pour le FBI, « l’extrémisme anti-tech » représente une menace émergente. Ce que nous confirme Yannick Veilleux-Lepage, professeur au Collège militaire royal du Canada qui travaille sur les liens entre technologies émergentes et terrorisme. Selon lui, il est probable qu’une petite partie du mouvement anti-IA bascule dans la violence, du fait de la vitesse du changement comme du sentiment que les pouvoirs publics sont largement impuissants. « Des personnes vont se dire que comme elles ne peuvent pas aller devant les tribunaux, faire des pétitions ou obtenir de moratoire, il ne leur reste que la violence politique ». Comme les métiers à tisser de la révolution industrielle, les data centers concentrent les tensions actuelles, étant l’incarnation la plus tangible d’une révolution artificielle. « Beaucoup de menaces convergent vers eux, estime Yannick Veilleux-Lepage. Il y a d’un côté le mouvement anti-IA. Mais ces data centers sont aussi ciblés par les écologistes, ou simplement par ceux qui s’opposent à leur construction dans leur propre quartier. On sait aussi que l’extrême droite s’intéresse aux infrastructures technologiques. Pendant le Covid, des antennes 5G ont été attaquées. Sauf qu’un data center, cela vaut des milliards d’investissements ».
« Le populisme de l’IA »
Ces centres de données pourraient-ils devenir les nouvelles centrales nucléaires, longtemps obsession principale des militants écologistes et anticapitalistes ? Pour les spécialistes, l’Europe semble mieux prémunie du fait d’une régulation plus stricte et d’un meilleur mix énergétique. « La situation chez nous est différente. Aux Etats-Unis, on a vu des accords confidentiels entre des municipalités et des acteurs des data centers, non seulement sans consultation citoyenne, mais même sans information, ce qui a généré des réactions fortes. Et là-bas, des data centers peuvent être construits directement sur champs de gaz naturel, ou connectés au réseau, mais avec en appoint des petites centrales à gaz. Tout ça n’est pas envisageable en France et en Europe », assure Anne Bouverot.
Aux Etats-Unis, la grande peur technologique devient un sujet politique majeur, alimentant en retour ce qu’on a baptisé le « populisme de l’IA ». A l’extrême gauche, Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez ont appelé à freiner l’innovation et la construction de data centers. A l’extrême droite, Steve Bannon, théoricien de l’Amérique Maga, alerte lui aussi sur le risque que fait peser l’IA sur les emplois, plaidant pour plus de contrôle sur les nouveaux modèles d’IA. Une position qui contraste avec le laissez-faire longtemps en vogue au sein de l’administration Trump. En France, à part la classique défense de la “souveraineté” ou la promotion du champion local Mistral, on peine toujours à connaître les propositions sur l’IA des différents candidats à la présidentielle…
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/ils-ont-alimente-leur-propre-detestation-cette-revolte-anti-ia-que-les-geants-de-la-tech-nont-pas-vu-HOJWBJT7GZBQJNLVXGZZKPCQSM/
Author : Anne Cagan, Thomas Mahler
Publish date : 2026-06-10 16:00:00
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